Parure et parole, avec Soumaïla Goco Tamboura [7]

Yves Bergeret

Il a pris la décision de se jeter sous le train de midi lors de son arrivée en gare. Sur cette ligne de montagne les trains roulent lentement ; et encore plus lentement en entrant en gare. Il n’est donc pas mort. Dorénavant il boîte et gère avec difficulté son bras droit. Mais son cerveau est peut-être encore plus alerte qu’avant.

Il n’avait déjà rien à perdre ; encore plus lucide, il ose maintenant dire tout haut ce que ses yeux lui montrent. Il voit que dans ce pays-ci qui se trouve moderne les personnes existent par le vêtement qui les vêt. Quant à leur complexion, elle n’a plus aucune consistance. Les personnes se glissent dès la petite enfance dans des tissus raides à motifs répétitifs ; il est d’ailleurs plus exact de dire « sont glissées ». Le corps à neutre complexion pousse comme une plante à l’intérieur des tissus qui s’agrandissent aussi : personne ne doit jamais sortir de sa parure qui est armure en tissu rigide. Je dis armure car colonne vertébrale et squelette ont fondu pour se reminéraliser dans ces tissus durs. Les personnes vivent debout ou assises à même le sol, immobiles et pâles. D’ailleurs il est difficile de savoir si parfois elles ne se sont pas tout simplement enfuies de leurs vêtements car ce sont ces derniers qui se tiennent, solitaires et braves, mutiques et martiaux, plats et lisses, sans relief ni modelé. La plupart du temps les vêtements ne touchent pas le sol mais restent suspendus ; ils composent des figures d’oiseaux exotiques dont le grand vol migratoire est immobile, n’a aucune notion de nid d’envol ni d’océan à traverser ni de terre à rejoindre. Certains composent des cerfs-volants. Mais il n’y a pas de vent. C’est ainsi que proposer à un train, pas trop violent, de bien secouer son corps est salutaire.

Certaines personnes, opiniâtrement dociles, accomplissent de grands efforts pour prolonger leurs tissus raides à motifs répétitifs au moyen d’accessoires coûteux : des écrans plasma de grande dimension pour chambre à coucher, des grosses voitures SUV à pneus épais, des smartphones en corne de rhinocéros. D’autres au prix de longues études et d’efforts neuronaux méritoires articulent des sons qui peuvent même faire phrase ; mais il est très rare que plus de deux phrases de suite soient émises. Si on arrive à faire venir un archéologue des sons, celui-ci finit par remarquer que ces phrases sont raffinées et délicates : elles composent de légères volutes à lignes sombres, mèches folles de la perruque que chaque personne biphrasiférante porte avec élégance et laisse retomber sur ses épaules en accroche-cœur et c’est tout, car ces phrases alambiquées ont un sens infime.

L’homme qui s’est jeté sous les roues du train articule de manière inhabituelle. Il me semble qu’il a laissé entre rail et bogie une partie de sa mâchoire inférieure. Mais justement il en a élaboré une étrange capacité d’aller jusqu’à la quarantième phrase. Et même un peu au-delà certains matins. Cette capacité est rare dans notre pays moderne. J’arrive parfois à percevoir le déroulé de ses phrases, une sorte d’eau qui court entre les décombres et même entre les plis des vêtures rigides, mais qui la voit, qui l’entend ? Dans le rustique bégaiement de sa voix, sans que pourtant je sois archéologue, je saisis parfois des phrases surprenantes. Elles ne me surprennent pas seulement par leur beauté solaire ; elles me réveillent. Et elles font tomber de mes épaules les bouts de vêture à motif sclérosé qui cherchent à faire greffe dans ma peau. En comparaison je me rends compte que les bruits de gorge des personnes dociles et bien vêtues sont un bredouillis extrêmement léger d’avant-phrase, une sorte de brouet transparent où surnagent, peut-être pour faire joli, quelques mots de peu de syllabes dont le sens s’est presque complètement évaporé : liberté, conscience, fraternité, solidarité, droit, loi, démocratie…en somme des petites pépites salées, bien sûr vidées de leur sens, pour relever, comme on dit, la sauce sucrée qui a presque fini de stériliser les personnes aux beaux atours. Des petites pépites désuètes propres à chatouiller une certaine nostalgie dans la bouche des biphrasiférants. Parmi ces bribes vieillottes deux sont très exotiquement incongrues, les mots parole et pensée.

