TOUTE UNE ANTHROPOLOGIE…, par Anne Michel (sur Le Trait qui nomme)

 

 

 

Le Trait qui nomme est un ouvrage trop dense pour être appréhendé dans son intégralité et présenté en quelques pages à la suite d’une unique lecture. Le commentaire ne pourrait en être que sélectif et par là même insuffisant. Ou bien disséqué par une exposition trop pédagogique, ce livre foisonnant de vie et de création resterait mutilé de sa dimension synergétique d’un concret fouillé jusqu’à l’os et de l’envergure de son exigence passionnée de liberté d’être, d’agir et de penser.

On conviendra assez spontanément qu’il s’agit d’un livre de chevet, à consulter lorsque les sirènes de la consommation occidentale se feront trop racoleuses et les dissonances entre quotidien et poésie trop stridentes.

Nous reviendrons à lui pour prendre le temps d’ingérer tout ce qu’il aborde. Pour bénéficier d’une ouverture au monde, d’un processus de découverte inhabituel et profiter, littérairement parlant, d’une sensorialité riche en panoramas de toutes sortes. Le récit, par Yves Bergeret, de son aventure contemporaine, abonde en expériences instructives, troublantes, fâcheuses ou quasi mortelles, vécues par lui dans cette région subsaharienne du Mali située aux contreforts du désert, en vingt-deux séjours consécutifs de 2000 à 2009.

 

 

 

 

Richesse du contenu ethnologique tout du long de l’ouvrage. Circonstanciation des informations. Précision du contenu descriptif, géologie des lieux, caractéristiques du climat, modes de vie des populations ainsi que spécificité de leur habitat. Adéquation constante du texte et de sa composition avec les étapes successives d’une initiation au cours de ces vingt-deux séjours consécutifs dans le village de Koyo, surplombant la plaine de Boni, ville-oasis importante de la région de Mopti.

Cette entreprise, au départ décidée pour rencontrer et éventuellement partager les savoirs et savoir-faire avec les paysans-peintres de cette région, a peu à peu évolué vers une véritable initiation, accueillie avec joie dans un souci de découvrir une altérité. Initiation vécue jusque dans son métabolisme par sa ténacité et sa confiance de poète à l’itinérance audacieuse, puis amenée à la reconnaissance mutuelle entre les individus, par la persévérance de sa réflexion, sa perspicacité. Architecturée non dans le tempo de cadences mécaniques ou selon les modes d’une actualité touristique mais dans la préférence d’une lente immersion à tous niveaux.

 

 

 

 

Puis activée, directement nourrie des expériences du corps soumis à des épreuves physiques ; par celles d’un psychisme assailli d’émotions violentes parfois contradictoires, déstabilisantes voire perturbatrices, entraînant même des réactions limite transgressives. Enfin, formulée par écrit dans la foulée de chaque séjour, à chaque retour en France.

La sincérité évidente d’Yves Bergeret, frémissante ça et là d’une exultation perceptible, irrigue ce texte dense, fluide et copieux d’une exigence littéraire qui électrise la tension, colore les anecdotes, éclaire la valeur des épisodes, sculptant la scène.

Scène de la Nature et scène de l’Humain que nous, Occidentaux, avons définies comme structurellement différentes et divergentes, incomparables au sens premier, inamovibles chacune dans leur représentation physique, leur dynamique et leur génétique ; cependant plus que parallèles, plus que liées par les besoins de l’alimentation, la pharmacopée ou l’esthétique. Scènes conjointes, solidaires au niveau des besoins des organismes, du flux du temps, scènes croisées et épousées pour le meilleur et pour le pire, dont on ne connait pas encore, et ne connaîtra peut-être jamais, l’accord ultime. La fusion hors probabilités. Qu’en sait-on ?

 

Revenons à Koyo, au Mali brûlant de son désert tout proche pour renouer avec Yves Bergeret et à son récit, épopée d’un quotidien rural au soutènement animiste, rendu au plus proche de leurs réalités grâce  à l’exactitude du vocabulaire, à la rigueur de la syntaxe. Mais beaucoup grâce à la persistance, dans sa composition, d’un pouls qui bat avec, entre et sous les mots. Et du coup empoigne la terre, fécondée de l’attente et de l’appel au sacré des Hommes.

 

 

 

 

Ces objets, ces choses, ces instants bénis d’une perception commune, ce temps suspendu comme si la montagne-oracle allait déposer ses pierres pour le futur aux pieds des habitants ou des voyageurs, quitte à en écraser quelques-uns au passage. L’oeuvre féconde libère à son pas calme le sol avare en plantes et graines, de ses mystères, comme au dos d’un chameau s’en va le caravanier.

