Chocolat (à Langeais, en bord de Loire)

Chocolat se lit en italien dans une vivace, tonique et lumineuse traduction du poète Francesco Marotta, précédée d’une introduction parfaite -littéraire, anthropologique et politique- d’Antonio Devicienti. On trouve traduction et introduction à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2019/01/24/cioccolato/

***

 

 

Pont-levis, tours crénelées, hauts remparts : le gros château féodal de Langeais remonte au dixième siècle. La Loire, large et sinueuse, ses fuyants bancs de sable, cent mètres à son Sud. A son Est, des maisons anciennes de tuffeau blanc. Céline et Emmanuel Errard ont repris il y a dix ans la maison du quinzième siècle juste devant le pont-levis. Ils l’appellent « Maison de Rabelais ». Ils ont repris aussi son activité déjà ancienne. Lui est jeune chocolatier, pâtissier et glacier, un beau tatouage maori sur l’avant-bras droit ; artiste, il est médaillé meilleur sculpteur de France sur chocolat en 2001 à Romorantin. Il est un chocolatier raffiné et talentueux. Je suis sûr que la princesse Anne de Carinthie ou son majordome Gunther, parmi les plus délicats connaisseurs de la fève de cacao, éprouvent belle estime pour cette Maison.

 

Emmanuel Errard m’a laissé plonger ce 12 janvier dans les pages d’un splendide, lourd et immense (48 cm de haut par 31 de large, 4 kilogrammes) Cahier de commandes (non pas vraiment de comptes) de Girard, son prédécesseur du début du siècle passé ; il a la taille d’un grand psautier ou d’une partition d’orchestre appelée parfois « conducteur » et qu’utiliserait à son estrade le chef. Ce Cahier couvre les années de 1910 à 1920.

 

Chaque double page ouverte figure un mois de l’année en cours. Les informations écrites sont claires sur la colonne de gauche : des noms de famille (ou très rarement de fonction), et sur la première ligne horizontale en haut : le jour du mois, mardi 12, vendredi 23, etc….

Le reste est extrêmement difficile à lire. La calligraphie à l’encre est rythmée, fluide, élégante et illisible : elle n’est interprétable que par le chocolatier et sans doute un ou deux de ses assistants. En somme elle parle une langue visuelle hermétique. Quasi surnaturelle. Une longue étude des pages permet toutefois de repérer que l’unité de mesure est le litre ; puis, vers la fin de la période, arrive discrètement le kilogramme. On parvient à peu près à comprendre qu’ici on vend du chocolat, beaucoup de farine (par litre, dans des récipients cylindriques de bois), des brioches ; on vend des quantités régulières et assez abondantes à une centaine de « noms de famille ou de fonction » de la région : familles très nombreuses et particulièrement affamées, ou plutôt points de vente de détail, la maison Girard étant alors grossiste ou semi-grossiste ? Vers la fin de la période, avec les désordres économiques et les difficultés d’approvisionnement de la première guerre mondiale, le grand Cahier manifeste des ventes fréquentes de « boisseaux de braises ».

 

La Maison Girard jadis, maintenant la Maison Errard sont connues pour leurs chocolats. La fève, on le sait, vient principalement d’Afrique noire, de Côte d’Ivoire entres autres ; elle est nouvelle en Europe depuis peu de siècles. Produit de luxe. La fève magique ennoblit le palais de qui la déguste, dissout l’hypocondrie, exalte l’enfant. Aimable petit bonheur post-colonial que la sévère ombre féodale du château de Langeais empêche de fondre trop vite et envoie accomplir de profonds rites tangibles. De ces rites, une bonne partie du sens nous échappe ; mais le laisse pressentir la danse mille fois reprise de l’encre noire, brune ou violette sur les pages du Cahier de commandes.

 

La vertu du poème, jamais loin de l’oralité incantatoire, permet concrètement d’approcher le sens que l’ésotérique Cahier de Commandes de Langeais esquisse par les merveilleuses calligraphies de ses grandes doubles pages.

 

YB

***

 

 

 

 

 

Il y a les constellations,

il y a, j’en suis sûr, leurs traces sur le sable,

tout comme sur le papier, sur les pages

il y a leurs marques fines,

pages frêles comme des feuilles d’arbre

où bourdonne en tous sens la cosmogonie.

Le récit sait-il où commencer ?

 

Voici : prenons en mains

prenons en notes

la nourriture sacrée du monde.

Humanité : modeste universelle allaitée.

Bouchée à bouchée, adolescente universelle.

Le Cahier des commandes, on le tient chaque jour,

une double page fait un mois,

deux cent quarante pages font dix ans.

Dix ans de psautier.                           .

On avance. Bien sûr personne ne lit en arrière

le grand psautier : pourquoi en fait ?

 

Au fait psalmodier quoi ?