A la fin de l’hiver une pandémie inconnue s’abat sur nous tous. Faute de médicament adéquat et de vaccin il ne nous reste qu’un sévère confinement de deux mois afin de freiner la contagion et la mort certaine des faibles. Deux mois et demi après, ni traitement ni vaccin n’est encore trouvé : la prudence envers la contagion ne devrait pas être difficile à comprendre. Mais soudain dans les vêtures rigides, il y a quelque chose qui s’agite, bouillonne, proteste, grogne, pour signifier : « après deux mois et demi d’abstinence j’exige immédiatement mon cornet de glace au chocolat (ah ici les intentions sont très claires), j’exerce ma liberté (ah soudain sept syllabes audibles) et exige un nouveau smartphone. C’est très urgent. On va mourir, ça brûle, révoltons-nous, osons, ma liberté passe avant tout… » : beaucoup d’impulsions et de cris d’un seul coup ! Mais voilà bien le drame, car la pensée et la parole ici sont si faibles que le sens du mot liberté est perdu dans des sables obscurs ; il ne s’agit pas de liberté, mais d’irrépressible caprice intime devant un cornet de glace au chocolat, devant une marchandise à acquérir et surtout à afficher. On n’est, croit-on, personne vivante que si on jouit de la marchandise et qu’on le montre, que si on se précipite en piétinant les pieds de son voisin et la protection de la santé de chacun, que si on fonce vers le plaisir de marchandise. Et vite on se drape avec superbe dans les tissus aux motifs répétitifs. On se drape en haussant le menton.

Ah, certaines circonstances rappellent à l’attention ce que sont parole, pensée, dialogue, solidarité. Les nazis occupent la montagne et la vallée. On avait commencé à déplacer vers la marchandise l’adoration sacrée, certes ambiguë, dévolue à quelque dieu transcendant et, ce qui est encore plus grave, aux valeurs démocratiques ; on a donc accepté sans aucune difficulté de collaborer avec les nazis car ce qui compte c’est, n’est-ce pas, le confort et la thésaurisation marchands et non pas le cœur constitutif de la femme et de l’homme, qui est la parole, c’est-à-dire le dialogue, l’écoute, le respect réciproque, le penser-ensemble. Les BOF et autres collaborateurs ont de splendides tissus bariolés sur leur peau pâle. Les plus habiles ont des armures brillantes et s’il est nécessaire de porter un masque sanitaire en raison d’une pandémie inconnue dont il faut protéger soi-même et les autres, on refuse le masque en l’appelant muselière et en le jugeant mal seyant avec les morceaux de l’armure et les pans du tissu amidonné sur le torse bombé.

En 2005 Soumaïla Goco Tamboura me donne en plein désert au nord du Mali mais non loin de son village de maisons de boue séchée et de paille un dessin sur un papier quadrillé au format horizontal A4, aux stylos à bille rouge, noir et bleu et aux crayons de couleurs. Soumaïla Goco était un diseur abondant et véhément ; sa fonction de tisserand lui rappelait l’usage d’une certaine stabilité aussi dans les élocutions. Sa fonction de devin, grâce aux lancers de cauris, lui enjoignait une gravité responsable à peine commençait-il à parler. Mais aussi sa fonction d’esclave griot auprès de ses maîtres Peul l’élançait parmi les hyperboles somptueuses de la flatterie et les inondations de la mémoire généalogique de ses maîtres ; et alors il chantait ce qu’il décidait de transmettre.

