Parole et fil

 

 

 

 

Poème-peinture créé en exemplaire unique par Hamidou Guindo à l’acrylique et moi-même à l’encre de Chine, à Bamako le 29 juillet 2006

sur dépliant chinois à vingt-quatre volets, pris ici horizontalement et ainsi de format de 27 cm de haut par  410 cm (soit 16 cm de large par volet, plus les deux plats de couverture non reliés l’un à l’autre et couverts de tissus chinois brodés à très fins motifs géométriques répétitifs, ce type de « leporello » servant en Chine à la calligraphie traditionnelle ; le papier est un papier chinois à calligraphie de 250 g, doublé).

On lit ce poème-peinture en italien, dans une langue ample, transparente et précise, grâce au poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/12/10/parola-e-filo/

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Au titre de la transmission ethnologique patrimoniale oralo-écrite, cette œuvre est capitale. Elle participe aux strates les plus profondes de ce dont parle Le Trait qui nomme.

 

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A l’issue de longues semaines de création des six poseurs de signes de Koyo avec moi, Hamidou m’accompagne à Bamako et sur ce grand dépliant chinois propose que nous travaillions sur le thème du tissage sur la montagne de Koyo. Il me dit que la pratique du tissage du fil de coton s’est arrêtée sur le haut plateau du village depuis quelques décennies, car les soins pour obtenir la fleur de coton étaient extrêmement lents. Seuls les « captifs » de Peul, au village de Nissanata, dans la plaine sableuse au pied de la montagne de Koyo, poursuivent cette pratique actuellement.

 

 

 

 

Hamidou m’avait fait remarquer en deux endroits sacrés spécifiques du haut plateau, Bonodama et Bonko, des roches gréseuses oranges parfois cubiques, de 50 centimètres de côté, disposés assez régulièrement. Ce 29 juillet il me dit que ce sont des éléments installés par les ancêtres pour filer le fil de coton ; ces petits rochers de grès sont fidèlement respectés.

 

 

1

 

 

 

 

Puis, après deux volets où je calligraphie le titre, Hamidou peint sur trois volets le premier élément de sa transmission et me dit de « noter ce qu’il a écrit ici » au moyen de ses signes graphiques colorés : « ceci, c’est le récit de l’arrivée des premiers Toro nomu dogons à la montagne de Koyo ; ils se sont d’abord installés dans des grottes ; ici je fais aussi le récit des premiers accouchements et des premières circoncisions. Dans ces périodes-là, on tisse le coton. On ne descend pas dans l’oasis de Boni [au pied de la montagne de Koyo[, qui de toute façon n’existe pas encore. Les habitants de Koyo sont totalement unis et solidaires. »

 

En réponse et en écho, sur deux volets, je file la longue phrase de ce poème en prose :

 

Venu de quelle montagne, de quelle plaine, je vais toujours plus loin, plus près de la parole qui miroite au fond de mon torse et je parle avec toi, avec vous, avec nous, dans l’ombre des plus grandes pierres dont je suis le lent brouillard de poussière ; et ce matin je pose encore mes pas et mes pas et mes pas dans la poussière, belle, heureuse et simple comme bonjour à toi, bonjour à vous, bonjour hommes des lointains qui commencez juste à vous réveiller dans mon rêve et à vous relever sur un coude et à tenter de voir sur quelle montagne à l’horizon j’ai hissé mon nom, ma parole, mon ombre, sœur et enfant de notre soleil.

