Hommage à Lorand Gaspar

 

 

Cet hommage a d’abord été publié, traduit en italien par le poète Francesco Marotta, sur le site La Dimora del Tempo sospeso et à sa demande, tant l’œuvre de Lorand Gaspar est importante pour nous tous. On le lit en italien à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/10/21/omaggio-a-lorand-gaspar/

 

 

 

 

 

Poète majeur de la période contemporaine, Lorand Gaspar est né le 28 février 1925 en Transylvanie. Il est mort ce 9 octobre 2019 à Paris. Il est ce poète majeur de la francophonie d’Europe dont la confiance absolue dans la parole et dans la poésie, malgré tous les drames qu’il a connus, nous a donné des livres admirables.

 

 

Au tout début de l’année 1989 (ou était-ce à la fin de 1988 ?) je l’avais invité à Prague où je travaillais alors. Il était au courant de la situation locale littéraire et politique, oppressante. Entièrement d’accord avec sa demande, je lui ai organisé des rendez-vous dans le monde intellectuel clandestin, évidemment persécuté par le pouvoir pro-soviétique. C’est ainsi qu’il a fait la connaissance du philosophe et traducteur Jiri Pechar. Leurs liens d’amitié se sont établis ainsi. Pechar, traducteur de Freud et Proust en tchèque, est devenu aussi le traducteur de Gaspar. Ce dernier, particulièrement intéressé, et en tant que médecin et en tant que poète, par la psychanalyse, a aussitôt été mis en contact avec des psychanalystes tchèques actifs et non officiels. Lorand Gaspar a ainsi passé une dizaine de jours à Prague. Un matin la neige est tombée dru. Jubilant, presque comme un enfant, il est parti à pied sur les ponts de la ville et dans les ruelles baroques et Art Nouveau de Prague : il voulait faire des photos et encore des photos. Des photos de la ville de Vladimir Holan, qu’il admirait, la ville qui ce matin trouvait un peu de répit sous un manteau de silence blanc.

 

En Europe centrale Lorand Gaspar était très à son aise, même dans une ville comme Prague, jadis si cosmopolite mais que l’oppression d’alors étranglait. Gaspar parlait couramment hongrois, allemand, anglais et français ; il parlait bien le grec et l’arabe. Et en effet il était de cette famille de très grands esprits de la Mittel-Europa, en somme un neveu de Canetti. Il était né dans une famille juive dans la minorité hongroise au nord de la Roumanie. Faisant ses études secondaires en langue hongroise, le voilà soumis aux violentes et honteuses turbulences des dirigeants hongrois pendant la seconde guerre mondiale. Elles ont failli lui coûter la vie. Finalement il arrive à Paris où il apprend le métier de chirurgien, spécialisé dans le système digestif. Il décide de s’installer comme chirurgien dans les hôpitaux français de Jérusalem et de Bethléem. Il manque être tué par des soldats israéliens pendant la Guerre des Six Jours. Les amitiés qu’il noue dans les milieux palestiniens et, plus généralement, arabes lui permettent de voyager dans toute la péninsule arabique. Ensuite il voyage aussi dans les îles de la Méditerranée orientale.

 

En 1970 une répression particulièrement violente s’abat en Jordanie sur les Palestiniens. C’est le début des événements de Septembre noir. Lorand Gaspar quitte à ce moment le Proche-Orient pour Tunis. Il y est très proche des Palestiniens dès que l’Organisation de Libération de la Palestine, Yasser Arafat, ses partisans et la population exilée, après une errance dramatique, sont acceptés en Tunisie en 1982. A Tunis Gaspar fonde le service de chirurgie digestive de l’hôpital Charles Nicolle. Il vit tout le reste de sa vie entre Tunis et Paris, outre quelques courts voyages.

 

J’ai toujours connu Gaspar comme un homme à l’esprit aussi jeune que vif, très observateur et profondément humain. Une fois qu’il me rendait visite à Die, il y a une quinzaine d’années, je me rappelle qu’il grimpait à grandes enjambées les escaliers raides de ma maison, s’amusant à visiter toutes les pièces et à regarder de chaque fenêtre comment se modifiait la vue sur les montagnes. Je me rappelle la manière si fine et chaleureuse dont il observait les premières années de ma fille et les petits cadeaux qu’il lui offrait avec une délicatesse légère et un incroyable sens de l’à-propos.

 

J’avais appris à connaître son œuvre à la fin des années 1970, à un moment où je découvrais les poèmes de Rilke. Deux traductions des Elégies de Duino m’avaient frappé. L’une du poète injustement oublié Armel Guerne, peut-être prolixe mais mettant avec une méticuleuse précision dans un demi-jour crépusculaire les visions géniales de Rilke. L’autre, c’était celle de Lorand Gaspar : un esprit sec et méthodique m’avait-il d’abord semblé. Mais plus je relisais l’une et l’autre plus j’appréciais aussi celle de Gaspar, sculpteur dégageant de la masse compacte des deux langues, l’allemande et la française, des architectures à la fois modestes et puissantes, très claires, d’une paix audacieuse et d’une intègre humanité. J’ai lu alors son livre majeur, de 1972, chef-d’œuvre de la poésie francophone : Sol absolu. Dans la foisonnante problématique française du « Lieu », du « vrai lieu », de l’ « Azur » baudelairien ou mallarméen, lui proposait calmement non pas une réflexion sur quelque sol absolu, mais la mise en successives pages de ce qu’un désert sableux proche-oriental pouvait nous offrir comme sédimentation des extrêmes richesses humaines de la pensée et de la parole. Le désert minéral, berceau d’une parole en naissance à l’infini. Pages de géologie, pages de faunistique, pages de citations bibliques, pages de Mou’allaqat, pages d’hydrologie, pages d’histoire coloniale ou précoloniale, pages de météorologie, pages de biologie, pages d’archéologie, pages de visions poétiques personnelles de l’auteur lui-même. En somme un nouveau recueil de Cantos pisans, mais où on y verrait très clair et sans les troubles dérives sur l’usure. Sol absolu regorge de citations, toutes référencées. Et pourtant le livre reste léger, à peine plus de cent vingt pages, portées par les vents libres du très grand espace. Les strates sédimentaires des approches humaines, donc parlées ou écrites, d’un espace apparemment vide mais totalement imprégné de mythes, d’espoirs, de luttes, de trésors mémoriels. Gaspar montre que notre Sol est absolu car il est élaboré par l’effort inlassable de l’espoir humain.

