Les Grains noirs

On lit ce poème en italien dans une traduction transparente, vigoureuse et à l’allant épique, grâce au poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/12/27/i-grani-neri/

*

 

 

 

 

Né entre trois montagnes plus hautes que le ciel

il a bu l’eau de trois sources,

c’était l’eau des trois jambes de l’Asie,

l’eau qui court, l’eau jaune, l’eau noire.

De la sorte il a bu à la racine des océans

car ceux-ci sont aussi des fils des trois montagnes.

Ils sont faussement dociles,

ils n’ont plus eu d’herbe et de gentianes

et sont partis ; colère et misère !,

ils enragent de n’avoir que du plancton

et du sel à manger.

 

Comme il a bu ces trois eaux,

il a pressenti :

le cœur lui a frémi

et lui a dit de partir sans faillir

lutter par le chemin du vent des tempêtes

mais sans jamais perdre les grains noirs

qu’entre les trois montagnes il a récoltés

dans le vide-plein où les mondes dorment

toujours au seuil de la colère

et sont caressés par les lèvres des femmes

dont le sommeil rêve l’origine des peuples

puis qui s’éveillent en soupirant après une neuve origine

au-delà des guerres, des fiefs et des massacres.

 

Dans son voyage par le chemin des vents

les grains ont pâli

et ont semblé vouloir devenir des signes.

Des gens, aux étapes, avec assurance

déterminaient à partir d’eux des mots,

mais pffff, aucun ne satisfaisait la robustesse

du vide-plein entre les trois montagnes

et lui était le fils des trois montagnes.

 

 

 

 

Il était très jeune mais il a marché

il a marché il a marché il a enjambé les frontières

et cela ne lui est pas pardonné

par les tyrans qui dans les plaines

poussent comme des moisissures ;

il a déplacé les lignes de partage des eaux

et cela, cette liberté, on a voulu l’étouffer en lui

comme un secret dangereux.

Mais lui sait respirer

et les alevins de l’eau noire, les algues

de l’eau jaune et les étoiles de l’eau qui court

donnent à ses poumons l’air qui expulse

les étouffements. Le secret n’est pas dangereux,

il est humain, si humain que les tyrans des plaines

font tout pour répéter les étouffements,

réduire en poudre les grains noirs du vide-plein

et changer la tête de chacun

en motte de sable alluvial gris.

 

Par-dessus les sapins et par-dessus les

toits des villes, par-dessus les donjons des

hauts-fourneaux et par-dessus les grues

des ports à conteneurs, par-dessus les universités

de conquête et les antennes des écoles griffues de

commerce, et même malgré les années qui

en passant se dressent comme des cache-sexe absurdes

il entend constamment par-dessus les sapins

et par-dessus les toits la grande parole humaine

qui chante, pleure et danse dans le vide-plein noir

dans le ciel entre les trois montagnes.

 

*

 

 

 

 

Le grand roulement le grand murmure

du vide-plein noir qui lui passe entre les côtes

et les clavicules précipite devant lui

un cheval roux.

Le cheval est face aux océans,

il est roux. Le cheval se tourne et le regarde.

Les quatre pieds du cheval sont noirs

et s’impatientent mais sans colère.

C’est son père.

 

Comme un taureau du Sahel

le cheval frappe de sa jambe gauche le sol.

Une immense nuée de poussière

s’élève et s’en va.

Abaissées, les trois montagnes se sont abaissées.

Les trois sources brillent.

Les trois torrents filent plus dru,

plus abondants et les berges ont peur.

 

Les tyrans de la plaine ont tué son père.

Son père lui parle.

Dans la poussière des trois montagnes

le cheval est son père

qui lui dit de ne jamais renoncer

à l’humaine parole qu’il a bue.

Le cheval lui dit :

les tyrans veulent arrêter les trois fleuves

en les enfermant dans des lacs sans mémoire.

Ces tyrans veulent assécher les lacs

et les hommes n’arriveraient même plus

à être des moutons à la mangeoire.

Mais le cheval roux qui a bondi

de son torse et de sa mémoire farouche

lui parle clair.

 

Puis de sa jambe gauche le cheval

frappe encore le sol

et les trois montagnes se relèvent de la poussière

et l’eau bondit à nouveau des trois sources

et chante de cascade en cascade

le dur drame et la force des hommes libres.

 

*

 

 

 

Qui boit aux trois sources

est emporté par leurs eaux comme paille et pétale

jusqu’au lieu où se voient les mondes

par leur face de douleur

et par l’escalier de leur dix mille récits.

 

Qui naît entre les trois montagnes

plus hautes que le ciel

porte une ceinture d’écailles,

d’épines et de brindilles,

qui tintent au moindre souffle d’espoir,

qui se révulsent au moindre aboi des hyènes.

 

Les trois torrents se jetant dans le vide,

les trois fleuves en ruant dans les gorges,

les multiples océans en roulant contre les terres

fleurissent dans le ciel,

suivent la floraison du ciel

qui va par l’escalier des dix mille récits.

 

Qui a bu aux trois sources

plus hautes que le ciel

fait peur car il a trop vu.

 

Si les vacarmes des torrents et des cascades

parmi le creux des ravins

et les gorges aux parois verticales

cachent le bruit de ses pas et l’écho,

l’écho étrange des sabots du cheval roux,

lui qui a vu sera vu,

ne sera jamais plus caché.

 

Alors il va, par des chemins poussiéreux

et des quais gris. Du fond de sa besace il tire

les grains noirs. Il les pose l’un sur une stèle,

un autre sur un seuil, l’un sur le bord d’une fenêtre,

sur la lèvre d’un récit en train de naître.

 

Car tout autour de la triple montagne

et même tout autour de son piémont

personne n’a encore tout à fait trouvé

sa propre ceinture d’épines, de diamants et d’écailles,

chacun la cherche, la cherche.

Il se peut que certains grains noirs

donnent la clef du grand récit.

 

 

*

*****

***

*

 

 

 

 

2 réponses à “Les Grains noirs”

  1. Hilfiger Nicolas dit :

    Cher Yves, ton texte aux carrefours des humanités est tout simplement magnifique. J’y trouve un souffle épique comparable à celui d’Homère –
    Quelle puissance d’Évocations ! Les verbes s’enchaînent avec une force telle que mes yeux ont étés brouillés par les larmes.

Rètroliens / Pings

  1. I grani neri | La dimora del tempo sospeso - 27/12/2019

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