Visages, oeuvre de HE Haonan

 

par Yves Bergeret

 

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Cette prose se lit en italien à cette adresse :https://rebstein.wordpress.com/2020/01/17/volti/ grâce à une traduction aussi précise que limpide du poète Francesco Marotta.

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HE Haonan parle le chinois, a un passeport chinois mais est du peuple Yi, un des prestigieux peuples de l’oralité de l’Himalaya. Sa famille transplantée à plusieurs reprises mais toujours à l’intérieur de la province chinoise du Yunnan, vit dans une région très pauvre tout près de la frontière birmane. Les cimes des montagnes y atteignent facilement six mille mètres. Il a franchi plusieurs fois les frontières de ces régions, vers la Birmanie, le Laos, la Thaïlande. Au Tibet, juste au nord-ouest de chez lui, il a appris à peindre des tangkas, sortes de mandalas sur tissu. Il s’est également rendu au Japon. Il me dit qu’une femme âgée de sa famille sait trouver dans la montagne des champignons rares, connaît leurs vertus et chante leurs pouvoirs. De 2015 à 2017 il « apprend » les Beaux Arts à l’« université du Yunnan », à Kunming, capitale de la province : là on lui « enseigne » des arts en fait étrangers : le chinois et, selon un enseignement chinois, l’occidental. HE Haonan décide de venir en France en janvier 2018 à l’université de Lyon 2, où il a appris qu’étudient de jeunes Chinois. Il s’inscrit en « Arts de la scène ». Il s’installe à Paris en septembre 2019. Il y poursuit sa formation et ses recherches à l’université de Paris 8, en « Arts plastiques ».

 

 

 

 

HE Haonan me montre une œuvre en quatre disques de papier 300g, 33 cm de diamètre, sur les deux faces desquels il a réalisé peintures et collages. Recto et verso : double face, double visage, double langue. On n’a pas appris à HE Haonan le Yi, la langue de sa famille dans la génération qui l’a précédé. Il parle chinois, français et anglais. En somme il a double visage extérieur, deux masques. Or son visage immémorial est en creux ; et surtout il est tout sauf éteint. Du geste HE Haonan fait tourner ces disques regardables en toute direction, puis il en retourne les faces. Comme dans un moulin à prière, la rotation activée de la main peut continuer sans fin. Non pas pour porter le mantra à l’oreille d’une divinité, mais pour rappeler l’impermanence des civilisations ou leur tenace frottement les unes contre les autres. Car au bout d’un an et demi de séjour et de travail en France et Europe, loin de son Yunnan et de la Chine mais toujours en contact avec eux, voici ce que, me dit-il, il constate et pense.

 

Mais percevons d’abord bien ce qu’il en est. Il y a à peine plus d’un siècle, le grand découvreur de l’Autre que fut Victor Segalen prenait complètement à rebours l’assimilation coloniale, renversait la notion d’exotisme, partait en Océanie puis en Chine, enfin mettait toute l’énergie de sa personne et de son rêve pour atteindre, mais en vain, les hauts plateaux du Tibet. Aujourd’hui HE Haonan descend de très hautes vallées et de très hauts plateaux immédiatement cousins de ceux et celles du Tibet, mais le voici comme jeune montagnard et artiste, exaspéré de l’éradication de sa propre mémoire, refusant le bulldozer d’une globalisation coloniale et marchande. Ecoutons, oui écoutons ce qu’il constate, peint et pense.

 

 

1

La roue de la vie et le vide

 

 

 

 

Au centre du disque, à la peinture d’argent pur est tracé le caractère chinois qui signifie « le vide », notion centrale du bouddhisme ; rebondissent rythmiquement et circulairement autour de lui des arcs-de-cercle mauve, vert et violet.

 

