Le Jardin bâti de Giuseppe Leonardi, à Zafferana 1, en Sicile

 

 

 

 

 

Le versant est de l’Etna est loin d’être calme. Là, Zafferana, petite ville sous l’immense volcan reçoit régulièrement des pluies de cendres. Là, les puissantes coulées de lave de chaque éruption se précipitent dans le large et très profond ravinement de Valle del bove : ravinement splendide, sauvage, labyrinthique. Pendant des années, j’allais, dormant à la belle étoile, écrire et peindre sur son rebord nord, au dessus du refuge Citelli, au risque de recevoir une bombe volcanique. Dans ce versant le cyclope Polyphème vivait dans sa grotte ; Ulysse et ses marins lui ont échappé par ruse puis Ulysse l’a nargué ; Polyphème, l’œil crevé, a jeté dans la mer vers le sarcasme d’Ulysse des blocs de lave : ce sont les écueils pointus juste au large de la côte basaltique, là.

 

 

 

 

Lors de la grande éruption de décembre dernier, la pente ici a fortement tremblé. Des pans de murs se sont effondrés dans la rue principale de Zafferana. Une déviation oblige à circuler quelques cent mètres plus bas, par le quartier Fleri. Il y a deux jours passant là j’ai remarqué une étrange suite de petits bâtiments jaune vif. Cette fois ci nous nous arrêtons car, sans aucun doute, il s’agit d’une très vivace « installation » d’art brut. J’ai connu une « installation » de cette ampleur dans la banlieue de Nicosie, à Chypre, en 1996 ; une autre encore plus originale dans un quartier Tamoul de la ville du Port, à La Réunion, en 2013. On pense bien sûr au Palais idéal du facteur Cheval, dans la Drôme.

 

 

 

 

Je salue la maîtresse de maison, charmante, âgée, et lui dis mon admiration pour ce jardin de grandes sculptures à dominante jaune. Le rouge aussi est présent partout, le vert un peu également, un tout petit peu de blanc. « Mais regardez donc, Monsieur, entrez, prenez des photos si vous le voulez. Vous voulez un café ? ».

 

C’est une douzaine de constructions maçonnées, à la fois très aériennes et un peu lourdes. Une sorte de village héroïque. Déployé dans le jardin entre la rue et la maison d’habitation. Certaines constructions jaunes laissent voir leurs petits habitants, d’une dizaine de centimètres de haut. Sur des balcons ou par des portes entr’ouvertes. Ci et là apparaissent aussi des figurines pieuses. Également une grosse Tour de Pise bien inclinée. Également trois arcs de cercle de plein cintre sous lesquels passer. Également quatre ou cinq étranges fleurs de maçonnerie, au moins aussi hautes que les petits bâtiments ; l’une d’entre elles a été fortement déséquilibrée par le tremblement de terre de décembre.

 

 

 

 

Enfin surmontant le tout, un extraordinaire palmier métallique rouge de trois mètres de haut, un autre palmier métallique jaune de même hauteur et une plante métallique jaune encore plus haute, cinq mètres sans doute, où culminent des figurations de figuiers de Barbarie à virulentes épines ; ou bien un haut bouquet de soleils criblés de trous et aux courts rayons acérés. Puis dans la végétation naturelle du jardin d’autres groupes de figurines, commémorant gravement la volonté humaine de rester stoïque, ironique, fier, face aux violences de la vie et à la rage du volcan.

 

 

 

 

 

Arrive l’artiste, infirmier de bloc opératoire, âgé. Il a été aussi pilote de rallye. il s’appelle Giuseppe Leonardi. Il a travaillé pendant des années et des années à l’élaboration de cette sorte de cité sacrée-profane, animiste, laïque-pieuse. Des petits drapeaux italiens et des figurines des puissants Saints locaux, dont la Sainte Agathe extrêmement populaire en Sicile, renforcent avec solennité et non sans quelque ironie la majesté de l’ensemble. Et voici aussi quelques ferronneries, pour les balcons des petits bâtiments ou certains ornements circulaires ci et là.

 

 

Et deux étranges structures cubiques très légères en fer et pièces rectangulaires de verre coloré : des sortes d’abstractions que n’auraient pas désapprouvées Mondrian ni Vasarely. A la nuit des projecteurs posés ci et là par Giuseppe Leonardi libèrent sûrement la magie de ces carrés de verre coloré. En somme, une double quadrature du monde mis en ordre tandis que quelques kilomètres plus haut à l’ouest dans le ciel le volcan conique perpétue sa menace.

 

 

 

 

A l’entrée du jardin Giuseppe Leonardi a assis un gros lion, gardien des lieux. De ses yeux vigilants glissent des larmes de sang, que l’artiste lui a peintes Car en silence le lion marmonne les légendes tragiques et braves des héros de jadis et de maintenant.

