Dire dessale

 

 

Quatre scènes

 

 

Certaines strophes de ce poème d’Yves Bergeret en quatre scènes, créé à Veynes et à Die, durant toute la seconde quinzaine du mois de mai 2019 et jusqu’au 8 juin 2019, ont été réalisés par le poète sur quadriptyques, en double exemplaire et aux formats usuels, de Montval 300 g de Canson et de Rosaspina 285 g de Fabriano, à l’acrylique, à l’encre de Chine et avec collages de variés papiers écrits dans les deux siècles précédents.

Le « chant de la femme de Corée » est le chant Gagok que Kim Wol-ha a enregistré en 1986 ; on l’entend sur le CD édité en 2014 par Ocora, sous la référence MV8327. Dans un esprit proche on peut écouter des enregistrements de chants féminins coréens Pansori.

Les deux premières de ces quatre scènes se lisent aussi en italien dans une traduction dynamique et ferme du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/06/12/dire-libera-dal-sale-i-ii/

et les troisième et quatrième scènes se lisent, traduites de même en italien, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/06/13/dire-libera-dal-sale-iii-iv/

 

 

 

Première scène, en monologue

 

 

 

 

« Je tonitrue au fond de la cale,

je me débats au fond du ravin.

Les cumulus sont mes fils que je jette en cavalcade

par-dessus les chaînes et les montagnes.

Les martinets crient pour m’accompagner

mais je suis rivé au fond du ravin.

Ils crient pour me tirer

mais je suis rivé et chaque rivet plus bas s’enfonce

dans mes muscles plus loin à chaque cri rouge

parmi les cumulus.

Et les rivets sont les dents du monstre ;

il me crache son sel noir.

De ce venin beaucoup, distraits ou naïfs,

ou obséquieux laquais du monstre,

font l’encre de l’écriture.

 

Je tonitrue du fond du ravin,

du creux de la vague salée.

Les mains sont mes filles

qui tournent en ronde folle par-dessus les rivages,

qui tournent lentement par-dessus les îles,

qui tournent par-dessus les pays dévastés,

et veulent les masser, les adoucir.

J’ai dix mille ans, je suis la misère humaine

rivée trop bas dans le corps et le sable.

Nos mains ne cessent de faire mon tour.

Mes filles et mes fils quand même

chaque matin repartent sur la mer acariâtre,

ils parlent, ils m’apprennent à parler.

Car dire dessalera la mer ».

 

 

 

*

 

Deuxième scène, en trois pantomimes

 

 

Dire dessale, reprennent-ils,

ceux-ci qui viennent chacun son tour.

 

*

 

 

 

Si mystérieux est celui, Soninké, qui du même pas

marche sur les vagues de la mer

et sur le sable et les braises du désert

sans jamais s’enfoncer sous son propre poids

qu’aggravent deux colonnes de granite sur ses épaules…

Son corps n’est plus que sable et eau salée. Puis rien.

Son corps est juste la phrase. La phrase pour dire,

sans aucun état d’âme,

phrase équarrie, stable, une apparence de diamant calme.

 

Pourtant ses genoux sont fragiles.

Car le granite est la métamorphique robustesse

de générations par milliers qui eurent chacune son rôle à dire.

Et ne furent pas dites seulement des anecdotes.

La métamorphique pesanteur,

par là, dans l’angle caverneux de la mémoire

où l’on a appris sans état d’âme à sacrifier

et à somptueusement dire, avant la saumure et le sel.

*

 

 

 

 

Chinois, lui, il bondit de Shangaï.

Comme Anuman vers Sri-lanka.

Lui jaillit depuis le rivage de l’autre côté du globe,

fouette vents et vagues pour arriver plus vite.

Arriver où, arriver à quoi ?

Le don des langues enflamme sa langue,

allez, chinois, anglais et français sont les trois ressorts

de son trampoline pour appréhender le monde

par en haut.

En l’air,

presque sans oxygène taoïste

ni ventelet symboliste, surréaliste

ou individualiste de la mélancolique Europe.

En l’air on aurait toute vision, toute place

pour installer des répliques et des pantomimes

avec lesquelles ordonner un nouveau monde,

architecture de poutrelles noires

et de feuilles de papier blanc.

Vite, montez, venez lire, mes amis !

 

Or la vision ne tient pas longtemps, trop de brume

grignote terres et villes.

Est-ce que tout là-haut ce récit qu’il tente

comme un jeu de construction est vraiment plus réel

qu’un château de sable devant la mer remuante

dont très corrosif est le sel ?

Est-ce que le poème qu’il écrit est plus que le muscle

de son mollet, contracté pour bondir ?

Où est le sang de la vie, la sève dialectique,

l’appétit, le tonitruant appétit de vivre par toi,

mon semblable, mon frère, enfant d’aucun et de tous,

jeune soleil dont je suis l’ombre

parmi les buissons craquants ?

*

 

 

 

 

Wolof, il soulève la nuit prochaine

comme le vent retourne les feuilles du peuplier.

Il soulève la pluie froide

et la renvoie au ciel fuyant.

Il soulève les paupières lourdes de la pauvreté

et lui apprend à se regarder sans honte

dans un curieux miroir.

Il respecte que sans écriture

on puisse être prolixe et fécond.

Il respecte l’immense récit sans lettres sans encre

sans papier. Il ouvre beaucoup de fenêtres,

beaucoup d’oreilles, beaucoup de nuits prochaines.

