Deux pouvoirs divergents de l’image (Chine et Perse classiques)

 

Chevaux paissant et Cinq chevaux offerts en tribut, de Li Gonglin, 11ème siècle

et

Le Livre des rois, de Ferdowsi, manuscrit de 1333,

deux publications refondatrices de mondes.

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Cet article se lit en italien dans une traduction claire et très dynamique du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/12/18/due-poteri-divergenti-dellimmagine/

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A la fin des années 1970, une voyageuse française cultivée m’avait rapporté de Xi’an, en Chine, cette brochure :

 

 

 

 

je la comprends mieux à présent. Publiée avec des moyens rustiques peu après la fin de la Révolution Culturelle, alors qu’il était dans ce pays temps de reprendre conscience d’un passé non pas à détruire mais à analyser et comprendre, cette brochure est consacrée aux peintures de chevaux par Li Gonglin, (1049-1106), sous la dynastie des Song. La brochure réunit vaille que vaille les photos de deux rouleaux, chefs-d’œuvre de ce « peintre lettré ». Elle les reproduit en noir et blanc. Une très brève postface s’ensuit.

 

 

 

 

La brochure reproduit d’abord ceci : sur un rouleau de soie de 46 cm de haut par 430 cm de large, qui a été peint vers 1085 par Li Gonglin et se trouve, sous le titre Chevaux paissant, au Musée du Palais à Pékin, voici, petits, les chevaux en foule et libres parmi des collines, quasiment tous allant vers la gauche (et sens dans lequel on lit l’une après l’autre les colonnes verticales de caractères) ; seul un frotte son dos sur le sol, les quatre fers en l’air. Ce très long rouleau est une « copie », sur ordre de l’empereur, en hommage au peintre Wei Yan, copie virtuose et légère : copier la perfection idéalisante du monde a pour fonction d’insister pour refonder encore et encore cette désirable utopie.

 

Très peu d’hommes pour le soin des bêtes, une douzaine peut-être, dont trois seulement se reposent, deux assis et puis le troisième étendu à l’ombre d’un des très rares arbres. Pas une femme. Mais à un endroit un groupe dense de cavaliers, une centaine. Les foules de chevaux broutent peu, vont au pas, vont par les plateaux et les collines ondulant douces dans un paysage presque abstrait, légères esquisses, simples lignes sombres sur le blanc de l’espace. Car le paysage réel et matériel c’est en fait le puissant mouvement lent de la foule équine, comme les eaux d’un océan affluant entre les bras sableux ou peut-être rocheux d’une côte évanescente. Ici vient en écho la pensée des nomades Peul, qui poussent d’immenses troupeaux de bovins dans le semi-désert du Sahel, si bien que la réalité est non pas le sable infini mais le bétail lui-même allant lentement, et la langue Peul est d’une richesse lexicale considérable pour dire la vie des bovins. Et je me rappelle avoir si souvent entendu dans le nord du Mali la parole chantée de leurs pasteurs les Diallo, les phonèmes très variés des esclaves pour guider les bêtes, les éloges litaniques des griots envers le très riche propriétaire des animaux ; et pourtant, restant scrupuleusement et prudemment dans l’oralité, le monde Peul traditionnel ne prend le risque d’aucune figuration graphique des immenses flux de son bétail.

 

 

 

 

Mais dans la sphère chinoise, où l’écriture et le trait d’encre lui-même refondent perpétuellement le monde, Li Gonglin ose figurer en pleine lisibilité ce qu’est l’espace : il est la démultiplication mouvante de la force mystérieuse du cheval, frémissant et massif, véloce, craintif et ruant, compagnon de l’espèce humaine mais dont les sabots sont peut-être les ongles visibles de leurs ombres, ombres qui sont des dieux souterrains. Et justement sur les quatre mètres trente du rouleau aucune ombre portée ne se fait voir. Et si je dessine ces chevaux par foules, c’est non pas parce que peintre je me complais à figurativement domestiquer leur force mais parce que cette force je l’invoque, la convoque et la stabilise harmonieusement avant de la remettre à l’empereur, roulée sur le souple tissu de soie où je pose les signes.

 

 

 

 

Puis la brochure reproduit le très célèbre Cinq chevaux offerts en tribut, de 1106, également en forme de rouleau, orientés en sens inverse des foules de chevaux précédentes, cinq étalons doublés de leurs palefreniers aux dix pieds posés identiques au sol pour préparer la marche du cheval : banalité servile et perfection animale ; ou plutôt l’élégante et patiente domestication de l’altier étalon, tenu d’une longe relâchée par le palefrenier infime et presque vulgaire mais pour que sa force surnaturelle aille s’en docilement remettre au service du Maître, se mettre idéalement au service de l’empereur, à lui qui est pivot du monde, du vaste taoïste monde dont l’harmonieux équilibre se refait sans fin.

