La Parole et les nouveaux Thermes

 

Yves Bergeret

 

Cet article, qui occupe une place centrale dans le groupe (sur ce blog) de publications intitulé Architecte, se lit en italien grâce à la traduction du poète et philosophe Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2020/02/16/la-parola-e-le-nuove-terme/

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Les analyses que je présente ici servent de base anthropologique et poétique à la conception d’un nouvel ensemble thermal avec l’architecte Dario Lo Bello, dans le cadre d’une thèse à l’université d’architecture de Venise. Cet ensemble sera à construire à Termini Imerese, sur la côte nord de la Sicile. Nos premières séances de travail en novembre 2019 ont porté principalement sur ce renouvellement profond de la conception du futur établissement. Depuis, la dimension anthropologique et poétique de ces analyses revient constamment dans notre travail. On peut consulter à cette adresse : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2020/01/26/parcours-lustral-aux-nouveaux-thermes/  le récit des plus récentes séances de travail à Venise ce mois de janvier 2020 et les premières maquettes.

 

 

 

 

Lorsqu’en Europe vers la fin du dix-neuvième siècle la confiance enthousiaste en la science et dans un « progrès » qu’elle serait supposée entraîner a fortement développé la médecine, les eaux à capacité thérapeutique ont été prises en considération : les bains de mer et leur iode, et à nouveau (après l’Antiquité) les sources minérales et leurs vertus moins nettement déterminées. On construit alors dans le style historiciste de l’époque de splendides stations thermales, comme Vichy, Evian, Aix-les-Bains, Karlovy Vary, Marienbad, etc. On construit des établissements de bains de mer. Sur la côte de la Manche, le tout neuf Grand Hôtel de Cabourg devient immédiatement par la magie de Proust le Grand Hôtel de Balbec. Or il se trouve que dans les Thermes ici en projet il se produit un déplacement et même un dépassement de l’acte thérapeutique.

 

Le « colloque singulier »

 

En médecine rationaliste occidentale le soin repose, sauf épidémiologie, sur l’individu. L’individu savant d’une science d’ailleurs de plus en plus complexe et raffinée écoute dans le strict huis clos de son cabinet l’exposé oral fluctuant que lui déroule l’individu souffrant. Ecoute / oralité. Dans la pudeur irréductible de l’éducation européenne, qui puritainement réprouve la nudité (la Genèse décide, au moment de l’expulsion d’Adam et Eve de l’Eden, la honte à en éprouver), c’est dans le huis clos du cabinet médical que la nudité est neutre. L’acte médical suit un rite rigoureux que parfois les médecins nomment « colloque singulier » : le médecin écoute attentivement, complétant assez souvent l’écoute par une palpation et une auscultation, qui est encore écoute – puis il s’assied de l’autre côté de son bureau et fige dans l’écrit une décision comme processus de guérison : telle maladie/telle liste de traitements. En fait ce n’est pas une conversation entre deux personnes isolées, ce qu’aurait laissé croire l’étymologie de « colloque singulier ». C’est oralité souffrante face à écriture d’une autorité décidante et, parfois, léger retour dans un bref dialogue oral pour quelques explications. Les mots sont très clairs : le médecin « prescrit » et « ordonne » sur une « ordonnance » rédigée souvent à la limite de la lisibilité comme s’il fallait ne pas partager le savoir et son autorité. Peu de semaines après la souffrance a disparu.

 

L’animisme

 

La cure thermale ne pratique pas ce rite. Même au temps du scientisme triomphant des années 1900 où l’on sait aisément comment, outre toute réelle souffrance physique, une classe sociale riche fatiguée venait, en groupes, « prendre les eaux » pour retoucher son maquillage dans les grands hôtels thermaux. Avec ses propres paramètres la médecine rationaliste ne valide que très prudemment le thermalisme. Pourtant depuis le début du siècle précédent il ne cesse d’être pratiqué. Car la cure thermale appartient à une des strates les plus profondes et universelles des pratiques humaines. Elle s’inscrit dans l’ineffaçable animisme. L’animisme est conception empirique du monde et du mode de relation incessante de la personne au monde. Sans avoir aucunement besoin d’une transcendance démiurgique qui entraîne distance et séparation, l’animisme pense et vit en immanence un continuum d’interactions. Ce continuum rend secondaire la limite entre intérieur et extérieur, privé et public, visible et invisible ; au contraire, d’une manière particulièrement fertile et moderne, il considère des interactions très efficaces et incessantes, en tout sens. La substance du monde, dont la personne est un élément parmi d’autres, est une turbulence permanente dont d’éventuels déséquilibres ou même crises se rééquilibrent par des rites, en particulier des sacrifices. Les polythéismes grec et romain le montrent très bien. Celui de Koyo également. L’immense majorité des peuples ont développé et développent leurs civilisations dans cet animisme actif et toujours performatif.