 

Un matin, à pas lourds, pieds en sang,

il quitte la brousse, escalade les gradins de la tristesse

jusqu’à Paris où de doctes livres, de chenus maîtres

lui prescrivent une cure castrante de rationalité.

 

A-t-il assez de force pour soulever l’asphyxie

qui le menace ? Car c’est à lui de faire étinceler

le curieux miroir où chant et récit retournent

chaque mot pour l’inventer,

beau comme la naissance.

*

 

 

Troisième scène, avec tablettes d’argile

 

 

On a dit : on a incisé il y a quatre mille ans

des dieux et leurs noms telluriques de lutteurs

sur des tablettes d’argile.

 

On a dit le lendemain : ces dieux ne servent à rien,

mettons-leur le feu. De leurs cendres on ferra

de nouveaux dieux traçant la route aux mille nuits,

des syllabes de leurs noms de cuivre on créera un fil

pour broder les refrains de notre récit.

 

On a démenti le surlendemain : les dieux ne brûlent pas ;

la route aux mille nuits brille et va seule.

On a appris à faire de jour étape dans des prés rouges

pour dormir en creux dans la violence.

Mais mille nuits de marche, en s’entr’égorgeant…

 

Le récit tourne en rond.

On cherche encore des tablettes d’argile

dans le cœur frais du moindre rocher

car c’est là qu’hommes et femmes

espèrent découvrir leur raison d’être

et excaver quelque chose qui les dise.

 

Mais c’est dans les jetées des ports que mieux

survivent, croit-on, les tablettes d’argile.

Dans la salle des machines des cargos.

Et, croit-on, dans l’onde huileuse et grise

qui engorge les foules comme des alluvions

à l’entrée des stades, des supermarchés.

*

 

 

 

 

On a dit : on a incrusté il y a quatre mille ans

des légendes de déluges, de guerres et de duels à mort

dans les lobes fébriles de la mémoire.

 

On a dit : ces duels et ces guerres font la virilité brute

dont les femmes par dérision rient aux éclats.

Or railler fait aussi partie des rôles

que dans la paix meurtrie distribue la violence absolue.

Mais la paix toujours cicatrise.

 

On a démenti : duels, guerres et déluges

en leurs mythes fondateurs

sont les enflures pour faire croire

qu’ « il est proclamé »,

qu’ « il est tonitrué » ;

et brailler ainsi boursoufle l’enflure

pour que toujours plus durcisse la croûte de sel,

pour que jamais n’adviennent guérison ni paix.

*

 

 

Quatrième scène, par la voix de la femme de Corée et ses échos

 

 

« Oh, dit-elle, le vent et moi n’arrivons pas

à surmonter la montagne ».

 

« Oh, ajoute le vent, je suis juste le ventre fécond

dont naissent les cumulus ;

la semence humaine enfle ma liberté ».

 

« Oh… », acquiesce la montagne qui se tasse sur elle-même,

mais les enfants qui passent en courant au rythme

de la voix de la femme qui chante piétinent

les pierres des éboulis ; et elles remontent vers le récit

qui n’est plus sombre.

 

« Oh, acquiesce la montagne, je suis la fourrure

d’hiver de la femme qui parle,

je suis le corsage d’été de la femme qui chante.

Le vent me délègue ses bourrasques

qui retournent ci un troupeau de branches,

là une harde de branches

dans une rumeur simple de vagues et d’écume

sur une côte nouvelle-née, eau douce

qui nous entre dans la bouche

comme la langue du baiser de la femme qui chante,

eau douce que, mon semblable, mon frère,

tu apprends à donner à ton tour,

sans violence ni sel, aube et paix

glissant sur le monde et sur la peau douce, tannée,

mystérieuse des hommes et des femmes

qui savent parler. »

 

 

*

 

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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4 responses to “Dire dessale”

  1. Antonio Devicienti says :

    Yves Bergeret transforme la « leçon » apprise chez les femmes des Toro Nomu en poèmes d’une signification dense et émouvante; je veux dire: tel que les femmes de Koyo « chantent » les événements de la communauté en les transformant en chant épique, de la même manière Yves Bergeret transforme en chant les événements, les rencontres, les expériences de sa vie quotidienne qui est très, très riche en dialogues avec les êtres humains les plus différents et des provenances géographiques et culturelles aussi les plus différentes. En plus la lecture, l’écoute de la musique, la méditation autour des différentes traditions littéraires (mais pas seulement) du monde et des époques passées et du présent, bien sûr aussi, constituent l’inspirations pour ses poèmes. Il s’agit d’une forme tout à fait particulière et originale de « réalisme » qui, par le moyen de la poésie et (il faut ne pas l’oublier!) des textes DANS la peinture (il faut absolument analyser avec attention et méditer autour des images qui appartiennent à plein titre à l’œuvre, au poème tout entier) donne le témoignage d’existences qui se rencontrent (je demande pardon si j’écris cela) à un « carrefour » de leur vie et y échangent pensées, souvenirs, désirs… Il s’agit, chez Yves, de « carrefours » où l’on parle beaucoup de langues, où les époques se rencontrent (du poème « Enouma Elish » jusqu’aux chants coréens et wolofs, de la tradition chinoise à René Char, à Odysseas Elytis…), où LES ETRES HUMAINS SE RENCONTRENT.

  2. Major 313 says :

    Si chez beaucoup de créateurs, la pensée endogène et immanente porte leur menée actée, chez Yves Bergeret, le poème fait évènement, et colore ses vers dans une portée anti supra-humaine, le Chantre modélise, module, « bout ».

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