Sur l’autre face de ce disque le centre est occupé par une figuration circulaire bleue claire de la Terre d’où se dégagent quelques volutes de nuages et surtout les déserts de l’Afrique et de l’Arabie. Une bande noire, large comme le diamètre de la Terre figurée ici, traverse toute la face du disque, une sorte de contre-Voie lactée. De même que par une nuit brumeuse la Voie lactée se perçoit mal, des mots écrits en chinois, anglais et français, tous appartenant au vocabulaire sociologique et économique, ont été écrits par HE Haonan … en noir. Noir sur noir ! On ne les voit et lit que sur l’original et avec la plus grande attention. Ensuite on croit se perdre, comme dans l’apparent fouillis d’un mandala. Mais l’accoutumance du regard et la patience amènent à lire des éléments en cercles concentriques. D’abord les emblèmes de huit pays, Chine, Japon, Angleterre, Brésil, Russie, Etats-Unis, France et Espagne. Puis à la peinture d’or brut les signes des monnaies les plus significatives de la Terre, dollar, euro, livre sterling, yen japonais et yuan chinois ; signes posés eux-mêmes sur un fouillis très ordonné de petites lettres et caractères noirs. Puis en cercle encore et en lettres plus grosses, vertes, jaunes et rouges, les mots « one for the money, two for the show ». Enfin la plage extérieure, si je poursuis la métaphore d’un disque vinyle 33 tours, est maculée de petites mais épaisses tâches de rouge, mauve, jaune et blanc. En somme, le cercle central de la Terre effectue sa rotation sous une myriade de satellites dont la substance est la puissance économique des monnaies fortes. Qu’on se le dise ! Oui, l’infinie patience du miniaturiste, du peintre de tangka ou de mandala nous le dit.

 

 

 

 

2

Festival Mémoire

 

 

 

 

Vert (un peu), mauve délavé et gris léger, violet : tout cela bouge encore et vire et gire. Au centre de cette face du disque : rien. Déporté sur un rayon du disque un crâne gris avec son nez et ses orbites oculaires : trois petits ovales noirs. En peinture traditionnelle occidentale, c’est une « vanité » parmi des accessoires de carnaval. Mais à y bien regarder je me demande si ces accessoires ne sont pas des flammes de colère ou de désespoir.

 

L’autre face, toute simple apparemment, porte de part et d’autre d’une large bande horizontale – qui fait diamètre – les mots, et en caractères chinois et en alphabet latin, « Festival » et « Mémoire ». Rouges et orange, des dizaines de petits soldats au fusil brandi et totalement vides de pensée et d’expressivité, s’empilent encollés au centre, se dispersent encollés aux alentours. La large bande horizontale est un plan urbain : le centre de Pékin et sa place Tien’anmen. Sur la plage extérieure du disque vinyle (je poursuis la métaphore) des têtes, seulement des têtes, liées les unes aux autres par un fil d’argent pur, où un rouge sang domine, où les yeux semblent morts ou crevés. Foule assassinée d’un mandala de mort. La Mémoire n’oublie jamais les massacres.

 

 

 

 

3

Le miroir de l’Occident

 

 

 

 

La moitié d’une tête d’homme blanc ouvre grand une bouche emplie (si je puis dire) de noir. Pas d’oreille, regard grave de ses yeux noirs. Que fait la bouche ? Une inspiration forte, un cri, un chant ? On n’entend rien. La tête est peinte de trois quarts face. Elle n’est pas centrée sur le disque. Vers qui s’ouvre cette bouche ? Sur le reste de ce côté du disque de multiples traces vertes et mauves témoignent d’un mouvement de rotation. Mais par-dessus l’oreille de l’homme blanc, sur l’arrière de son crâne, descendant largement sur son cou, une masse de touches brunes, beige et rouges : le bruit confus du monde qui monte à son oreille ? une chevelure touffue voire excrémentielle ? un fond de cave incompréhensible ? une figuration chaotique de la pesanteur de l’inconscient de l’individualisme ?

 

L’autre face du disque surprend. Une couronne de très européennes feuilles apolliniennes de laurier, figurées à la peinture d’argent, est posée sur un fond moucheté mystérieux. Couronne non seulement pour le disque lui-même mais surtout pour une zone irrégulière centrale bleu clair, une sorte de ciel à la Véronèse, ou bien une eau calme et variable. C’est là que je me rends compte que HE Haonan a écrit en lettres blanches, et non pas d’or ou d’argent, en un tiers d’arc de cercle autour de la partie centrale bleue, l’aphorisme : « Athènes est le reflet d’un étang ». HE Haonan, oralement, développe : « ici, si on se penche sur le miroir de l’eau d’un étang, on voit non pas le visage de Narcisse ou de soi mais Athènes, une eau bleue mouvante avec des nuages d’algues vert très clair ». Et alors se voit la même bande aux bords parallèles que dans les deux premiers disques, mais ici décentrée, où se déchiffrent sous le bleu et sous le vert et en caractères chinois et en alphabet grec les noms de quelques quartiers d’Athènes.