 

Le parcours lustral

 

A la différence du « colloque singulier » et de son extension dans la médecine hospitalière alitée avec thérapie mécanique, chirurgicale ou chimique, la cure thermale n’a pas lieu (locution verbale statique) dans le huis clos d’un cabinet ou d’une chambre d’hôpital. Elle se déroule (verbe en dynamique spatiale) dans un bâtiment vaste, souvent accompagné d’un jardin : on marche, même malgré un handicap on se déplace. La cure est longue, plusieurs actes par jours pendant de nombreux jours. On parcourt un espace ritualisé et validé comme intense, à demi sacré. Avec d’autres patients et quelques accompagnants on opère une procession lustrale jusqu’au péristyle du « téménos » puis jusqu’au « naos » qui peut également être un « bois sacré » ou, justement, la source mythifiée. C’est ensemble que l’on marche, que l’on accomplit son parcours piétonnier régénérescent, exactement comme la communauté sort une fois par ans les reliques de son saint patron pour lustralement purifier de ses affaiblissements récurrents le quartier et même la ville. Ainsi chaque début février Catane en Sicile se lave-t-elle et pendant trois jours d’énorme folie populaire, en dizaines de milliers d’adeptes, accomplit de longs parcours de rue avec énormes statues de bois, cierges très lourds et châsse des reliques de la Santa Agata, pour finir ce rite profondément animiste sur la place la plus haute de la vieille ville que significativement tous se réapproprient sous le nom de « piazza borgo », face au monstre à l’imprévisible et sacrée violence volcanique, l’Etna.

 

L’espace tactile

 

Dans le vaste bâtiment thermal, la semi-nudité est ordinaire et non pas neutre par secret suspensif d’un huis clos. Elle est même sacralisante : à l’antique, certes, et surtout ensemble dans les divers bassins d’eau curative et autres salles humides. Toute la peau est concernée par l’arrivée et l’action des vapeurs, de l’humidité, des suintements, de la boue, des jets et remous de l’eau. Car le continuum animiste est sonore et tactile, avant tout. Alors que la vision a besoin de distance pour ne pas « voir flou », donc a besoin de séparation et d’émergence de ce qui serait transcendance.

 

Parler ensemble

 

Dans le bâtiment thermal, la communauté des patients en marche sort du huis clos individualiste, parle d’abord timidement puis en confiance, souffre ensemble, éprouve peu à peu quelque mieux-être. La cure est parfois longue : les temps d’attente, les journées lentes de surcroît offrent d’ouvrir ensemble quelque frivolité orale, quelque conversation labile déjà moins frivole où se redécouvre la fluidité rebelle des « veillées » et où se rallume la flamme d’une parole animiste qui peut même être intense, comme magistralement la montre Dostoïevski en son Joueur.

 

Toucher du souffle de la bouche, toucher de la plante des pieds

 

Ainsi s’opère peu à peu dans le déroulement spatial et temporel de la cure thermale une réécriture voire une désécriture de soi : on sort en effet de l’enserrement muet de l’écrit et de l’« ordonnance » médicale pour rejoindre l’oralité atavique, par une immersion dans le continuum animiste du monde. Je rappelle combien il est important dans le rituel de l’orthodoxie de baiser, marchant de l’une à l’autre, certaines icones de l’iconostase : les lèvres touchent sensuellement et affectueusement le frémissement sacré accessible juste là, à travers la couche de peinture posée sur le bois comme un voile léger ; geste profondément animiste dans un monothéisme pourtant sourcilleux.

 

Je rappelle aussi combien le piétinement est signifiant. L’initié vaudou piétine jusqu’à les effacer les signes vévé tracés dans une couche de farine répandue au sol du hounfor, le temple ; chaque signe vévé, tout symétriquement géométrique soit-il, appartient à un loa précis, un esprit invisible à capacité précise. Lorsque le piétinement a opéré l’effacement, après le sacrifice d’un coq et divers gestes et incantations, le loa se saisit du corps et de la gorge de l’initié qui entre en transe et propose aux questions inquiètes des participants les réponses curatives du loa. De même suis-je toujours étonné de l’abondance d’images à piétiner dans les mosaïques au sol des Grecs et des Romains. La plante des pieds est aussi une oreille pour écouter l’arrivée des êtres invisibles souterrains, est aussi une bouche pour boire l’eau surnaturelle, je pourrais dire la sève, qui jaillit intarissable des espaces souterrains.

 

 

Fil narratif choral

 

 

Dans le bâtiment de la cure thermale on marche sur la diversité vitalisante du monde, sur la jubilation complice de l’énergie de vivre. On retrouve dans le parcours lustral le bourdonnement du monde en vie, le long murmure de la vie.

