Guillaume Rooster, tatoueur à Die

 

 

 

Guillaume Rooster reçoit cet après-midi dans son atelier Thibault qui me dit travailler « dans l’extraction végétale » chez un entrepreneur spécialisé en ce domaine. Tous les deux acceptent ma présence. Guillaume est un fin dessinateur, grand connaisseur entre autres des estampes florales japonaises et des peintures d’herbier européennes ; son style est vigoureux, raffiné, inspiré, dynamique. Thibault s’en remet à sa science et à son goût. Thibault veut ajouter sur sa peau un tatouage plus élaboré qui « confirme, dit-il, une nouvelle orientation dans sa vie ». Il a demandé à Guillaume s’il peut lui tatouer à l’avant-bras gauche le dessin d’une serpe ; ce dernier lui a suggéré d’entrelacer à l’outil une plante. Le choix s’est porté aisément sur l’Achillée Millefeuille, qui pousse un peu partout, en bonne terre au bord des chemins.

 

 

 

 

 

 

 

Tandis que Guillaume prépare son matériel, Thibault déjà allongé sur la table de travail m’explique que cette plante familière soigne les blessures : c’est avec elle que devant Troie Achille a soigné Patrocle blessé. Et même cette plante préviendrait les blessures : c’est pourquoi Thétis plonge son fils Achille encore bébé dans une eau mêlée de cette plante magique, en le tenant par le talon resté hélas, on le sait, hors du bain.

 

 

 

 

 

 

Thibault, qui est droitier, souhaite serpe et Achillée sur son avant-bras gauche, six fois fracturé dans les années passées, balafré d’une forte cicatrice. Guillaume a réalisé à l’encre de Chine un dessin préparatoire. Thibault l’apprécie et l’accepte. Par un procédé de calque Guillaume dépose le dessin sur la peau lisse tendue.

 

 

 

 

 

Commence alors dans la plus grande concentration le rite intense du passage de la pensée du tatoueur à la peau puis à la vie du tatoué. Ce n’est pas seulement un ensemble de lignes et de points qui s’installe par la vertu du dermographe entre derme et épiderme ; mais surtout je vois en trois heures, comme dans une puissante saison des pluies tropicales, naître et croître vivants la plante, l’outil, dessinés, tatoués ; la croissance de la plante est le premier acte du rite. Le second acte, plus simple (c’est l’affaire de la dernière demi-heure), est celui de l’incrustation de la serpe elle-même dans la peau.

 

 

 

 

 

Il n’est pas clair si l’incrustation n’est pas aussi une incarnation ou même un ensemencement. Thibault veut que soit « confirmé », dit-il encore, son rebond dans la vie ; sa compagne et lui viennent d’avoir, il y a juste un mois, une petite fille. Ce n’est pas une image monochrome d’herbier que Guillaume dépose dans la peau de Thibault, si précise, élégante et ferme soit cette image. Ce qui voit le jour sur le bras du jeune père, c’est la force de la vie, c’est la plante dont l’esprit et la vertu sont le soin, l’harmonie de la croissance et la thérapie s’il le faut. Ce que Guillaume implante, c’est la vertu de la plante.

 

 

 

 

 

Mais c’est aussi la force de cueillette de la serpe qui est implantée. Le geste de couper avec cet outil la plante n’est pas tendre pour la plante ; c’est envers la famille nourrie, soignée, protégée qu’il est tendre. Le fer tranchant de la serpe est enlacé de l’Achillée, c’est ainsi que Guillaume l’a pensé. Il l’installe maintenant dans la peau du jeune « extracteur végétal ». Je pense à l’aphorisme de René Char : « à une rose je me lie », et à cet autre aphorisme de Char aussi : « frais soleil dont je suis la liane ». Guillaume avec l’accord de Thibault a installé sur l’avant-bras un dessin sacré, motif superbe, délicat et sensible, du sacrifice animiste qui exalte la vertu de la plante humble mais salvatrice mêlée au geste modeste et grave du cueilleur (je ne sens pas possible d’écrire le serpeur…).

 

 

 

 

 

Et de même l’aiguille du dermographe que tient Guillaume n’est pas tendre avec l’avant-bras, avec le corps de Thibault ; n’est pas douce la lame du rite animiste, si pourtant la pensée et la volonté du rite ne vont que dans le sens de la nouvelle étape de vie, dans le sens du rebond dans l’image de la personne, dans le sens de l’identité professionnelle et familiale offerte ostensiblement, sur l’avant-bras, aux yeux de tous.

 

 

 

 

 

Trois heures Thibault reste allongé sur la table de travail, tendu parfois sous la douleur ténue de l’aiguille du dermographe, calme toujours, attentif. Trois heures Guillaume transmet la vertu du dessin par son geste incessant, nettoyant le surplus d’encre, instillant encore et encore par gouttelettes régulières, infimes, cette encre qui crée feuilles minuscules, graines, rameaux et brindilles. Calme, attentif, extrêmement concentré. Guillaume diffuse dans son atelier une musique enregistrée, instrumentale le plus souvent, à rythme constant ferme et propice à amadouer la relative douleur et l’émotion profonde du rite de transmission. Le deuxième outil de Guillaume, outre son dermographe, est son regard, extraordinairement attentif sur la peau, sur le millimètre de la peau qui reçoit en ce moment une feuille de l’Achillée, une nervure ligneuse de la poignée de la serpe. Parfois le dermographe se fait légèrement bruyant, vrombissant, gros insecte prenant jubilante part à l’insertion de l’image de vie dans le terreau de la peau.

 

Yves Bergeret

 

 

 

 

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Guillaume Rooster Tattoo

27 rue de l’Armellerie

26150 Die

 

grooster_info@yahoo.com

 

(les photos présentées ici suivent toutes le déroulement de la création de ce tatouage)

 

 

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3 responses to “Guillaume Rooster, tatoueur à Die”

  1. Antonio Devicienti says :

    La grande élégance de la prose d’Yves Bergeret se met au service d’un acte artistique et culturel (mais aussi existentiel) aussi élégant, mais qui, surtout, fait comprendre l’énorme distance entre ce qui signifie du point de vue historique, culturel, anthropologique, mythique « se faire tatouer » et la mode (très vulgaire, à vrai dire) si diffusée de nos jours; l’art et l’existence se rencontrent et se superposent en donnant à la lumière des signes dont l’interprétation et le sens réposent sur quelque chose de très profond et émouvant.

  2. Michel L says :

    Merci pour cet exceptionnel reportage poétique dans un univers inconnu des non-initiés. Merci !
    Mais en même temps comment ne pas réfléchir au sens de tout ça ?
    Déjà le tatouage :
    Un signe ou « l’encrage d’une émotion dans la chair » ?
    Pour soi ou pour les autres ?
    Un rituel de transformation du corps vers l’esprit et réciproquement ?
    Un vœu probablement !
    Quelle bizarrerie de se tatouer dans un terroir qui rejette les principes de puçage et de tatouage des animaux ?
    Quand on pense à l’horreur soustendue par le tatouage humain à certaines périodes, c’est en même temps une marque de soumission, d’appartenance et le sacrifice d’une forme de liberté, la fin de l’anonymat de son corps.
    Et ce dessin qui associe :
    Force de vie et outil de mort, …
    Nature et production humaine, …
    Fractales aléatoires et normalisation, …

    Ce poème nous appelle à réfléchir sur la persistance, voire la renaissance de pratiques ancestrales et à notre profond besoin d’un cheminement vers notre propre connaissance …
    Merci poète !

  3. Anne MICHEL says :

    C’est bien écrit, circonstancié et ne cesse au fur et à mesure du texte de prendre de la hauteur pour magnifier une pratique que pas mal de gens assimilent à un désir d’exhibition. Vous montrez le transfert des matières : aiguille + encre à la surface une peau + un geste et sa signification hors la mode.
    Et puis, vous prenez là le rôle des chroniqueurs du Moyen-Age qui ne dédaignaient pas de décrire à plat ces choses plates de la vie qui peuvent aussi s’envoler.
    Néanmoins, les questions que posent mon homonyme Michel L, ses références historiques ou anthropologiques plongent plus loin que mon propre commentaire.
    Et Mr Devicienti s’attache, comme à son habitude, à cerner au plus près
    possible et au plus exact, la symbiose des valeurs exposées ici avec la qualité
    de l’écriture poétique qui les portent.

    Oui, poète, on peut le dire. Et le « patient » qui repose sur la table d’opération
    avec ses jolies mains fines, d’un courage que l’on peut saluer. Rien qu’en voyant
    ces linges de propreté et la pointe de l’aiguille…. Brrr !

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