Ce texte fertile s’épand largement dans la plaine de l’écrit, s’étire jusque vers les mers de la vision, par vagues d’improvisations agissantes de l’intimité du poète. Serpente en vastes respirations, mesurant le décor africain pour, sans le trahir, traduire tantôt la beauté guerrière de paysages volcaniques, tantôt les à plats des plaines ou la monotonie monochrome de la savane.

 

Mais voici la dureté de l’apprentissage pour l’homme et la permanence de multiples obstacles, tenant à la région elle-même ou à la difficulté de livrer un témoignage authentique : rapporter faits, gestes, rituels et sources de création d’une culture reposant sur des centaines de siècles d’oralité.

Opposée par sa pratique du signe apposé stricto sensu à même les chairs et les matériaux à notre civilisation d’appareillage technique, intellectuel et théologique. Par sa croyance en un langage de la Terre, par sa promiscuité avec un arrière-plan magique tout puissant, à l’Occident, farouche propriétaire d’une conception d’être et de percevoir érigée en dogme. Car Loi sur/Papier, telle est notre Ville. Foi sur/Textes sacrés, tel est notre contact, et obligation, envers la transcendance.

 

 

 

 

Le réalisme constant, la clarté illustrative de ce texte qui n’élude rien du monde géographiquement, matériellement et psychologiquement approché puis intégré par Yves Bergeret, garantissent son intégrité. Témoin attentif -acteur précautionneux de cette infime partie du monde-, héraut en quelque sorte d’un fragment d’existence, d’actes et d’histoires dans cette région qu’il découvre en 2000 et de ces contrées qu’il arpente ensuite au cours de dix années de fidélité à son projet : voir. Montrer. Comprendre. Dire l’origine, l’histoire, le sens et les infinies extensions et variations de ce Trait qui nomme.

Le dessin-trace que les peintres-paysans du village et alentours créent sur les murs intérieurs ou sur les façades des maisons.

Sans jamais enregistrer ailleurs que dans la mémoire ou sur les surfaces plates ou curvilignes des habitations. Une mémoire faite de sens en ses diverses significations, de sons, de contact et de matière.

 

 

 

L’avant-propos est exemplaire pour engager les lecteurs à participer à l’aventure géographique, exploratrice, psychologique, morale et anthropologique d’Yves Bergeret. Il donne en trois paragraphes succincts et clairement informatifs, la teneur du projet et de ses étapes successives.

« Ce livre présente mes gestes et mes approches, mes hésitations, mes joies et mes réflexions, tels que je les ai écrits au retour de chacun de mes retours de travail dans ces montagnes, à partir du quatrième séjour jusqu’au quinzième. »

Yves Bergeret est parti rejoindre ces montagnes pour accomplir un travail. Nous voici d’emblée de jeu en présence de séjours à visée anthropologique.

Tout au long des treize chapitres du livre, il sera question de décrire le plus rigoureusement possible cette région aride, constituée en grande partie de déserts, de savanes se déroulant à l’infini d’une plaine faiblement ondulée. Yves Bergeret découvre ce lieu plombé par le soleil, saturé de chaleur et de lumière, planté de rares arbres, chichement fourni en une végétation sèche. Une terre monotone ponctuée de petites plantations et de maigres troupeaux, brutalement fendue d’une chaîne de falaises rouges décapitant l’espace ou le remplissant. La beauté à l’état pur. Dedans ou sous elles, à leurs flancs ou dans leurs ventres, les mystères liés à l’animisme, les interdits jumelés de sanctions à qui les enfreint. Le Mal et le Bien chrétiens y laissent la place aux Présences taboues, génératrices de bien-être ou de désordre, de joies ou de peines, d’abondance ou de famine.

Ainsi, ces sols désertiques, ce sable si bien fantasmé dans La Femme de sable de Abé Kôbô ; ces roches fièrement dressées au-dessus de la plaine et tranchant littéralement l’espace, lui intimant de se taire ou de moduler l’air, seront méticuleusement décrits.

 

 

 

 

Comme ses populations. Centre d’intérêt d’une observation impartiale et bienveillante, sans commune mesure avec celle qui présidait aux décisions ethnographiques, et colonisatrices dans la foulée, c’est à dire, enfants, femmes et hommes embarqués dans la classification réductrice de l’esprit occidental. Imbu de savoir exponentiel, fondateur-destructeur. Une observation qu’Yves Bergeret maintient plein cap sur la curiosité bienveillante et la compréhension raisonnée, d’autres fois au contraire intuitive, irrationnelle car jaillie d’un moment de partage avec les habitants.

