Guillaume Ducran, artiste-peintre

 

 

 

Guillaume est assoiffé de peindre. Il est autodidacte. Il s’enthousiasme pour les « architectures » de château et va en médiathèque photocopier des images de grands châteaux médiévaux. Il a une âme de bâtisseur décidé, même si le monde est très instable. Peindre à la gouache ces « architectures », aïe, c’est souvent difficile car elles récalcitrent à entrer dans le format plus ou moins A4, celui de toutes les peintures de Guillaume. Sauf les deux plus récentes, où naît le A3.

 

 

 

 

Il s’enthousiasme aussi pour les grosses voitures à puissante cylindrée. Jeune il a eu son permis de conduire, mais l’a perdu dès le premier mois pour deux énormes excès de vitesse, et en plus le même jour.

 

Il a eu deux chevaux, que sa marraine gardait dans un pré près du Mans. Il a appris à monter à cheval dès six ans. Un matin la barrière est mal fermée, l’un des deux chevaux s’échappe et est écrasé par un camion de « 44 tonnes ».

 

Son histoire personnelle, enfance, adolescence et première jeunesse (il est encore jeune, s’approche doucement de la quarantaine) est surchargée de violences dont il a pu finalement réchapper. Voici seize ans qu’il vit dans la rue, surtout à Paris. En fait il a commencé à dessiner il y a vingt-deux ans et à peindre il y a seize ans.

 

 

 

Ses gouaches sont des casaques de jockey ; la couleur peinte sur la feuille est l’habit qu’il pose sur la violence de la vie, non pas pour l’annuler mais pour l’envoûter et la guider. Comme le cavalier ne peut monter, maîtriser et conduire où il veut son cheval qu’en gagnant la confiance de sa masse nerveuse et frémissante d’énergie. Avec ce qu’il dessine à larges traits noirs très forts sur la feuille puis qu’il peint de couleurs franches, Guillaume, avec ténacité et humanité, regarde droit dans les yeux la vie : il tutoie en elle quelque chose, peut-être une énergie surabondante voire destructrice. Mais lui ne la détruit pas, il l’amadoue et la guide.

 

 

 

 

Ses gouaches sont les couplets du chant hardi de la ville. Plutôt : de son chant hardi dans la ville, dans la vie : le chant de Guillaume. Toutes ses gouaches sont vigueur, architecture, fermeté. Des paravents dressés sur la vie, pliables-dépliables ; souvent des sortes de paravents à multiples perspectives juxtaposées.

 

Guillaume peint par terre sur le trottoir. Ce mois de janvier ce sont des voitures vues d’au dessus. Elles sont beaucoup plus que des jouets. Une main divine les gère, c’est la main gauche de Guillaume, sienne, d’en haut. Des autos vides, sans passager. Habitables par des rêves urgents.

 

 

 

 

 

 

***

 

 

Avertis des soubresauts violents de la vie, les maisons-manoirs-châteaux sont entourés de clôtures qui sont quasiment des petits remparts. Les remparts dansent. Comme parfois autour des « architectures » (c’est le mot employé par Guillaume), dansent des douves, des rivières ; et même une fois une chaîne de montagnes. Mais en même temps closes sont les portes, vides sont les fenêtres.

 

 

 

Le 11 janvier dernier Guillaume me dit : « Sous la triple maison hantée et dans la cour devant elle poussent les racines de l’arbre invisible que toute maison a derrière elle ».

 

 

 

Récemment Guillaume insiste pour me dire qu’il voudrait supprimer les épais traits de l’esquisse, fermes et noirs comme des plombs de vitrail, et qu’il aimerait essayer de poser directement les couleurs : en somme arriver à faire de légers parapentes, mais de quel envol, selon quel vent ?

 

 

 

***

 

Est-ce que les maisons sont droites ?

Est-ce que les voitures vont droit ?

Voilà, ce sont ci-dessus des questions d’architecte banal et de garagiste banal.