 

Chacune des deux œuvres est bien sûr unique, même si les Chevaux paissant reprennent et perpétuent un thème indispensable : le monde est quasi immobile, les traits des collines ondulent très lentement, les milliers de chevaux paissent en paix et vont en foule, au pas, vers quelqu’indispensable destin à gauche du rouleau, dans le sens de déroulement du rouleau, qui est aussi celui du déroulement du temps. Mais tout est pérenne et stable, même si le flux lent et aimant du temps ne cesse pas.

 

 

 

 

Peindre au fin pinceau ce mouvement lent et fluide, c’est le redire et, de surcroît au moyen de quelques poèmes contemporains du peintre calligraphiés en rythme au dessus des pâtures ou à gauche des « grands étalons offerts » en don, c’est refonder l’ordre temporel et éternel du monde. Puis on donne l’œuvre unique, le beau rouleau de stabilité, au collectionneur commanditaire qui acquiesce à cette liturgie graphique de la refondation du mouvement-non mouvement du monde ; et le collectionneur appose, à son tour, son sceau personnel : le voilà posant son sceau comme un clou dans le tendre bois du navire- temps pour y fixer et cette œuvre et cette conscience de l’œuvre et du temps. Puis le collectionneur, peut-être même simplement parce qu’il meurt, cède l’œuvre à une autre collectionneur, qui appose à son tour son sceau, non loin du sceau précédent, et d’ailleurs l’empereur lui-même appose son sceau car il fait sienne l’œuvre, c’est-à-dire la liturgie de refondation de l’ordre du monde. Puis il roule le rouleau, le range. L’ordre du monde est partout ; il est dit, il est figuré ; mais sa diction et sa figuration retournent, roulées, dans le secret de l’invisible et du silence. L’acte de dire se re-roule sur lui-même jusqu’au moment d’une autre transmission, d’une autre liturgie de refondation. Li Gonglin a mis un temps considérable à convoquer et à fixer dans un ordre souple la puissance du monde, puis il a roulé l’œuvre avant d’aller l’offrir, le collectionneur a déroulé le rouleau, a compris l’œuvre et l’a roulé vers son secret.

 

 

 

 

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En 1988, comme je travaillais à Prague juste avant la Révolution de Velours et la chute du mur de Berlin, je trouvais en librairie un livre superbe : l’édition soviétique, de 1985, du Livre des Rois de Ferdowsi, cette épopée iranienne fondamentale de l’an mil, mais il s’agit ici de son manuscrit enluminé de 1333. Certainement un des derniers livres édités par l’Union soviétique, cette « Union » de la perestroïka (« la reconstruction ») et de la glasnost (« l’à-voix-haute »). Or ce qui se passe dans ce livre soviétique est une réouverture d’une relation anthropologique avec le monde au moment où justement son édition concorde avec l’effondrement d’un monde devenu archaïque.

 

 

 

 

 

Le Livre des rois raconte, en une période de grande instabilité politique, l’histoire de l’Iran depuis la création du monde jusqu’à son islamisation complète vers 750 : dans une période de grands troubles politiques Ferdowsi a tenu à compiler toutes les légendes persanes. Récits de batailles, légendes, amours princières, flamboyants élans épiques ; Ferdowsi compose ce vaste poème épique en persan et c’est ainsi la fondation littéraire éclatante de cette langue. Son Livre des rois reste encore extrêmement populaire en Iran. On connait tant et tant de si minutieux et si raffinés ensembles de miniatures persanes polychromes mettant en scène les événements princiers, les chasses mythiques et quelques combats : avec la plus grande délicatesse décorative autour de quelques vers de Ferdowsi calligraphiés en cartouches… Or dans cette édition russe est reproduit, fort bien, un manuscrit enluminé que conserve, en assez bon état, la Bibliothèque d’Etat de Saint-Pétersbourg. La signature du miniaturiste est hélas illisible. 369 pages sur les 400 de ce manuscrit se trouvent dans cette Bibliothèque, de format 36 cm par 28, dont 52 portent d’étonnantes miniatures. L’édition soviétique reproduit ces 52 miniatures.

 

 

 

 

 

Les copies manuscrites successives de l’épopée ont vu leur double pouvoir (celui de fédérer peuples et cours et celui de renforcer le prestige surnaturel du pouvoir) être soutenu et renforcé par les miniatures ô combien raffinées que l’on admire. Généralement sans aucune perspective ni quelque hiérarchie visuelle, un grand nombre de personnages peuple la surface assez modeste du papier, où figurent en cartouche les deux ou trois distiques ici à la source de l’image. La lumière et constante. Les couleurs très variées sont vives. L’horizon n’existe pas. L’épisode dessiné est inscrit souvent dans une architecture délicate et à la fois rigide, elle-même insérée dans l’architecture de la page. Rarement un ciel ; plutôt un traitement des très nombreux éléments qui, sans que cela d’abord ne se remarque, les incurve tout autour du spectateur, du bas vers le haut de la feuille. Et ainsi une impression ascensionnelle qui installe la figuration du monde et de l’espace dans une plénitude enrobante. On le voit dans les deux miniatures du 17ème siècle, ci dessous :