 

 

2

 

 

 

 

Puis sur quatre volets Hamidou peint le deuxième élément de sa transmission et me dit de « noter ce qu’il a écrit ». Voici : « ceci, c’est la « tunique » en coton filée et tissée autrefois sur la grande dalle rituelle de Bonodama [en outre lieu de certaines des plus grandes cérémonies rituelles du village et le lieu le plus fréquenté par les poseurs de signes et moi pour notre création] ; nous avons gardé encore quelques grandes bandes de coton, très étroites, que nous cousons les unes aux autres pour faire quelques « tuniques ». Nous t’en avons donnée une, spéciale pour toi, il y a quinze jours, avec des signes peints par mon oncle Alguima et moi. Ces tuniques sont le signe éminent que l’on est un Toro nomu dogon, un homme totalement libre, jamais « captif » [alors qu’est « captive » de Peul ou de Touareg l’énorme majorité des habitants des sables de la plaine]. »

 

 

 

 

 

 

En réponse et écho, sur deux volets je file les métaphores de ce poème en prose :

 

Un fil de coton long comme le vent, un fil long comme le sang, un fil long comme la veine et le sang et la sève et le vent qui remonte entre les falaises par les fissures obscures.

 

J’ai pris les fils et les fils de coton. J’ai pensé à une barque que le vent des lointains sache porter, mais le vent ne me laisse pas terminer ma barque de fil. J’ai pensé à une voile dont le vent puisse enfler la jubilation jusqu’au lointain dont je crains de rêver, mais le vent ne me laisse pas terminer ma voile.

 

J’ai posé, j’ai tissé, j’ai posé le fil et le fil et le fil sur ma peau, une moitié sur mon torse, une moitié sur mon dos. Ma deuxième peau de fil de coton est la sœur du vent qui vient la caresser et me répéter vers le soir : « libres, libres, nous n’entendons qu’ainsi. »

 

 

3

 

 

 

 

Puis sur quatre volets Hamidou peint le troisième élément de sa transmission et me dit, en insistant ici sur son caractère extrêmement grave et fondamental, de « noter ce qu’il a écrit ». Voici : « ici j’ai fait venir le Chant des Femmes aînées. Elles ne donnent ce Chant que la nuit ; en plus elles le dansent à pas lents. Au dessus d’elles j’ai « écrit » les étoiles [qui sont une des figurations-localisations des ancêtres], car ce sont les étoiles qui donnent aux Femmes aînées force et pensée pour chanter ce Chant ».

 

 

 

 

En écho-réponse, sur les deux volets suivants j’ai déroulé le fil des métaphores de ce poème en prose d’un paragraphe. Mais ce ne sont pas des métaphores. Ce sont des actes réels :

 

Sur les montagnes dansent les étoiles. Sur les épaules dansent les rêves. Nuit au souffle vaste et lent, nuit qui danse sous le pas des étoiles. Sur les bras dansent les travaux de la veille. Chaque pas est une parole, parole, parole que seules savent chanter les femmes, sombres sur la terre, et les étoiles dansent sur leur chant.

 

 

4

 

 

 

 

Or sur les quatre volets suivants Hamidou a continué d’écrire-peindre et il ne restait plus de place que pour le colophon. Il m’a dit de « noter ce qu’il a écrit », que voici : « c’est le chant des hommes ; ils ne chantent que le jour ; ils dansent avec fougue ; le soleil leur donne son énergie ». J’ajoute ici que les chants des hommes sont ceux de certains initiés individuels dont les chants entrent en relation avec certains « esprits » pour des actions spécifiques, alors que le grand chant collectif des Femmes Aînées la nuit est un rite refondateur de la parole, donc de l’espace, donc de la personne.

 

 

 

 

En pré-écho et pré-réponse, sur les deux volets précédents, j’ai déroulé, comme un contrepoint à mon poème en prose pour le Chant des Femmes Aînées et en contrebas, ces deux courts paragraphes de prose poétique :

 

Sur les dalles dansent les hommes du soleil, chantent les hommes du soleil. Sur le plateau brûlé de soleil dansent les dures fratries.

 

Les têtes droites virent et dressent les roches qui dansent, feu de pierre et de gorge, et nous nous appuyons à leur danse, dans son ombre courte, plus proches du vide qui bourdonne au bord de la falaise.

 

 

 

 

Yves Bergeret

 

 

 

 

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