 

 

 

 

Dans le dos du lion, un peu plus loin, des gardes armés en plastique rehaussés de peinture protègent une princesse habituellement invisible derrière la porte à double battant d’une tour carrée, jaune bien sûr ; puis la même scène de l’autre côté de la tour. En haut de la tour, de nombreux petits drapeaux italiens. D’ailleurs pour un anniversaire récent de son mariage l’artiste a organisé une fête en grandeur nature et un défilé en ville avec une charrette traditionnelle dont il a peint lui-même les scènes épiques, fertiles à l’inspiration du « cantastorie », ce chanteur de rue qui, s’appuyant sur des images peintes que le public voit, chante les légendes, les rebellions, les gestes héroïques.

 

 

 

 

Lorsque je demande à Giuseppe Leonardi et à sa femme s’ils ont donné un nom ou un titre à l’ensemble de cette magistrale « installation », ou même des titres à chacune des constructions jaunes ils répondent en me montrant des cartels de plastique bleu : ils portent la mention « ceci a été conçu et réalisé par Giuseppe Leonardi en 2012, pour la Beauté de Zafferana », sur un autre cartel, le même texte mais « … en 2009 », etc.

Comme si langage ordinaire ne pouvait coiffer par des intitulations ni embrasser cet ensemble artistique qui déborde largement l’usuel, le rationnel, le convenu. Comme la lave du volcan, l’œuvre échappe ici à l’emprise académique. Elle est lave jaune de l’intuition artistique, lave pacifique, elle.

 

 

 

 

Tandis que je converse chaleureusement avec l’artiste et son épouse, arrive peu à peu la famille, joyeuse, hospitalière. Chœur se réunissant autour des grands parents, sous les auspices de la pensée libre.

Tandis que là-haut gronde le volcan qui nous prépare je ne sais lequel de ses mauvais coups.

Cependant dans deux grandes cages à l’arrière du jardin bâti un paon nous observe ; quatre splendides perruches inclinant leurs têtes en tous sens pépient leur contrepoint au chœur familial qui entoure notre conversation.

 

 

 

 

Avant de partir je demande la permission de photographier l’artiste et sa femme : très courtoisement ils s’assoient de part et d’autre du vigilant lion.

 

Yves Bergeret

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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4 responses to “Le Jardin bâti de Giuseppe Leonardi, à Zafferana 1, en Sicile”

  1. Francesco Gennaro says :

    L’arte « spontanea » credo sia tra le più viscerali espressioni di gratitudine. La sua presenza impone presunta e reale bellezza sol perché esiste. È dunque la sua stessa ragion d’essere a divenire segno riconoscibile, testimonianza vivida di un’esistenza malgrado tutto. Malgrado l’incombenza del gigantesco vulcano. Montagna sacra per i suoi piccoli abitanti, come le figurine allegoriche evocative presenti nel grande, per un piccol uomo, manufatto artistico. Anch’esse consapevoli della accettazione della condizione di ospiti transitori e leggeri,rivendicando orgoglio e diritto di vita, malgrado tutto. L’Arte « spontanea » è stata la prima forma espressivo/comunicativa testimone delle gesta dell’uomo nella storia del suo cammino, traducendo il dramma esistenziale in gioia di vivere, così come il sacrificio in martirio. Noi amanti della parola che apre ne riconosciamo i tratti più nobili, seppur consapevoli che l’impegnativa, improbabile opera, stilisticamente incodificabile, e per questo potentissima, nasce da profonda umiltà e indefessa fede.

    • carnetlangueespace says :

      A Francesco Gennaro, j’adresse mes vifs remerciements pour son commentaire généreux.

      Je (YB) propose ici aux lecteurs du blog une traduction de ce commentaire :

      L’art « spontané », je crois, est sans doute parmi les plus viscérales expressions de gratitude. Sa présence impose une beauté présumée et réelle, par le seul fait d’exister. C’est donc sa propre raison d’être de devenir signe reconnaissable, témoignage vivace d’une existence malgré tout. Malgré la mission du gigantesque volcan. Montagne sacrée pour ses petits habitants, tout comme les figurines allégoriques évocatives présentes dans la grande (pour un petit homme) oeuvre créée de main d’artiste. Elles aussi conscientes d’accepter la condition d’hôtes transitoires et légers, en revendiquant droit et orgueil de vivre, malgré tout.
      L’Art « spontané » a été la première forme expressive/communicative témoin de la geste de l’homme dans l’histoire de son cheminement, traduisant le drame existentiel en joie de vivre, tout comme la sacrifice devient martyr. Nous qui aimons la parole qui ouvre, nous en reconnaissons les traits les plus nobles, conscients justement que l’oeuvre dense, improbable, stylistiquement inclassable – et pour cela particulièrement puissante- naît d’une profonde humilité et d’une inlassable foi.

  2. glasmundo says :

    Merci beaucoup, cher Yves. Nous tous avons besoin de textes et positions comme celles-ci.

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