 

 

 

 

En fait par la peinture de Guillaume, le regard ne voit plus vraiment en panorama, en synthèse. Il voit par une action. Il est mouvement : de telle partie de la carrosserie de la voiture à telle autre partie, chacune ayant sa propre logique de proportion et de point de perspective ; de telle partie intérieure de l’habitacle, par exemple le siège du passager avant, ou le volant, ou la plage arrière, ou le siège du conducteur, à telle autre partie. C’est encore plus net dans les architectures, en particulier dans la représentation des toitures. La perspective est axonométrique. Les points d’attention sont successifs, rarement simultanés. Ce qui compte ce n’est pas la coordination des éléments, c’est l’intensité constante dans la variation des couleurs, c’est la lumière constante dans le cœur même de la couleur. Ce qui compte c’est le double mouvement de cette intensité et de cette lumière.

 

 

 

La peinture est le mouvement du regard créant, celui de Guillaume, et de l’autre regard qui met ses pas dans ceux du regard de Guillaume : le mien, le vôtre. Ce double regard voit la peinture comme couleur qui bondit, comme bondit le cheval au concours de saut d’obstacles.

 

 

 

 

Yves Bergeret

 

***

 

Les peintures de Guillaume sont ici présentées par ordre chronologique, crées du 11 octobre 2018 au 27 janvier 2019. Est également présentée ici au centre du texte une séance de travail, du 27 janvier au soir.

 

 

 

Une adresse e-mail : guillaumeduclaux75011@gmail.com

 

 

 

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3 responses to “Guillaume Ducran, artiste-peintre”

  1. Antonio Devicienti says :

    Cohérence totale d’une manière de penser l’écriture: transformer la vie quotidienne, les rêves d’un homme, sa personnalité, son histoire, son être un poète sans peut-être le savoir dans un geste d’art qui, dans le cas présent, est un texte en dialogue avec des images d’où sort un univers touchant, très touchant.

  2. Anne MICHEL says :

    Au débotté : Yves, vous faites là, avec ce reportage, une oeuvre de salubrité mentale et artistique publique. Vous progressez à petits coups de tableaux et de descriptions -analyses de ces tableaux, ouvrant de plus en plus la perspective d’un Street Art significatif d’une liberté.
    Liberté pour le peintre Guillaume qui est certes poéte d’un univers ingénu, ludique mais aussi très symbolique d’une vie qui a failli être enfermée. Dans la
    violence, dans l’affrontement brutal avec le social. Au contraire, la vie d’artiste qu’il s’est patiemment et amoureusement construite, au lieu de demeurer au ras
    du trottoir s’envole vers une luminosité bienveillante.
    Les photos traduisent cela : Guillaume est créateur de son mode d’existence. Il
    ne conduit pas de voiture qui font Vroum vroum dans la rue mais les transpose en véhicules de Conte de fée à peine mécanisées. Cendrillon aurait pu grimper dans un de ces carosses modernisés pour se rendre au bal.
    Les couleurs franches juxtaposées sans aucun conformisme esthétique sont plutôt des plages de gaité et de convivialité. Etc. Vous nous offrez donc la liberté
    de plonger dans une oeuvre en gestation perpétuelle. Work en Progress. Libre,
    gratuit, fantaisiste, vivant, Si, il y a du mouvement dans ces peintures et ces dessins, mais ils sont revus à l’ère de la BD.
    Et c’est festif, vraiment.

    Mr Devicienti rend hommage aux qualités métamorphiques, à la valeur esthétique et à la cohérence de votre texte. C’est vrai qu’il nous présente une vie et une création naturelles, non embourgeoisées ; que votre plume, toujours douée de vélocité, sagacité et précision, nous rend très proches, humainement
    touchantes.Très urbaines, en plus, ici Paris des Poulbots !

    Ce à quoi je me suis attachée c’est à la figure de cet homme complètement plongé dans son oeuvre de coloriste et de figuratif, obstiné à matérialiser le monde naïf et l’univers social dur qu’il porte en lui, réceptacle d’une vision étonnamment à la fois mécaniste et symboliste.

  3. glasmundo says :

    Merci pour cet article extraordinairement intéressant.

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