On est conquis par la richesse des descriptions, la profusion à cru des sensations d’Yves Bergeret devant ces murs de maison ornés de dessins et de signes, aussi bien extérieurs qu’intérieurs, qui ouvrent au poète un espace que l’anthropologue avait pressenti : celui du sens. Du mystère invisible et indivisible, non pas du Dieu tripartite mais d’une révélation qui s’opère à tout moment, ici et là, non dans un ciel paradisiaque, muet à jamais. D’un sacré non religieux qui se meut, se tracte et s’empoigne dans le présent, dans la durée, dans l’efficience et non la sublimation mortifère.

Alors apparaissent, mûrement réfléchis, examinés, les signes d’un monde autre, d’un monde supplémentaire, ou complémentaire comme on voudra, d’un monde à la fois inscrit et sanscrit, en l’être humain.

 

 

 

 

L’humain capable, et non coupable de naissance, d’exiger un contact avec une transcendance immédiate, de proximité. Fauteuse de trouble et de dangers aussi. Il y faut donc un apprentissage, des rituels. Une initiation.

« Puis je propose après le récit de deux ascensions quasiment rituelles, une synthèse finale qui montre où m’ont conduit mes vingt-deux séjours.  »

Car Le Trait qui nomme est le récit d’une immersion qu’il a fallu accepter au prix de bien des doutes, en effet, d’hésitations à franchir certains seuils. Quelle est la puissance des forces animistes ? Quelle est celle des diktats incrustés dans nos chairs occidentales ? Quel droit, aussi, m’autorise à pénétrer le Mystère de la grande Falaise ? De ces traditions, de ce rituel si farouchement défendu ?

Ce n’est pas Tintin sur une page de papier signé Hergé, c’est un homme, un Français, et surtout, un montagnard. Ceci expliquant cela, le goût du défi mais aussi celui d’un ciel découpé d’arêtes, la sensation du vent porteur de légendes, de dits, de figures hautement gymnastes. L’habitude de percer les humeurs du rocher : comment ne pas adhérer à cet animisme soudé à l’eau qui éblouit le regard, à la pierre qui exige a contrario : « Bâtis l’instable » qui a fait siennes la terre et la Terre, même s’il ne s’agit que d’un lopin cultivé à même la pente abrupte.

 

 

 

 

Car le Trait qui nomme, tout du long de ses treize chapitres va crescendo de l’humble respiration du civilisé à la grande goulée d’air magique, apportée par la pratique de la peinture avec les peintres-paysans de Koyo. Offerte par les généreux donateurs d’explications, de partages de secrets, propriétaires non de l’espace mais de son langage.

Le récit s’amplifie, le texte s’approfondit, toujours vigilant à traduire une réalité existante là, sous les yeux d’Yves Bergeret, lui-même sujet à des inquiétudes personnelles ou à des accidents corporels. Le chemin est ardu, ainsi qu’il l’écrit dans cet avant-propos, de l’acquisition des connaissances indispensable au dialogue et de la bienfaisance de reconnaissance réciproque.

« J’entraîne parfois le lecteur dans le feu de l’action, parfois je lui propose la distance de la réflexion ; celle-ci est nécessaire tant les découvertes mais aussi les mystères, tant les hardiesses mais aussi les évitements ont été et restent nombreux. »

Ensuite, alors qu’homme et poète ont conquis, par l’obstination dans son travail et sa démarche sans équivoque, l’assentiment des villageois et de ses initiés, vient se surimposer au texte ce que Yves Bergeret appelle l’allant de la poésie,

« Mais pas de souci, l’allant de la création, la joie profonde de l’écoute de l’Autre nous emportent tous d’un courant puissant. »

Toute la première partie, celle de l’observation, du travail de se désengorger des paroles du savoir et des préjugés de nos contrées mentalement stérilisées, aurait-elle été possible sans la présence omniprésente de la création ? La Poésie ne présente-t-elle pas quelques affinités avec la magie ? Qui anime notre conscience à recueillir sans que la volonté intervienne certaines images qui sonnent comme des échos lointains d’une présence en nous ?

 

 

 

 

Yves Bergeret ne conclut pas son travail, ne clôt pas sa recherche par la théorie d’une africanité à consonance politique ou idéologique. Mais telle une symphonie jaillissant implosive en ses derniers accords, il réaffirme la puissance de réalité et d’harmonie régnant à Koyo, en ses rythmes propres d’accouchement d’existence et de présence au monde, d’un Tout signifiant et signifié.

D’un Humain strié de sang, gainé de volonté, empli de chants, de cris et de borborygmes, palpé d’air et grandi, vieilli et basculé par le Temps dans la fosse commune de l’ici-bas.

