Vassili, imprimeur parmi les traces et les signes des montagnes

 

En une prose et un poème

Cette prose et ce poème se lisent en italien, dans une très belle traduction du poète Francesco Marotta. On lit cette traduction à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/08/04/la-pelle-del-leopardo/

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Arrivé à Die une dizaine d’années avant, Vassili Gogatishvili a fondé sa propre imprimerie en 2009. Il l’a nommée Héraldie. Depuis deux ans il s’est installé dans un atelier vaste et lumineux qu’il a fait construire.

 

 

 

 

Vingt minutes de marche à pied depuis le vieux centre romain et médiéval de Die. Voilà, on sort presque du bourg, les prés, les champs respirent sous le vent de la vallée. Les hautes crêtes boisées de Justin ondulent au sud-ouest. Les falaises calcaires du Vercors, au nord-est, aux immenses plis verticaux et aux piliers héroïques, sont les grands veilleurs qui protègent Die en son destin ; et Vassili et sa famille en leur destin ; et nous autres qui venons le voir et lui demander quelque travail imprimé et graphique. Les Résistants du tragique maquis du Vercors veillent là-haut ; et Pierre Seghers, et Pierre Emmanuel, résistants aussi, à Dieulefit, au-delà de quelques montagnes au sud-ouest ; et René Char, encore quelques montagnes plus loin au sud.

 

 

 

 

L’atelier de Vassili touche la nature ; un très grand pré le borde au sud. C’est l’été, des alouettes jettent leurs trilles frêles et stridents en plein ciel puis se laissent tomber jusqu’à leurs nids entre les herbes, trilles de vie, trilles d’espoir, trilles d’entêtement à vivre. Oui, c’est là que travaille Vassili.

 

Je n’ai, je crois, jamais vu dans l’atelier de Vassili de ces infâmes paperasses bigarrées pour la publicité du grand commerce. Le travail de Vassili est délibérément un travail d’excellence, sobre, efficace, à l’esthétique cohérente et maîtrisée ; que cette esthétique soit la sienne propre, car Vassili a reçu une formation de haut niveau en arts graphiques, ou que cette esthétique soit celle des très bons graphistes qui lui apportent du travail, comme Véronique Pitte. Il n’y a pas de compromission ici, Vassili est cet artisan à l’excellence éthique et acharné au travail.

 

 

 

 

Arrivant à son atelier, je n’entends pas les motos de la grand-route au loin, je n’entends pas les voitures. J’entends les alouettes et le ressac inlassable du vent. Je me rappelle alors la beauté droite, meurtrie et épique de la Géorgie où Vassili a ses origines et que j’avais connue et adorée en 1973 et 1974. Des alpinistes et des architectes géorgiens, que j’avais connus par des dissidents de Moscou, m’avaient parlé à Tbilissi des sommets de cinq mille mètres du Caucase. Ils m’avaient donné de superbes photos noir et blanc de villages à hautes tours crénelées, dans la haute vallée de la Svanétie.

 

 

 

 

Et justement, en 1931 Boris Pasternak, malgré son grand succès de jeune poète, est oppressé par le stalinisme qui se met en place ; les difficultés familiales s’accumulent aussi. Il part quelques semaines en Géorgie. Il y est ébloui. Il se lie d’amitié pour toujours avec les poètes Tabidzé et Iachvili. Il écrit alors de superbes strophes sur les tours haut dressées de Svanétie, cris de pierres résistantes jetant leurs trilles noirs jusqu’aux nuages éraflant les glaciers.

 

Dans le bas des vallées du Caucase, dans les collines de piémont se dressent de magnifiques églises orthodoxes très anciennes en pierre ocre, beige, orange. Plan simple quasiment de croix latine. Programme iconographique usuel en dedans, iconostase ; mais sur les hauts murs extérieurs une syntaxe décorative en saillie, motifs floraux stylisés, croix, cercles, simples tours de fenêtres ou de portes, ce sont autant de « hauts reliefs » qui donnent parole à la pierre. Les signes vont de l’avant, sobres et puissants, devançant la fatigue du pèlerin ou la peur de mourir du fidèle.

 

 

 

 

De manière moins fréquente mais tout aussi éloquente, du texte est écrit sur la pierre. Sur des pierres. Mais il est là en creux, en incision. Stabilisant telle maxime, telle injonction pieuse ou profane. Telle dédicace du lieu ou de l’édifice à tel prince ou à tel saint. Attirant immédiatement le regard, invitant immédiatement le regard à une épigraphie naïve ou érudite. Le texte est noble et grave.

 

 

 

 

Vassili a vu tout cela dans son enfance, l’a vécu. En particulier auprès de son oncle, éminent historien, bibliophile averti. Vassili me dit avoir été toujours fasciné dans le jardin de son oncle par une large pierre écrite ; les lettres incisées fixaient le réel. Vassili me montre un livre de 1990, dont la photo se voit ci-dessous, que son oncle lisait et relisait sans fin, l’annotant, y glissant ses notes manuscrites ; Vassili conserve ce livre comme une relique. Ce livre parle de l’histoire de l’écriture et de l’imprimerie en Géorgie.

