Chocolat, suite (avec A.Devicienti et F.Marotta; et des dominos !)

A la publication précédente de ce blog, Chocolat, (  https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2019/01/17/chocolat-a-langeais-en-bord-de-loire/ ) il est utile d’ajouter ici deux éléments : la traduction d’une splendide « introduction » d’Antonio Devicienti à la version italienne du texte et, par ailleurs, une remarque sur les jeux de dominos et de cartes.

 

Tout d’abord, dans un mail du 23 janvier, pour parachever sa traduction en italien avant de la publier, Francesco Marotta me demande de lui parler un peu d’une strophe du poème ; ce que je fais volontiers. Finalement je publie ici les éléments que j’ai envoyés à Francesco Marotta. Où l’on voit que les dominos parlent !

 

Le lendemain je découvre la traduction complète en italien, sur le site La Dimora del tempo sospeso (lien : https://rebstein.wordpress.com/2019/01/24/cioccolato/ ) avec une « introduction » d’Antonio Devicienti, que je traduis plus bas ici, car elle me semble tout à fait opportune pour offrir aux lectrices et lecteurs de ce blog, particulièrement dans cette période très troublée en Europe, une synthèse sur ma démarche de création : car cette démarche n’a rien à voir avec une esthétisme morose.

YB

 

***

 

 

 

 

Mail du 23 janvier à Francesco Marotta

 

Ce texte, Mail du 23 janvier à Francesco Marotta, vient d’être traduit, ce 28 janvier, en italien par ce dernier ; il a fait précéder sa traduction d’une splendide « présentation » portant en particulier sur mon attention à l’oralité et aux civilisations non-européennes. Tout ceci se lit, en italien, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/01/28/domino-e-giochi-a-carte/

YB

 

***

 

Tremble la terre

tremble la strate blanche

tremble la strate noire

seul compte le tremblement

tandis qu’à reculons le volcan

retourne ricaner

même pas dans une radicelle

du cacaoyer togolais.

 

Tout d’un coup dans le poème Chocolat, changement de ton avec l’arrivée abrupte du jeu de dominos. Mais ce n’est pas du tout par hasard. L’énorme Cahier de commandes de chocolat, farine et brioches est, en fait, une grosse Bible populaire (mais illisible et quasi secrète) qui gère l’ordre du monde, social, rituel, alimentaire, économique, etc. C’est une Bible vraiment car elle repose sur une double rupture originelle et fondatrice de temporalité : la première c’est la captation coloniale de la graine de cacao pour en faire un produit de luxe européen ; la seconde c’est le péché de gourmandise des chrétiens. Et voilà que ce Cahier avec son maillage très dense (comme une partition de chef d’orchestre) met en ordre l’humanité damnée.

 

Mais cette rude humanité a des bouffées de libération ; la bouffée la plus pratiquée est le carnaval. Mais il y a aussi les jeux de hasard où ce n’est pas un dieu qui oriente tyranniquement l’histoire de l’humanité grande ou petite ; le jeu de hasard le plus universellement populaire (s’il n’est dévoré par la corruption et la mafia) c’est le football où la foule hurle au fur et à mesure des cinq actes de cette énorme tragédie grecque antique dont le dénouement appartient, non pas au dieu, mais à un ballon et à des chevilles de jeunes cinglés qui courent dans tous les sens – les dieux sont dépossédés de leur tyrannie.

 

Et surtout à petite échelle il y a les jeux de carte et, encore mieux, les jeux de dominos. Bien plus que l’intelligence des joueurs, le vrai dieu c’est l’absence de tout dieu, c’est-à-dire le hasard. Le rythme de la tragédie c’est silence, cris, silence, cris, silence, cris, silence et hurlements finaux. Mais tout est rythmé par les poignets ou les côtés de mains qui cognent fortement le plateau de la table ; le domino est encore plus efficace car il constitue un petit instrument à percussion.