Les poseurs de signes toro nomu dogons qui étaient sans cesse avec nous m’aidaient également à comprendre sa très abondante oralité. Tous vivaient dans un dénuement matériel radical et dans la plus grande pauvreté. La parole en ses diverses modalités était la substance de leur propre personne.

Les petits dessins de Soumaïla Goco en format vertical 15 cm par 10 que je viens d’accompagner de mes poèmes du cycle Les Veilleurs (on le lit juste ci-dessus dans ce blog : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2020/07/22/les-veilleurs-avec-soumaila-goco-tamboura-6/ ) présentent en 2003 des personnages de face, en pied, dont j’identifie les fonctions par le moyen de mes courts poèmes. Et ce dessin magistral de 2005 est radical. Soumaïla Goco en 2005 ne me dit rien, lui-même, sur ce qu’il insuffle dans ce nouveau dessin horizontal. Mais ma tête est pleine encore maintenant de ses propres paroles par ailleurs. L’armure de façade ou, si l’on veut, le tissu extrêmement rigide n’ont pas absorbé et gommé deux personnes et pris leur place. Au contraire. « L’armure et le tissu » convoquent à gauche un tisserand-cultivateur (il tient à main droite sa houe), lui aussi esclave, voisin de Soumaïla dans son village, et lui adjoignent au centre droit de la feuille toute la force monumentale de son génie protecteur, bleu sombre, noir et rouge (il tient à main droite un accessoire de danse de possession ; à main gauche peut-être un flacon, mais je n’en suis pas sûr). A l’extrémité droite du dessin, l’une renversée au dessus de l’autre, Soumaïla figure deux maisons d’esclave aux toits de paille et pleines de cercles et surtout de carrés qui sont des paroles en séquence de germination, en somme deux greniers. Si Soumaïla me remet ce dessin c’est pour me signifier que cette personne et son double visible-invisible m’attendent et m’accueillent au village. « Hâte-toi, arrive, la germination de la parole a commencé ». Et probablement : « hâte-toi, viens verser l’eau spécifique à la parole qui fait la vie de ton poème : ainsi la germination va atteindre son accomplissement ». Soumaïla Goco a été tué il y a quelques années dans les insupportables violences djihadistes et interethniques qui ravagent le nord du Mali. Et maintenant c’est à vous, lecteurs et lectrices de cet article, que je transmets la parole performative dont est gonflée et vibre, dont est splendidement traversée la double parure du double personnage, la parole performative que porte vers nous Soumaïla Goco.

Yves Bergeret

3 réponses à “Parure et parole, avec Soumaïla Goco Tamboura [7]”

  1. Antonio Devicienti dit :

    Yves carissimo,
    grazie per questo testo del quale condivido ogni passaggio e per ogni suo passaggio ti sono profondamente grato: la tua scrittura vede con chiarezza e senza ipocrisie, rifiuta ogni tipo di retorica e di infantilismo, di piagnisteo e di superficiale spiritualismo. La tua scrittura continua a indicare una possibilità del dire seria e adulta, libera e appassionata.

    • carnetlangueespace dit :

      Traduction du commentaire (ci-dessus) d’Antonio Devicienti :

      « Yves très cher,
      merci pour ce texte dont je partage chaque passage et de chacun de ses passages je te suis profondément reconnaissant : ton écriture voit avec clarté et sans hypocrisie, refuse tout type de rhétorique et d’infantilisme, de pleurnicherie et de spiritualisme superficiel. Ton écrire continue à indiquer une possibilité de dire profonde et adulte, libre et passionnée. »

  2. lemaitre xavier dit :

    Après la mise à nu des parures sans épaules par la parole poétique; ce sont tous les Tamboura qui vibrent: leurs tissus font textes, leurs sclérotiques brillent, leurs voix se lèvent et leurs signes se dressent.
    Merci à vous

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