 

 

 

 

 

Mais cette édition soviétique montre un Livre des rois de 1333 tout à fait différent. Ce livre illustré est de l’école de Shiraz et est fortement marqué par des influences d’Asie centrale et surtout chinoises. Rouge vermillon, ocre et orangé dominent partout, sans respecter scrupuleusement les traits du dessin. Le bleu semble inconnu. Le vert est rarissime. Toutes les scènes sont dessinées en gros plan et d’une main très ferme, bord à bord du dessin lui-même. Les colonnes de texte enserrent étroitement l’image, elle-même très dynamique et en tension. La graphie manuscrite, en persan bien sûr, est rythmée, vive, comme autant de multiples bourrasques venteuses ou de vaguelettes à la surface d’une eau qui court. Dans le dessin lui-même figure toujours au moins un personnage. Son visage est inindividué, fortement sinisé. Beaucoup de tissus à motifs rythmés larges et simples. Le paysage s’il est présent est souvent une extraordinaire figuration de montagnes stylisées en larges chevrons successifs les uns plus haut que les autres. Seules les montagnes et déserts de la peinture siennoise de la première Renaissance, dans un style tout à fait différent, ont un mode de figuration aussi original et audacieux. Et d’ailleurs je pense aussi à la hardiesse des paysages oniriques très dynamiques que peint Kandinski vers 1910. J’imagine volontiers qu’au tout début du bref futurisme russe, en 1910-1913, Gontcharova et Larionov, ainsi que Rozanova, aient pu voir ce si tonique Livre des Rois qui se trouvait sans doute déjà dans une collection privée ou publique à Saint-Pétersbourg et qu’ils en aient parlé à leurs compagnons, Khroutchonykh et Khlebnikov, les poètes, et Malevitch, le peintre alors encore futuriste, qui allaient en juin 2013 publier leur Jeu en enfer ; j’imagine très volontiers que, futuristes eux aussi, Pavel Filonov avec ses gravures émaciées et robustes et le poète visionnaire Khlebnikov, toujours porté vers les terres outre-Caucase et outre-Oural, aient créé en 1914 leur splendide Nuit en Galicie en ayant dans leur intransigeante mémoire visuelle ce Livre des rois de 1333.

 

 

 

 


 

 

Car voici que peu à peu ce Livre des rois de 1333 bascule vers un autre mode de relation au réel et vers un autre mode de maîtrise de ce réel. Souvent des scènes de bataille, ancrées par écrit dans le marbre même de l’épopée, deviennent ici en image des affrontements vus de profil et symétriques de deux grands cavaliers, simples effigies de tissus en chevrons colorés sur un fond immédiat et totalement dépourvu de profondeur : le tissage global du dessin se met en gémellité parturiente. Une puissance non pas monothéiste et glaçante mais animiste et quasi tactile se met en travail, agite la feuille, agite la main du miniaturiste génial, agite la parole épique. Mais voilà que le duel d’affrontement n’est déjà plus de deux chevaliers, mais d’un héros avec un monstre, avec un être surnaturel à peau blanche. Et voilà, il devient clair que ce Livre des Rois de 1333 est un faisceau de pensée animiste, de visions puissantes dans la chaleur de la proximité et dans le continuum du monde où la personne et le monde ne font qu’un, où le lecteur et le réel monstrueusement agissant ne font qu’un, où l’intention sacrée tout immanente et seulement immanente gonfle les coeurs, déborde des contours du dessin, touche les yeux eux-mêmes. Beaucoup plus profondément que cette désolée compassion du décoratif mélancoliquement bavard – ce qui est le propre des miniatures persanes -, beaucoup plus que la trahison du décor dans le creux d’une hypocrite nostalgie, je pense que ce livre-ci, trois siècles après la composition de l’épopée écrite, se saisit à pleine mains d’elle. Il montre que le réel est animiste et immanent. Il montre que l’épopée est la vibration vocale de son énonciation pour une communauté : l’image en est le feu permanent. Il irradie sur la page sans jamais la calciner. Et sans doute ce Livre des rois-ci plonge-t-il très profondément dans la pensée moyen-orientale du monde, car encore plus que zoroastrien, il puise sa force et son indestructible modernité dans l’animisme et dans la pensée symbolique, ineffaçables dans la personne humaine.

 

 

 

 

 

 

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Yves Bergeret

 

 

 

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2 réponses à “Deux pouvoirs divergents de l’image (Chine et Perse classiques)”

  1. Antonio Devicienti dit :

    Séduit par ton magnifique article, cher Yves, je me demande si le Digenis Akritas byzantin ne résonne pas lui-aussi d’échos animistes…

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