 

Regarde les joueurs de cartes ou de dominos, Francesco ; ils tiennent des petits registres de jeux, quelque fois une simple feuille, sur lesquels ils écrivent en signes quasi illisibles les « points » gagnés par les uns et les autres pendant la partie. Et le déroulement percussif, musical, sonore, choral de la partie est exactement la même chose que ce que dévoile ou indique le Cahier du Chocolatier.       Voilà nos joueurs de dominos qui sont des petits démiurges qui théâtralisent tout d’un coup leur liberté très éphémère, en tapant sur la table.

 

Tu viens de retraduire en italien le Poème de l’Etna ; l’Etna c’est le dieu de culpabilisation, mais les joueurs de dominos, en jouant blasphématoirement, le font fuir. Et ici, Francesco, je te raconte des épisodes merveilleux avec Monchoachi. A la Martinique, au pied du volcan (chaque île en a un), quand nous le pouvions nous allions dans les endroits que les touristes ne voient absolument pas : les auvents à dominos. Au retour de la pêche artisanale nocturne, les pêcheurs dorment quelques heures, puis vont au bar boire un ‘ti-rhum » (un verre de rhum très fort) puis vont à cet auvent. Il est construit avec les bouts de bois des barques détruites par les tempêtes. Et là, des parties effrénées de dominos, bruyantes, uniquement en créole et qui se terminent toujours par un aphorisme, un proverbe, une formule orale, en créole bien sûr, qu’improvise devant ses compagnons de jeu celui qui vient de gagner la partie. Monchoachi et moi adorons cette extraordinaire créativité de la poésie orale.

 

Or ces aphorismes s’adressent, c’est ainsi que je les ai toujours compris, au destin qui a broyé des familles entières dans la Traite des Noirs vers les plantations coloniales, s’adressent au dieu de mort et aussi aux « loas » (les dieux vaudou), aux ancêtres ; ces aphorismes subvertissent tous le destin. Ces auvents à dominos sont en général sur les côtes atlantiques des îles, et non pas face au Mexique, et s’adressent à l’Afrique perdue.

 

J’ai vu à peu près les mêmes rites de jeux de dominos en Kabylie et à Chypre. De véritables rites…

Face aux cris et au jeu théâtral de révolte et de dignité le gros dieu massif, le volcan, se sent ridicule, est ridicule, veut disparaître dans une petite racine de cacaoyer (de l’arbre qui donne cette graine à rêve) ; mais bien sûr rien ne se passe. Ce qui se passe c’est juste le rite de subversion. J’ai écrit la fin de cette strophe un peu comme un rebond de proverbe créole sur lui-même, un jeu sonore et verbal, un petit bout de Queneau ou d’Oulipo, une fantaisie rythmique très libre. Je ne pense pas que le cacaoyer pousse au Togo. En Côte d’Ivoire, ah, si ! mais le plaisir farfelu et insolent de dire cacaoyer togolais, pour l’oreille française, c’est jubilant !

Autrement dit en italien, où je connais si peu de choses…, j’imaginerais bien sûr ce sens politique et social mais dans une sorte de délire jubilant de cantastorie !

 

J’ajoute enfin, Francesco, que sur une des trois photos tu vois quatre vieux joueurs acharnés de dominos, bien sûr grands acteurs de théâtre !, dans un petit bar kabyle à Paris juste à côté de l’atelier de Giacometti. Et sur la table avec la tasse de café, une gouache d’art brut (une « voiture de course ») que je venais d’acheter à Guillaume que j’avais vu sur le trottoir dans ce quartier une heure avant.

Les deux autres photos sont dans un café portugais et un café serbe, toujours très près de l’atelier de Giacometti.

 

 

 

***


Introduzione

 

 

Introduction d’Antonio Devicienti, publiée en italien le 24 janvier 2019, en ouverture de la traduction de Chocolat par Francesco Marotta sur le site La Dimora del tempo sospeso.

