Sur le concept de Poésie-en-acte, dans La Maquette, par Antonio Devicienti

 

 

La version originelle italienne de cet article d’Antonio Devicienti se lit ici : https://rebstein.wordpress.com/2020/05/13/sul-concetto-di-poesia-in-atto/

 

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Délibérément je l’écris ainsi : poésie-en-acte afin que sa lecture doive aussi être effectuée d’une seule émission de souffle, tout en maintenant distincts les trois vocables. Le résultat est un seul concept constitué de trois identités concomitantes et en interaction : poésie, la création de la pensée au moyen du son, du rythme et de la parole – en pour exprimer, plutôt qu’un état dans un lieu, une modalité et une présence dans le temps – acte pour dire l’avènement ici et maintenant, le déroulement de l’action (et non pas son essence déjà survenue).

 

Ce concept et son avènement je les perçois, exemplaires dans le long poème en cours de création d’Yves Bergeret La Maquette, que Francesco Marotta traduit, qu’on me passe l’expression, presque en simultané.

 

Je trouve intéressant, ensuite, que tout ceci se produise au moyen de l’instrument de deux blogs (Carnet de la langue-espace et La Dimora del tempo sospeso ) à l’intérieur donc de l’espace du web, responsable d’une révolution anthropologique réelle et pas encore entièrement prévisible dans ses aboutissements, responsable aussi de grands dégâts sur lesquels je n’ai pas l’intention de m’arrêter – mais sur le web je reviendrai plus tard.

 

Mon analyse est qu’Yves Bergeret continue à proposer un mode de créer poésie qui ne se surajoute pas ou ne s’adjoint pas comme maquillage (quand bien même de qualité) au réel, ou qui veuille se donner à voir pour être admiré ou dont le point d’arrivée soit un livre à proposer en librairie ; mais elle se compose, à la lettre, en même temps qu’il vit, qu’il lui arrive certaines rencontres, certaines lectures, certains vagabondages dans sa ville de Die et ses environs (la splendide région du Diois) ou parmi certains lieux parisiens, normands, siciliens et, en remontant dans le temps, antillais, chypriotes, maliens…

 

Il ne s’agit pas de la tenue d’une chronique, encore moins de réalisme, mais – étant acquis l’enseignement venu de cultures dans lesquelles la parole chantée, dansée et offerte à la communauté est la manifestation même de la vie communautaire dans ses événements, la garante et le témoin de l’existence de la vie et de la communauté, étant refusé le repli solipsiste, exténué, quand bien même très raffiné mais stérile et narcissique – il s’agit d’un vrai et exact long poème qui survient au moment même où surviennent les faits, les rencontres, les incursions, les lectures qui en arrivent à constituer la raison immédiate du long poème lui-même, lequel finalement a, comme en mémoire, des significations et des rappels très vastes et complexes.

 

Il ne s’agit donc pas non plus de spontanéisme ou d’improvisation, ni de pur et simple acte performatif. Il s’agit en fait de reconnaître à la poésie une capacité qui semble souvent perdue ou oubliée : être présente dans le territoire immense et pourtant très difficile qui n’est pas l’essai, qui n’est pas le récit, qui n’est pas le théâtre (même si beaucoup de ces longs poèmes peuvent être mis en scène et être accompagnés de musique, scénographies et jeux d’acteurs), qui n’est pas la chronique, qui n’est pas le journal, mais qui est chant prêté aux choses et aux lieux, aux événements et aux pensées. Il s’agit de parole qui nomme (il semble évident que la poésie doive être justement cela, mais elle ne l’est plus depuis fort longtemps) ; il s’agit de la parole dans sa gestation (poésie-en-acte) qui trouve sa première manifestation dans deux lieux spécifiques du web ( La Dimora del tempo sospeso et le blog d’Yves), place publique désormais immensément amplifiée en comparaison de la place publique du village Toro nomu où Yves a plus d’une fois écouté et vu les femmes chanter et danser les événements de la journée, mais aussi en comparaison de la chambre quasi monacale devant la Mer des Antilles où son ami le poète Monchoachi poursuit les voix millénaires de son peuple et en comparaison des routes, des sentiers, des montagnes de Die et du Diois -et je n’oublierai pas la présence (quasi inconnue, je le crains, en Italie) d’un autre grand compagnon d’Yves, le poète Lorand Gaspar, qui chante les espaces stratifiés et vastes d’Israël et de la Palestine, et d’un désert qui, en comparaison du plus plat préjugé, est fécond d’histoires, de rencontres, de culture et est un creuset de langues.

 

Et à présent il y a un jeune architecte d’origine sicilienne qui élabore avec le poète français un projet de complexe thermal en Sicile : voici qu’existe l’idée qu’un lieu de soins puisse être soustrait à la tendance diffusée et largement majoritaire d’une médicalisation complète de notre bios, pour le rendre à une dimension de recherche de l’harmonie entre mondes intérieur et extérieur, entre vie biologique et vie mentale, entre architecture des lieux et parole. Voici qu’Yves Bergeret fait exister le projet des thermes, et la maquette que ce projet rend visible, par le moyen de la parole poétique, met en acte en termes de chant (et je dirais de danse, car la parole de Bergeret est une parole dansante) l’acte de pensée qui élabore un projet et l’acte de la main qui dessine et construit – puis sur les murs des bâtiments thermaux les mots du poète accompagneront les personnes, en confirmant combien peut et doit être concrète et efficace la parole poétique, l’acte quotidien (pas dans le sens banal) de l’existence consciente et pensante.

 

Antonio Devicienti

 

 

 

 

 

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Rètroliens / Pings

  1. Lavoro comune | Via Lepsius - 17/05/2020

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