 

En fait le parcours lustral de la cure est dans la proximité discrète mais indéfectible d’un chant choral et d’une litanie performative. Le déroulé du parcours est intrinsèquement celui d’une longue phrase, d’un récit ample et profond, bien sûr animiste. Comme la volonté de guérir ou de moins souffrir propulse, oui j’emploie à dessein ce verbe, le patient vers la cure, il est bon qu’en quelques endroits de ce parcours-chant profond, un accent épique se laisse entendre ; ou qu’à tout le moins, une formulation performative de cette parole se laisse entendre. Il est bon aussi que, jouant sur les contradictions du statut de l’écriture, ce parcours-chant soit lisible du début à la fin sur les murs en une séquence progressive de quelques aphorismes poétiques bien sûr performatifs : allant même plus loin que le Gnothi seauton, « connais-toi toi-même », inscrit à l’entrée du temple de Delphes d’une manière peut-être trop prédictive alors que le parcours lustral de la cure demande en contre-point une parole progressive dans la dramaturgie d’une guérison espérée.

 

Le « bois sacré », la source

 

De même, pour éviter toute monotonie dans ce lent et progressif retour, difficile pour un Occidental, à la parole du continuum, il est à prévoir dans le parcours des moments de suspension du mouvement choral de la parole. Mais suspension positive et créatrice. C’est la fonction de « bois sacré » qui doit être rendue par l’architecte et respectée par chacun. Dans cette « forêt des masques », dans ce « lucus », dans ce « dawin » tel celui de Koyo, le souffle se suspend. Non pas dans le vide ! Car le fil narratif s’y démultiplie, car la densité sacrée animiste est si élevée qu’elle est mal perceptible à oreille humaine ; lieu de très haute « pureté », où l’on n’entre que rarement, mais que l’on admire, le long duquel on marche en en respirant la paix profonde : elle irradie d’une lumière d’or, peut-être onirique. L’établissement thermal offre, doit offrir ce « bois sacré » en toute visibilité et pourtant inaccessible. De même la source thermale est le centre d’une polyphonie dont le murmure et les voix se laissaient peu à peu entendre dans le parcours préalable : par exemple la source jaillit au fond d’une grotte après plusieurs passages par l’ombre et par la lumière.

 

Les vues lointaines

 

Vers la fin du parcours lustral, et seulement vers sa fin il me paraît adéquat que cette régénérescence de la santé et de la paix intérieure ouvre, comme en un visionnaire voyage chamanique, vers un ou des lointains visibles, lointains certes mais à nouveau désirables hors tout huis clos par un corps moins ou même plus du tout dépressif : un horizon marin, une montagne élevée.

 

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Dans le monde

 

Ces considérations générales viennent de mes observations en Europe pour ce que l’on peut comprendre des Cultes à Mystères, en particulier ceux d’Eleusis, pour ce que l’on saisit nettement grâce à Virgile dans le sixième chant de l’Enéide lorsqu’Enée en désarroi pénètre dans l’antre profond où délire la Sibylle. Pour ce que l’on peut comprendre dans les processions de fête patronale et les pèlerinages à capacité thérapeutique comme celui de Lourdes.

 

Elles viennent plus encore de mes observations multiples hors d’Europe où l’animisme et l’oralité sont beaucoup moins étouffés : les chants de meule de la femme qui mout en accompagnant d’un chant sa rotation du broyeur sur la pierre dormante de sorte que la farine mêlée de parole chantée et la parole chantée mêlée de farine sont ce qui nourrit efficacement l’enfant croissant et la famille. Chez de multiples peuples, Pygmées Aka tout aussi bien que Huli de Nouvelle Guinée ou Toro nomu de Koyo et, bien sûr, jeunes mères d’Europe occidentale, les chants prophylactiques de lavage de nourrisson par la mère attentive à ce que l’eau mêlée de parole et la parole mêlée d’eau protègent et soignent l’enfant.

 

Observations des multiples rites thérapeutiques par restabilisation de l’ordre accidentellement défaillant du monde animiste, donc créant souffrance : outre les innombrables rites par transe de possession, ce rééquilibrage s’opère par un acte de recomposition, à l’écrit ou à l’image, du « chapitre » endommagé du récit du monde : sur un grand rouleau de cuir en Ethiopie animiste ; au sol avec des sables colorés en pays Navajos ; en mandala ou tanka, au sol ou sur tissu, en pays d’Himalaya. Dans leurs propres cultures ces thérapies par narration montrent leur efficacité : le récit performatif soulage, allège, guérit. Il est poème en acte.

 

Yves Bergeret

 

 

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