 

Le mode le plus récent par lequel Yves Bergeret crée un poème est l’ « occasion », entendu comme rencontre, expérience, élément concret qui met en mouvement l’écriture poétique et imaginaire – écriture qui est aussi « pensée poétisante » (j’emploie l’expression, bien sûr, à Antonio Prete, interprète de Leopardi) ; pensée qui possède déjà sa robuste et noble articulation, en liens étroits avec de précises références historiques, anthropologiques, culturels, éthiques.

 

Nous lisons ensemble ce Chocolat (à Langeais, en bord de Loire) et nous rendons aussitôt compte que l’élément de départ (l’ « occasion », justement) est la visite (par hasard) à une pâtisserie qui s’appuie sur une longue tradition dans la production de chocolat, reprise par les gestionnaires actuels et qui se concrétise en un énorme « livre de commandes » à aspect de missel ou de psautier qui, à mieux regarder, assume tous les caractères d’un livre alchimique et, en même temps, d’un document d’histoire. La prose poétique qui présente l’ « occasion » et les prémices des textes poétiques qui vont suivre possède une grande beauté de langage et manifeste la capacité du poète à interpréter les signes et les informations contenues en eux – et on a bien à l’esprit que l’écriture de Bergeret ne donne JAMAIS dans l’esthétisme ni l’exotisme ; car, en plus, elle part toujours de la conviction (élaborée au fil des décennies d’études, de voyages et de rencontres) que l’Europe et l’Occident doivent se débarrasser de leur péché d’esthétisme et d’exotisme qui, dans le domaine de la culture, est la manifestation directe du colonialisme et du racisme : ils ont caractérisé pendant des siècles l’Occident dans ses rapports avec l’Afrique, l’Amérique centrale et du sud, l’Asie et l’Océanie – conviction que d’un tel péché Occident et Europe doivent enfin se purifier.

 

Ici est le noyau éthique, absolu et incontournable, d’où s’élance toute l’œuvre de Bergeret ; cette œuvre sait s’imposer comme art de haut niveau et art innovateur grâce aux qualités de création et de formulation poétique d’une écriture immédiatement reconnaissable : elle s’inspire consciemment de la tradition orale (pas seulement européenne, ou plutôt européenne pour une toute petite part en conséquence de la réduction progressive de la tradition orale sur le vieux Continent) et d’une de ses racines les plus anciennes, la performativité. C’est pour cela que, cohérents comme « juste des vaguelettes au bord de l’oralité », les vers peuvent se déployer l’un après l’autre comblés d’enthousiasme et d’émotion, s’imprégner des traditions des divers peuples de la planète, se faire, selon l’image très chère à Yves, « carène » d’une embarcation commune en chantier, ou bien (mais le sens est le même) « maison commune » des humains.

 

Je sais, car nous en discutons souvent en privé, combien Yves déteste les scories d’une poésie exténuée dans ses propres raffinements et élégances, d’une poésie donc affectée et enfermée sur elle-même, asphyxiée et asphyxiante ; toujours, le poème bergeretien, au contraire, s’envole et s’élève et élance l’esprit en prenant élan d’une apparente simplicité et d’une immédiateté expressive : mais cela est dû au rythme oral qu’Yves a toujours même quand il écrit. Il en conserve personnelle expérience en ayant écouté (et vu) plus d’une fois les femmes de Koyo, par exemple, danser et chanter des faits survenus quelques d’heures plus tôt en les transformant en une vraie et spécifique re-création épique, ou grâce à la profonde amitié qui le lie au grand poète martiniquais Monchoachi.

 