 

HE Haonan me raconte que son premier voyage depuis Lyon vers une terre autre a été vers Athènes, en 2018 ; sur l’Acropole, il s’est changé discrètement et s’est vêtu, laissant nue une épaule, d’une toge à l’antique avec les plis de la statuaire grecque qu’il admire. Il a demandé à un ami de le photographier devant le Parthénon. Les gardiens de l’Acropole se sont précipités pour arrêter cette sorte, selon eux, de profanation ; il a essayé de faire comprendre que c’était là une «performance artistique» pour témoigner d’une migration absolue entre les mondes car, dit-il, la « racine et le sens de la civilisation européenne sont à Athènes » (on lui a peut-être indiqué ce raccourci à Kunming).

 

 

 

 

Qui est en effet le jeune artiste montagnard du Yunnan ? Quel visage sien existe entre un masque occidental et un masque chinois ? Quelle langue et quelles images retrouve-t-il ou élabore-t-il ? Que sont ces quatre disques bi-faces hermétiques et beaux, mais dont la beauté esthétique se dépasse aussitôt dans une oralité civique, éthique et foisonnante ?

 

 

4

La souffrance de la parole

 

 

 

 

Toute cette face du disque est couverte de peinture mauve et violette, et même d’un peu de vert ; tout est en rotation. Quasiment au centre du cercle une large visage de Bouddha à la peinture d’or. Il est vu de face. Serein. Tête couronnée de ce qui semble pierreries. Partie gauche : juste des traits, un profil courbe, et d’un même trait d’or la courbe de l’œil, des sourcils et du nez. Partie droite : surchargée d’or. Désincarnation-incarnation ?

 

L’autre face du disque est saturée de peinture noire et grise ; gris nettement plus clair vers le centre, tout comme une face du disque « occidental » tournait autour du bleu méditerranéen d’Athènes. Une ligne extrêmement brisée traverse toute la face du disque, à la peinture d’argent. Cette même peinture brillante dessine sur le noir en caractères chinois : « Langage – Bombe ». Le langage est une bombe. La parole explose. Pour détruire quoi ? Pour ouvrir quelle brèche ? Pour renverser quel mur ? Est-ce une réponse ou peut-être même est-ce ce que dit sur le disque occidental la « bouche d’ombre », comme aurait écrit Victor Hugo ? Au milieu exact de la face du disque est encollée la bande à bords parallèles ; elle est toujours de même largeur, mais ici recouverte d’un vert sombre qui laisse peu de transparence. Pourtant on comprend assez vite que cette bande est une carte géographique des zones montagneuses frontalières entre Birmanie et Yunnan. Les noms de lieux sont posés en caractères chinois, alphabet latin et alphabet birman. Du doigt HE Hoanan m’indique l’emplacement de sa petite ville natale, très pauvre, où vivent encore ses parents, toute proche de la frontière : au bord d’une route dessinée en beige. Le trait argenté qui zigzague est la frontière sino-bimane. Au sud de cette région en Birmanie une guérilla très active lutte actuellement armes à la main. Un hélicoptère noir survole une vallée habitée. Il a deux missiles à la peinture d’or à ses flancs. Il a lancé un troisième missile en or, avec ses étincelles d’or, vers l’avant, le nord, pas loin. Ce que dit en souriant le visage du Bouddha de l’autre côté est totalement nié de ce côté-ci du disque.

 

 

 

 

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Macrocosmes dans des microcosmes. Pensée cyclique. Miniatures en giration. Quatre peintures-disques dont chacune est en fait la germination d’un livre de philosophie, d’esthétique, de sociologie, d’histoire… Peintures-disques à faire tourner sur elles-mêmes pour qu’elles fassent entendre le bruit grinçant et strident du monde contemporain ; mais les éléments de l’image peinte sont si petits et si serrés parfois que leur vitalité et leur sens ne se donnent à percevoir que dans l’oralité vers quoi nous les faisons aller ; ou retourner ? Et ici même j’écris plusieurs pages pour traverser les chaînes de montagnes les plus hautes de la Terre et chercher avec le peintre du peuple Yi le sens et le chant des hommes et des femmes d’aujourd’hui.

 

 

P.S. 1 : HE Haonan écrit en chinois des poèmes ; on en lira quelques-uns, inédits, prochainement sur ce blog.

P.S. 2 : Visages, œuvre en quatre disques bi-faces peints, on peut raisonnablement le penser, se transformera peu à peu, en particulier pour devenir une installation, et même une installation de grand format.

 

Yves Bergeret

 

 

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Rètroliens / Pings

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