 

 

 

 

Or l’alphabet géorgien est réalisé dans une plasticité tout à fait particulière. Vassili et moi en avions déjà parlé il y a vingt ans : la beauté rythmique, souple et musicale du tracé des lettres, pratiquement sans angles aigus ni orthogonalité nous fascinait. Le tracé de l’écriture géorgienne est la marche souple et puissante du félin, élégante et décidée. La beauté graphique de la lettre est un mouvement incessant. Vassili me confirme être tout à fait sensible à ce rebond continu de la beauté du signe, allant et volant, tel le rythme du souffle, le rythme de la marche en paix, le rythme du cœur. Même si, tout jeune, il était d’abord presque stupéfait par l’incision à géométrie heurtée et orthogonale des premières lettres en style « Assomtavrouli », la plus ancienne écriture géorgienne sur pierre, me dit-il, et sans notion de sacré. Il précise que l’alphabet géorgien s’est fixé en – 412 avant J.-C. Mais maintenant c’est la souplesse en gestes courbes et puissants de l’alphabet qui, en fait, guide la main de Vassili, guide ses yeux. Tout comme est souple et puissant le vol du pivert qui plonge doucement puis d’un battement d’ailes remonte en longue courbe avant de plonger encore puis de remonter.

 

 

 

 

Toute sa sensibilité d’imprimeur est issue, je crois, de cette stylistique de la beauté, de la résistance, de la permanence d’un signe graphique régulier et parfait dans son propre univers minéral et épique. Vassili n’a jamais oublié non plus Le Chevalier à la peau de tigre, l’épopée écrite par Chota Roustaveli à la fin du douzième siècle. Vassili me dit avoir toujours admiré sa virtuosité d’auteur et, précise-t-il, « la plasticité de sa langue ». Tout écolier en Géorgie l’étudie encore à présent. Vassili me dit aussi qu’il se nourrit de l’œuvre de Vaja Pchavela (1861-1915), poète et paysan né dans les montagnes, allant à cheval dans les hautes vallées, également ethnographe et folkloriste, déployant une conception profondément animiste et panthéiste du monde, styliste remarquable dans ses poèmes courts ou dans ses épopées.

 

Après des études supérieures à Strasbourg et à Nanterre, après avoir été à Paris assistant un an et demi d’un artiste parisien pour la réalisation de deux grands projets de celui-ci, Vassili s’installe à Die et très rapidement reçoit des formations de haut niveau en imprimerie numérique. Cette prose-ci fête les dix ans de son entreprise, Héraldie. Vassili veut que le client soit satisfait, mais que lui-même le soit tout autant. Il est excellent tireur de photographies : sa réputation s’est répandue bien au-delà du Diois. La qualité de son travail attire des artistes de toute la région. J’aime lui rendre visite dans son atelier, lorsque du moins il n’est pas submergé de commandes. Je vois bien que son vaste atelier est devenu aussi une sorte de carrefour et lieu de rencontre d’artistes, comme la haute vallée de la Drôme en a connu. En face de son bureau même, il a mis au mur trois œuvres verticales comme de petites tours de Svanétie, des aphorismes que j’ai calligraphiés sur le plateau sommital de Koyo, au Mali, et qu’ont accompagnés de leurs signes graphiques les six cultivateurs dogons avec lesquels je travaillais il y a quinze ans. Vassili a fait encadrer à la perfection ces œuvres par un artiste de Crest, la ville en aval. Cette photo ci-dessous laisse voir en reflet la tête de Vassili, au travail, parmi les traces et les signes des montagnes.

 

 

 

 

***

 

 

Trois diptyques, créés à Veynes en cinq exemplaires le 2 juillet 2019, sur Montval 300 g de Canson, au format 29,7 cm de haut par 42 de large, à l’acrylique et à l’encre de Chine.

 

1

En naissant il a jailli tout cicatrisé, tout armé.

Son corps était de cette pierre noire

qui jaillit au fond de la vallée céleste

des très hautes montagnes

au carrefour des deux continents

entre les deux mers.

L’une des deux mers, magicienne,

remodèle en pensée d’ambre les racines

des langues des marins et des poètes.

L’autre, langoureuse, dormante, aspire

engloutit le cœur de plus d’un voyageur.

Il voyagera, mais loin.

Il entre dans sa peau de tigre.

 

 

 

 

2

A l’est la mer est langueur et boue.

Ses bruns roseaux ligneux et durs

lui ont pressuré le cœur.

Tant mieux, son cœur se serait séché

et durci en basalte de la tristesse.

Mais non, le cœur lui poigne.

Etreinte du cœur, c’est première lettre incisée à vif,

puis deuxième, puis bien plus, creusées toutes

dans des socles de grès, taillées dans des frontons,

des lettres comme des entailles de serpe ;

amputés les plus maigres esclaves ne pleurent plus

mais muent en lettres d’un splendide alphabet.

Lettres, rebonds par lettres, c’est dignité humaine.

 

 

 

 

3

Il choisit de vivre parmi nous

à l’autre bout de la grande mer de l’ouest.

Il engendre deux fils entre nos pierres grises,

elles qui pétrissent la vie et la rendent résistante

pour que jamais ne casse la parole.

Elle est un fil, un fil net

et sa femme qui sait tisser et feutrer

s’y entend, croyez-moi.

Il choisit de vivre parmi nous,

expert de l’ombre du fil de vie

dont il orne et saisit pour nous le tracé,

le dépôt, le sang et l’encre,

ah, surtout pas l’incision.

Juste le fil et l’ombre,

les signes légers qui strient

la peau du tigre.

 

 

 

 

 

Yves Bergeret

 

 

 

 

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