Le « dieu à qui on n’a pas appris à lire » et « l’universalisme à la française » sont alors des expressions cohérentes avec l’idée anti-monothéiste (c’est le monothéisme qui fonde et justifie racisme et pensée unique) et avec le refus déclaré d’un mode « français » (mais comprenons aussi bien : « occidental ») de rapport au monde et aux cultures non-européennes. La « fève » de chocolat, en fait, est le véhicule aussi bien linguistique qu’historique sur lequel voyage ce cycle poétique de Bergeret, liant la France à l’Afrique, renversant le rapport entre colonisateur et colonisé, rappelant à beaucoup de lecteurs oublieux que le précieux art français du chocolat doit énormément à un produit qui vient d’un autre continent, cultivé et cueilli par des journaliers esclavagisés – alors apparaît avec évidence le parallèle avec un certain mode de conduite des intellectuel européens, raffinés et cultivés, mais oubliant qu’ils construisent leurs inoubliables œuvres sur la souffrance et l’exploitation de millions de personnes. Toute l’œuvre de Bergeret se fonde sur cette conscience (que l’on lise et relise ici le dernier texte du cycle), ainsi que sur la réflexion autour du rapport entre livre et oralité, entre écriture et parole : ce pourquoi il n’y a vraiment rien dans l’expérience quotidienne qui ne puisse être transposé en poème : et non pas, comme il arrive souvent en Italie, dans un style descriptif et banalement prosaïque, mais avec la confiance dans le chant , autrement dit dans la rythme de la pensée, danse du temps narré (les textes d’Yves possèdent toujours une très vaste ouverture spatiale et temporelle et ses mots semblent même des corps dansant), cérémonie officiée par l’être humain qui, en chantant, se reconnaît à l’intérieur de la « maison commune ».

 

Antonio Devicienti

 

 

 

 

 

 

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5 responses to “Chocolat, suite (avec A.Devicienti et F.Marotta; et des dominos !)”

  1. Geneviève Chignac says :

    Vive « l’occasion », du moins, celles que sait saisir Yves et qu’il nous restitue si délicieusement !

  2. carnetlangueespace says :

    Merci, chère Geneviève.
    J’aurais peut-être pu traduire « occasione » par « circonstance. Mais je pense que j’aurais fait un contresens et par rapport à la pensée d’Antonio Devicienti et par rapport à la mienne.

    Un « poème de circonstance », pour un anniversaire, une naissance, un enterrement, etc. s’adresse à des personnes précises : la jeune maman et son nourrisson, la veuve et ses enfants, etc.

    Ce dont parle Antonio Devicienti correspond plutôt à ce qu’André Breton appelle des « précipités de désir » grâce à des « trouvailles » (d’objets) ou des « rencontres » (de personnes). Mais ce « précipité de désir » qui devient oeuvre et/ou poème fait part de la puissance onirique intime du créateur. Si bien que ce « hasard objectif », comme dit Breton, me semble beaucoup plus subjectif que objectif. Et donc pauvre en dialogue avec ce que j’appelle la « langue-espace ».

    Si le Cahier de commandes de Langeais, découvert en effet tout à fait par hasard, est intéressant et si créatif c’est parce que son matériau de départ, le chocolat est une des traces délicieuses mais particulièrement retorse de la colonisation ; c’est parce que la recension quasiment cryptée (presqu’illisible) de la consommation de ses usagers dans cette partie du beau Val de Loire révèle l’inavouable secret de gourmandise de familles entières (Balzac ressusciterait ici en sociologue !) ; c’est parce que l’écriture calligraphiée du chocolatier des années 1910 s’efface en une sorte de scansion rythmée d’on ne sait quel rite un peu surnaturel. Autrement dit ce Cahier de commandes est tout sauf un curieux objet privé pour un poème de circonstance.

    Yves Bergeret

    • Geneviève Chignac says :

      Oui le chocolat, objet d’adoration des Mayas et des Aztèques, monnaie d’échange précieuse, introduit en Europe par les Espagnols, aujourd’hui consommé par les Européens sans aucune modération et même au détriment des pays producteurs (principalement en Afrique), le « péché de gourmandise » dont tu parles cher Yves.
      Au-delà, les mots du poète pour nous mettre l’eau à la bouche en tournant les pages du psautier centenaire …

  3. glasmundo says :

    Merci, cher Yves, pour la parfaite deconstruction des fondations occidentales et reconstruction d’une forme ouverte. Cette puissante force théorique de la poéthique est de plus en plus précieuse.

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  1. Domino e giochi a carte | La dimora del tempo sospeso - 28/01/2019

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