La Leonardia (en Sicile, à Zafferana 2)

 

Depuis mon arrivée jeudi je vois l’Etna frémir constamment. Forte fumée beige et grise. Divers grondements. Grande chaleur. Passant ce samedi par Zafferana je vois encore mieux les destructions de décembre dernier lorsque le volcan, a été très désagréable et a provoqué un petit séisme dans ce quartier, Fleri. L’installation du Jardin bâti, tout en jaune, qui m’avait tant étonné en mars dernier (voici :  https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2019/03/19/le-jardin-bati-de-giuseppe-leonardo-a-zafferana-en-sicile/), est toujours bien en place. Madame Leonardi me reconnaît avant même que nous descendions de voiture. Son mari, très malade à la fin de l’hiver, est debout, en pleine forme ; il va avoir 90 ans, sa femme à peine moins. Accueil très chaleureux, mes amis sont accueillis aussi et mis à l’aise tout de suite.

 

« Allez, prenez toutes les photos que vous voulez, on va faire un tour de jardin ». Deux gros nains sur une nacelle de ferraille peinte en jaune et ceinte de fleurs fluo en plastique narguent le volcan là-bas qui tousse, éructe, crache, fume.

 

 

 

La grosse végétation née des mains de Giuseppe Leonardi depuis tant d’années, alors qu’en même temps il pansait les opérés dans les blocs opératoires ou pilotait des voitures de course, jette en l’air ses volutes puissantes, légères et balourdes, de briques, de parpaings et de ciment, tout ça couvert de jaune, jaune, jaune vif. C’est le plein été. Le volcan grogne : il a trop chaud. La végétation naturelle est exubérante, partout les pots et plates-bandes de plantes aromatiques, médicinales et magiques regorgent de tiges exaltées, de feuilles amples : c’est le savoir-faire plus que millénaire de Madame Léonardi : elle construit un langage conquérant féminin sur le jardin, syntaxe de savoirs multiples pour gérer la vie humaine et ses accidents et ses voluptés, dans le voisinage constant du stupide volcan qui ébranle l’île, les maisons, les certitudes.

 

 

 

 

A la croisée de branches jaunes de ciment peint, Giuseppe Leonardi a posé un vase mystérieux, en terre cuite, sobre, bien sûr peint en jaune plus un peu de vert et de rouge. C’est quoi, ce pichet qui semble vide ? Qui de nous va prendre son anse, ses anses ? C’est un rappel têtu d’amphore ? C’est une urne funéraire ? Cela tremble et jette une ombre sourde sur le jardin craquant et grondant à son tour, jeune volcan moins sot, sous le soleil en extravagance.

 

 

 

 

Allez, la végétation de Madame se déchaîne, grimpe en tous sens, toise le ciel et les vents. Mais Monsieur jette les arcs et les courbes de ses lourdes et folles plantes de parpaings jaunes, forte musique de cirque, grosse symphonie en cuivres et percussions, et, allez, un peu de contrebasse aussi.

 

 

 

 

Giuseppe Leonardi nous dit de passer par là derrière, un petit escalier que je n’avais pas vu en mars. Nous voilà sur une sorte de toit terrasse. Le Jardin bâti de Madame et de Monsieur campe, très fier, très ironique, très courageux, dans l’été puissant que rythment là-bas les poussées de fièvre du volcan.

 

Retour au rez-de-chaussée. Sous le couvert d’un grand auvent nos hôtes nous offrent une boisson fraîche. Les petits séismes ont fragilisé la maison, d’évidentes contraintes de sécurité empêchent d’en utiliser les chambres, on voit quelques fissures aux murs. On vit donc sous un grand auvent à l’avant de la maison, donnant directement sur le Jardin bâti et, de côté, sur la cage du paon et la cage des perroquets.

 

Giuseppe Leonardi montre à mes amis dans ce qui sert, dans un lieu annexe à l’auvent et sécurisé, de cuisine et de chambre à coucher, ses diplômes, coupures de presse et souvenirs de pilote de voitures de course et de rallye. « Prenez ici ma femme et moi en photo ! »

 

 

 

 

Sous l’auvent, qui sert de très grande salle de séjour, une ancienne machine à coudre à pédale Singer et un puits pour accéder cinq mètres plus bas à la citerne d’eau de pluie ; le dernier séisme a fissuré et, en somme, détruit la citerne. Un maçon est descendu par le trou rectangulaire du puits pour boucher les fissures : l’eau est de nouveau là, pour la vie de la maison, des oiseaux et du jardin. Madame Leonardi est une ancienne couturière, virtuose. Elle coupe, assemble, coud, habille ses enfants et petits-enfants. La machine Singer n’a pas une journée de repos

 

 

 

 

Une grille juste posée sur le puits empêche les plus jeunes petits-enfants d’y tomber. Le seau pour puiser est le gardien fier de l’eau, posé tout droit sur la grille.

 

 

 

 

Sur le mur au dessus de la Singer et du puits, une œuvre composite : une grosse écorce ornée de fleurs en tissu, un éventail ouvert, une parodie de chapelet en petits piments rouges en plastique, deux petits fanions en soie brillante, une photo, deux apparents petits crucifix en bois laqué, un gros bouquet de fleurs épanouies en papier et plastique : en somme l’immortalité, bien peu religieuse, par l’ironie et la sobriété drue et franche.

 

 

 

 

Un peu plus loin à gauche, en direction des cages du paon et des perroquets, un très large écran plat noir pour télévision. Et juste à gauche de l’écran, en concurrence abrupte et ironique, un autel composite où dominent le blanc et, tout en haut de son petit monde syncrétique, le jaune. Jaune couleur dominante du Jardin bâti. Dans l’accolement hétérogène, un petit buste-reliquaire de la Sainte-Agathe, sainte extrêmement populaire de Catane dont le culte exubérant chaque début février conserve toutes les dimensions, y compris violentes, de l’animisme : une copie réduite d’un petit Christ baroque contorsionné, un tout petit archange Saint Michel battant ses larges ailes, diverses petites porcelaines et, dominant le tout, un très gros bouquet mêlant fleurs plastiques et naturelles. Le syncrétisme antillais ? Surtout les petits autels dits « Saint Expédit » qui pullulent à l’ile de La Réunion : son gros volcan a poussé tout seul en plein Océan Indien, au bout du monde. Sa population récente, d’au plus trois siècles, venant d’Afrique, d’Inde, de Sri-lanka, d’Europe, balise tous ses chemins et carrefours, dans les pentes basses du volcan où l’on puisse vivre, de ces petits autels syncrétiques et évidemment animistes. Du pied du Piton de la Fournaise au pied de l’Etna, on se salue les uns les autres. L’Etna, est le cœur même de la Méditerranée, l’île est le carrefour des dignités et des métissages, quand bien même des obscurantismes brutaux voudraient l’étouffer. Ici, au quartier Fleri de Zafferana, le geste de la créativité populaire crée et bâtit le Jardin de fortes sculptures jaunes. Le geste qui nomme. Œuvre exubérante et vivace. En mars lorsque j’en demandais le titre on me répondait que sans titre les sculptures jaunes étaient là, bien vivantes. Aujourd’hui posé droit devant l’écran noir qui diffuse sans doute les stéréotypes d’une haïssable globalisation, Giuseppe Leonardi et son épouse me montrent le nom dont ils ont décidé il y a trois mois d’intituler leur jardin, vrai trait qui nomme, signature dans l’espace et au cœur de l’afflux des images cruelles ou heureuses. Voici la plaque gravée : l’œuvre s’appelle Leonardia.

 

 

 

 

Yves Bergeret

 

 

 

 

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