Losun wu pou / Etranger, bienvenue !

 

Dans la plaine en bas de leur montagne, dans un lieu spécifique qu’ils venaient d’élaborer pour accueillir des étrangers, les six peintres-cultivateurs Toro nomu dogons du village de Koyo avec lesquels depuis dix ans je pratiquais un dialogue de création, avaient choisi ce 19 juillet 2009 comme notre thème de création une salutation usuelle en Toro tégu, leur langue : «losun, wu pou » / « étranger, bienvenue ».

 

Chacun des six poseurs de signes a dessiné sur ce thème (sur quadriptyque en Velin d’Arches 250 g en format 28 cm de haut par 75 cm, exemplaire unique) à l’encre de Chine et au piquant de porc-épic sur trois volets. Il me laissait le quatrième volet pour le poème à créer. La région était en paix en 2009. Elle est maintenant ravagée par les razzias touaregs, la guerre impitoyable des intégristes religieux et depuis peu de mois par des conflits interethniques. C’est le 24 juin 2019 que j’ai créé ce poème en six parties, dont chacune est pour ainsi dire la voix du « poseur de signes » du quadriptyque.

YB

La version italienne, dense et fluide, de ce poème est l’oeuvre du poète Francesco Marotta ; elle se lit à cette adresse :  https://rebstein.wordpress.com/2019/06/24/benvenuto-straniero/

 

*

 

 

 

 

 

 

 

1

Avec Hama Alabouri Guindo

qui a dit : « à gauche, un étranger qui est en route ; à droite, ilo ni, maïo ni, ininka benisa /voici la maison, voici l’eau, voici tes affaires – c’est un proverbe toro tégu pour accueillir un étranger ».

 

 

Dans ma vie je ne connais qu’un arbre.

Je suis l’écorce de son tronc.

Le monde est un radeau de troncs mêlés.

Parler c’est démêler mêler

sur la claire eau sombre silencieuse.

A-t-elle un courant ?

Le monde est complet.

Il est en route.

 

 

2

Avec Dembo Guindo

qui a dit : « à gauche l’auvent d’abri que nous avons fait en plaine pour accueillir les étrangers ; au centre, c’est la montagne de Koyo vue depuis cet abri dans la plaine ; à droite, ce sont nos sacs et bagages sous cet auvent avant que nous montions en escalade à Koyo ».

 

 

Le monde est sa propre antichambre.

Je chante, je coupe son souffle en mots

qui font pénétrer le monde dans sa chambre.

Elle est nuptiale.

Je suis l’enfant, petit félin jouant

avec les miettes et débris

dans la chambre suivante.

 

 

3

Avec Yacouba Tamboura

qui a dit : «  à gauche, c’est le grand nuage qui nous apporte pluie, donc récolte et bien-être ; au centre c’est Yves qui a le cœur bon [kenda nisi, en toro tégu, notion centrale de l’ontologie de ce peuple ; cf le livre Le Trait qui nomme ; à droite, posé sur toute la montagne de Koyo, l’oiseau regardant Yves arrivant ».

 

 

Le trait qui nomme nous porte.

L’étranger qui arrive tire dans son filet

la meilleure ombre, fraîche, poissonneuse,

de notre monde affamé calciné.

D’une ruade féroce, un despote m’a jeté à terre,

j’ignore qui je suis.

Viens, étranger, ma montagne se dresse

pour que tu y accroches ton filet.

Dis-moi mon nom.

 

 

4

Avec Hamidou Guindo

qui a dit : « à gauche, une chanson rituelle est chantée dans un grand rite nocturne par les Femmes aînées pour accueillir l’étranger ; au centre, le collier des jeunes femmes ; à droite : losun kenda nisi segda anda ku / de l’étranger le cœur bon a trouvé le village »

 

 

Si au gré des saisons et des âges

se moule le visage humain,

en joie est aussi le monde,

il danse.

Il danse jusqu’au bord de lui-même

surplombant du haut de la falaise

les tueries de plaine.

 

Restant en équilibre sur quelques mots

sphériques et impénétrables

comme des galets de rivière,

mots étrangers, rotules du monde.

 

 

5

Avec Alguima Guindo

qui, gaucher, a dit : «  à droite, les outils d’agriculture que seuls les Toro nomu utilisent et sans lesquels ils ne cultiveraient pas ; au centre, la houe et les coups que l’on donne avec elle ; à gauche, kenda nisi bira ko’u / cela, c’est du bon travail [de la parole, cœur du monde] grâce au cœur bon ».

 

 

La vie est ma hachure.

Le monde est une aiguë résonance

car il est échafaudage vide,

si vide qu’il s’écroulerait.

Mais je tape des pieds en rythme

et il se dresse.

Sans s’essouffler il m’obéit.

Finalement le monde est une planche

qui flotte sur des crânes étrangers.

Je suis la strie d’un coup porté dans le bois.

 

 

6

Avec Belco Guindo

qui a dit : « à gauche sur deux  volets, Toro nomu losun ieri komo puru / un dogon Toro nomu [vraisemblablement YB] entre dans une grotte [rituelle] pour s’y abriter ; à droite, « nous Toro nomu accueillons très chaleureusement, main par main, un étranger s’il est bon ; sinon on le rejette ».

 

 

De moi je ne cesse d’accoucher

remontant le temps,

m’enfouissant dans ma grotte,

demandant à son plafond qui se délite

sa poussière blanche et stellaire.

Alors je vole, je vole, faucon à cent yeux

par dessus les sables et les cimes et les noms

et derrière l’horizon j’attrape par la jambe

l’étranger qui me donne humaine naissance

dans le grand tremblement des mains du monde.

 

***

 

 

 

 

 

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

Publicités

2 responses to “Losun wu pou / Etranger, bienvenue !”

  1. Geneviève Chignac says :

    kenda nisi, Yves au cœur bon, Yves qui chante ses hôtes, Yves qui partage avec nous ces moments de paix et de fraternité. Merci Yves

Trackbacks / Pingbacks

  1. Benvenuto, straniero! | La dimora del tempo sospeso - 24/06/2019

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :