Cinq créateurs, plus ou moins créateurs

 

 

Cycle de cinq poèmes mis en espace avec gestes d’acrylique et d’encre de Chine sur Fabriano 120 g (en cinq quadriptyques horizontaux de 16 cm de haut par 9,5 de large pour chaque volet) ; ce cycle a été créé en quatre exemplaires par Yves Bergeret à Veynes et à Die du 20 au 23 février 2019.

 

***

 

 

 

1

Livio chez le dentiste

 

Les os de Livio sont en verre.

Il utilise deux béquilles : Leopardi et Lamartine.

Dans sa bibliothèque chérie, des béquilles par dizaines,

raffinées, stylées, flatteuses.

 

Aïe, ses béquilles cassent aussi, elles qui portèrent

l’Europe, telle une suave coupe de sorbets et de fruits.

Est-ce que la faim est encore la même

dans nos terres de populisme et de fer ?

Brique, stuc et marbre, où sont-ils à présent ?

Haute littérature écrite, quelle beauté jadis…

ah, elle s’évapore au plafond du dentiste

tandis qu’allongé sur le fauteuil de soins Livio souffre.

Le plafond est un brouillard terne, deux mouches,

un hémistiche noir ici dans le bruit de la fraise,

un hémistiche gris là. Aïe, Livio éprouve

moins d’amitié pour ses béquilles.

Alors il décide d’entrer dans le voluptueux

monde de la photographie, brûle sa bibliothèque

et jette sur le racisme et la mer en tempête

les cendres et ses premiers tirages.

 

***

 

 

 

2

Partout et nulle part

 

A la mort de Véronique ses amis

s’aperçoivent qu’ils ne la connaissent pas.

Savante érudite raffinée

cultivée brillante ironique etc.

Dix-sept masques sur le même visage.

Ah, y a-t-il bien un visage sous ces masques ?

Véronique a multiplié notices, articles, traductions,

brillante archéologue d’une terre irréelle,

feux d’esprit, mille pensées en contrejour,

art infini de la conversation par jeux et réparties,

art d’il y a quatre siècles en Europe de l’ouest.

Or où est l’œuvre ? où est le visage ?

Où est le grand livre, le pilier, le ressort…

Seul et désespéré, un permanent bond

pour sauter d’une vallée à l’autre.

Solitaire un nid projeté par le vent violent

de l’Europe enragée de ne pouvoir

dominer le monde.

 

***

 

 

 

3

Bâtisseur à tout crin

 

Son père a battu Guillaume

Son père a terrorisé Guillaume.

Guillaume n’a grandi que dans son propre cri

et par son esquive des coups.

La longue ligne droite de la raison,

à découvert, est trop dangereuse.

Guillaume est antilope et lièvre.

La longue ligne droite de la phrase,

à découvert, est trop risquée.

Guillaume fuit une à une ses familles d’accueil.

La longue ligne de l’écriture lecture,

à découvert, est trop ardue et imprudente.

A quarante ans, Guillaume ne parle presque pas.

Mais depuis l’âge de quinze ans

il dessine et peint, assis par terre,

des bolides ; plus des palais

à multiples perspectives, outre cohérence ciblable,

qu’il investit comme le corps d’une femme aimée.

 

***

 

 

 

4

Caniche

 

Modi se trouve beau en écrivain.

Il brigue prix et médailles.

Il installe la littérature comme une plume

d’autruche sur son occiput.

Ou comme un cache-sexe pour cacher son vide.

Son avidité, veux-je dire.

Son avidité a un prénom : « trahir ».

 

***

 

 

 

5

La voie libre

 

Dario ne s’intéresse pas à bondir.

Il est lent et aime que les vagues de la mer

soient lentes et inlassables.

Comme une île, Dario a entière l’âme.

Il a appris à construire

et ne ferme jamais la porte

de ce qu’il construit.

Car la poussière

apportée par le silence qui entre dans la maison

est l’épouse du dieu qui dort en lui,

sous sa troisième arcade sourcilière.

 

***

 

 

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

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3 responses to “Cinq créateurs, plus ou moins créateurs”

  1. Antonio Devicienti says :

    J’interprète ces poèmes sous la forme d’une réflexion passionnée et passionnante sur l’état de la culture et de la création artistique en Occident; je partage la volonté de l’auteur de se moquer (mais avec amertume) de quelques attitudes narcissiques des intellectuels européens et aussi son regard capable de voir dans des figures « hors contexte », « aux marges », « invisibles » un chemin possible en direction d’un renouvellement des rapports de la culture occidentale avec d’autres cultures non-européennes, mais aussi à l’intérieur même de la culture occidentale si exténuée et souvent vide.

  2. carnetlangueespace says :

    Oui, cher Antonio, c’est exactement cela. Merci !

  3. MICHEL says :

    Pamphlet acidulé, ode à la création authentique, portraits irrésistibles, on croit voir les personnages bondir dans la pièce, je savoure cet écrit mi-vitriol mi-mâtiné de tendresse pour le genre artiste.
    Franchement, c’est brillant, touchant, percutant.

    Cette touche d’un lyrisme toujours constructeur, par-derrière la barrière de l’observatoire de la pensée, comme une glycine de mots et le parfum de la création en prime.

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