 

Lorand Gaspar n’a jamais été un poète pesant, « pompier », « académique » ou « officiel ». Sans doute son enfance et son adolescence dramatiques en Europe centrale, son exil et son mouvement incessant jusqu’à ce balancement final entre Tunis et Paris lui ont-ils épargné tout culte barrèsien des « racines ». Il est tout à fait compréhensible que voyageant dans les îles de la mer Egée il se soit lié d’une vive amitié avec Giorgios Séféris, autre grand exilé dramatique en raison de l’expulsion des Grecs d’Asie mineure en 1922. Puis Séféris diplomate a déménagé sans cesse, de poste en poste, du Caire à l’Afrique du Sud, de Londres à Chypre. Peu avant la fin de sa vie Séféris a connu et vécu à Chypre, alors encore colonie anglaise, une sorte de lumière surnaturelle, simple, profondément heureuse, dans la campagne au centre de l’île : d’où ses admirables derniers poèmes. Lorand Gaspar a été un traducteur inspiré de Séféris. Et de même les dernières années de la production poétique de Gaspar rejoignent-elles une sorte de stabilité lumineuse et presque désincarnée ou mystique, lorsqu’il découvre l’île de Patmos. Là il écrit des poèmes de paix intérieure solitaire.

 

Je préfère en revenir aux étapes précédentes de l’œuvre de Gaspar. L’écoute constante des divers états de parole de tout lieu guide tout son travail. Gaspar est un observateur et un écouteur d’une finesse et d’une exigence très grandes. Etant parallèlement chercheur médical, et il l’a toujours été, il pratique dans son écriture méthode, analyse, rigueur expérimentale sans jamais se lasser. Il publie en 1978 un essai passionnant, sous forme de fragments dans une construction progressive, qu’il intitule Approche de la parole ; il s’y agit aussi bien de biologie que d’orthophonie néo-natale, que d’émergence de l’écriture, que de surgissement de la métaphore poétique…  Il est observateur, l’appareil photo lui devient très tôt indispensable. Le risque esthétisant est aux aguets ; Gaspar le sait. Dans les années 60 il peut aller et venir abondamment dans les déserts d’Arabie, certes il y photographie les effets de la lumière rasante sur telle ou telle toile de tente bédouine, sur telle paroi de grès érodée par le vent ; mais toujours la personne humaine, dans sa simplicité immédiate est là, pauvre, digne, sans fard.

 

De même en 1980 il publie un autre recueil majeur, constitué plutôt de poèmes en prose, Egée Judée : il sait très bien que l’approche esthétisante voire touristique des îles et du désert pollue très facilement l’esprit de nombreux lecteurs ; mais il peuple les pages de ce livre admirable de récits de répressions sanglantes contre les Palestiniens. Le réel est bien là, dans toute sa diversité.

 

En 1996 j’avais consacré au Centre Pompidou à Paris une exposition, sous le titre « Chines/Arabies », Gaspar/Segalen, aux deux poètes étrangement frères à trois quarts de siècle de distance : Victor Segalen et Lorand Gaspar. Tous deux médecins. Tous deux abondants photographes. Tous deux aux antipodes de l’académisme. Tous deux à la recherche d’un « sol absolu », le Thibet de Segalen que celui-ci n’atteint jamais mais sa quête inlassable l’amène, en pleine période d’autosatisfaction coloniale, à renverser complètement la notion d’exotisme et à affirmer, dès 1915, une « esthétique du Divers » ; le « sol minéral absolu » de Gaspar est ce sol dont la substance est la sédimentation des divers états de la parole humaine, contradictoire, violente parfois, espérante toujours : au cœur de cette sédimentation si « diverse » brille, dit Gaspar, un noyau d’une lumineuse densité.

 

En 1986 Lorand Gaspar publie son livre Feuilles d’observation. En voici la première page : « J’aurais passé le plus clair de mon temps en ces lieux où se concentre la douleur des hommes. Mes yeux se seront emplis journellement des images de cette décomposition de la forme humaine, de sa défaite inévitable. La nécessité d’essayer de comprendre tant bien que mal et d’agir ne laisse pas beaucoup de place au déploiement des sentiments. On se ramasse dans l’amour obstiné de la vie, le désir de guérir – sans cesse déjoué, déçu – qui est aussi désir de se guérir. Sur ce fil tendu il faut pourtant marcher.

Parmi ces bouches bâillonnées j’apprends chaque jour une nouvelle composition du regard, corrosion de l’espoir et de la nuit, chimie de l’intensité, de la solitude, de l’extrême solitude. Autre chose parfois. D’infrangible, comme si une lueur ou une pulsation pouvaient être infrangibles ».

 

Yves Bergeret

 

 

 

 

 

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