Groupe humain dont la particularité est de cohabiter dans l’espace avec un peuple invisible qui soudain, à intervalles, se révèle, exige, quémande, se plaint, menace et gronde. Bienveillant ou carrément caractériel, sage-femme ou bourreau, comique et chicaneur ou grave ou plaisantin.

« Vous qui habitez le Temps, écrit Valère Novarina,  » Nous qui habitons l’espace » claironnent ou chuchotent les ancêtres, esprits des morts, âmes errantes ou génies des lieux, ou encore êtres à demi vivants qui n’ont pas eu de guide pour emprunter le chemin de la vie.

Yves Bergeret a expérimenté ce contexte. Il en a vécu l’immanence par ses yeux et ses oreilles, par ses mains, ses pieds, par le contact physique et visuel avec les peintres-paysans, avec les sages, avec les chefs, avec les matériaux, murs, sable, limites, rochers, trous, épines, insectes etc.

Il en a découvert la substance sacrée par la tension constante de son regard intérieur, désireux de comprendre. Son coeur et son esprit incités à transférer peu à peu l’énigme de l’Autre en soi jusqu’à pouvoir vibrer selon ce même pouls de vie, partager l’ensemble.

 

 

 

 

Ce qui apparaît très clairement dans ce livre-somme, bible profane inspirée par des préoccupations humanistes et un désaccord viscéral avec le fascisme, le totalitarisme et toute discrimination raciale, c’est cette aspiration à accéder à un humain véritable, dans la plénitude d’un achèvement toujours susceptible de se remettre en question, de se renouveler et jamais de l’ordre du divin, du sanctifié, de l’ecclésiastique ou autre.

Il ne finalise pas son ouvrage, comme on fait le nettoyage raffiné d’une façade, mais projette la pérennité d’une construction apte à se dresser debout et à y rester. Autrement dit, Yves Bergeret envisage, souhaite, espère, je ne sais quel mot choisir, dans des temps proches, de mêmes retrouvailles, une même cohésion et une même mixité entre Africains et Européens. Voir, pour preuve et pour capacité à le matérialiser, son engagement en faveur des migrants et plus, son aptitude à révéler la profondeur et la richesse de l’Afrique dans son oeuvre sociale, idéologique, poétique et théâtrale.

On peut ne pas être d’accord avec Le trait qui nomme, ni avec ses interprétations et ses conclusions, ni même avec l’esprit de son géniteur. Cependant, au-delà de la question de véracité, de vraisemblance de ce récit et même de la réalité possible de ce village enclavé par falaises et ravins, sable et espace grouillant de vies invisibles, ce texte apporte une réponse au déséquilibre des sociétés consommatrices à outrance. Riche d’un passé, d’un présent et d’un futur, (hélas menacé par la fureur d’un Djihad, comme nous l’avons récemment vu à Boni), le lieu objet et sujet mais intrinsèquement et d’abord enclave protégée d’existence humaine dans son accomplissement, pourrait amorcer une réflexion plus politique sur les pleins et les déliés, mais aussi les vides de notre humanité.

 

 

Anne Michel

 

 

 

*

 

Remerciements en tant que lectrice, aux éditions Algra Editore qui n’a pas lésiné sur la fabrication et la présentation de l’ouvrage. Un élégant papier teinté ivoire, l’impression soignée autant du texte que des photos sur papier glacé en fin d’ouvrage rendent hommage au texte et à l’auteur du Trait qui nomme. A.M

 

 

 

*****

***

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One response to “TOUTE UNE ANTHROPOLOGIE…, par Anne Michel (sur Le Trait qui nomme)”

  1. Hilfiger Nicolas says :

    Pour ma part, j’admire beaucoup cette oeuvre polymorphique; pour la première

    fois, un Poète-plasticien s’écrit dans son processus :

    C’est un véritable anti-data. Un des aspects qui m’a le plus

    intéressé est la fabuleuse construction du sursaut symbolique: nous pourrions

    dire cette transréelité : Mise en commun dans et au-dedans de ce monde des

    esprits.

    Sans un monde de l’a posteriori, le Trait semble « prêt » ( à l’usage ) et ne se

    dessine que comme ouverture à sa morphogenèse ( le contraire serait par

    exemple la croix gammée du nazisme ).

    Sans effractions, et avec la sagesse peu commune de la Parole qui fait Tremplin

    des Liens (le contraire du signe d’un panneau du code

    de la route qui est « évidé » / vide).

    Yves Bergeret est cet artiste-chantre du partage.

    Nous avons besoin de lui.

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