 

***

 

 

 

 

Traces sur le sable, sable,

les grains de sable attendent

puis s‘évadent en crissant,

myriades de vertèbres de l’humanité

qui dérive féroce et tenace

depuis son apparition.

 

Une généalogie en damier

recourbée dans l’encre

déposée par vaguelettes infinies

dans les plis du livre

sur les plages du livre.

 

Partition de chef d’orchestre,

chef anonyme à cheval sur les décennies

sur les siècles

sur les mers et les continents.

 

Virgulettes illisibles

capillarité de l’humanité

assoiffée de paix et de fête.

 

Sable, sur la laisse de basse mer toujours

mouettes toujours posées face au vent,

voiles gonflées du vent toujours unique

tant de voyages dans le creux de la même poussée

flattés par la même inclinaison.

 

Tu m’as dit plumes ? duvet ?

Mais de quel vol ? de qui ?

 

Quand tout s’est retiré,

tout patrimoine délabré,

tout squelette même plus poussière,

il reste les noms, ce qu’on sait en écrire,

une trace d’encre.

Certaines vaguelettes très dignes

allant sur le sable,

personne ne déchiffre,

juste vaguelettes au bord de l’oralité.

 

***

 

 

 

 

Regarde-écoute ce qui s’expire

par les pores de la peau du monde :

les sauts et les exclamations wodaabés,

les appels aka sous la canopée,

le trépignement chamanique yakoute,

voici la très longue forêt des voix.

 

Se suffit à elle-même la très longue forêt,

les bois les troncs les branches résonnent tous

les uns aux autres comme les hourras de fête

et les cris de guerres.

 

Or il n’y a aucun chef d’orchestre

pour lire la très grande partition.

On invente un dieu seul

pour qu’on croie en lui : mais on a oublié

de lui apprendre à lire.

Ah, mais un dieu multiple, oui : c’est la forêt

dont les arbres sont les hommes.

 

Dresse-t-on ici le grand livre de tous les hommes,

il est illisible, aucun oeil n’y trouve

ligne de lecture ni clair alphabet.

Le grand livre rejette le dieu que les dogmes

lui cherchent comme des chiens

se cherchent un maître.

Le grand livre rit, pas dupe :

l’universalité à la française

est bredouillis d’écailles

de poisson mort.

 

***

 

 

 

 

Grand livre c’est piège pour qui se croit

dieu ou suprême tyran.

Qui aurait beau tourner les pages,

chercher le récit dans une diagonale

puis une autre,

tout échappe et se délabre.

 

C’est simple main de Chocolatier

qui a trempé plume dans l’encrier

et au sujet d’une saveur empruntée

par ruse à la forêt tropicale

a écrit le livre du monde,

table des éléments et protocole

de la saveur qui pousse et fond

de la forêt ivoirienne aux palais des goûters.

 

Plus phallique qu’obélisque de Louxor

se dresse le livre de l’usage de la saveur

du monde,

 

fèves,

fossiles,

aimables amers fossiles.

 

***

 

 

 

 

Tape sur le plateau de la table

le joueur de dominos

tape ivoire ou plastique le jeton,

mille fois tape mille jetons,

fait trembler les deux pôles,

déplace la mort et la naissance.

 

Tremble la terre

tremble la strate blanche

tremble la strate noire

seul compte le tremblement

tandis qu’à reculons le volcan

retourne ricaner

même pas dans une radicelle

du cacaoyer togolais.

 

Tout le bourg, toute la ville tape sur les plateaux,

de Martinique, de Chypre, de Kabylie

tous les hommes jouent aux dominos

ivoire ou plastique

à quatre-vingt centimètres du plancher,

sur ses plateaux de table

la ville bondit bondit bondit.

Chaque bond croque une fève.

Chaque bond engendre un enfant.

Chaque bond met en splendeur la parole

et même au-delà de sa propre lumière.

 

Toute la ville les mamies aux cuisines

tapent les fonds de casserole sur le feu,

tapent les cuillers sur l’alu,

tapent l’aliment,

tapent le futur,

tapent la vie

disent en splendeur

disent la vie

créent la vie.

 

Pourtant chacun s’en retire

laissant juste sur le grand cahier

double page à double page

la signature universelle et une

de son geste, de sa vie, de son nom,

 

et le Chocolatier seul essaie de relire

le grand cycle calligraphié

en silence relit en silence.

 

***

 

 

 

 

Se révèle vers 1920 par l’imprudence

et l’impudeur de quelques mots soudain lisibles

que le Grand Chocolatier vend aussi

farine au litre, brioches et par boisseaux braises.

 

Ainsi l’orgueil des rois niche-t-il en la fève voyageuse

et les braises engloutissent-elles l’esprit des tropiques

qu’emportent vers leurs petits fourneaux de fonte noire

les mariniers de la Loire et les vachers des prés.

 

Houppes des roseaux des rives

que bat le vent,

ce sont les lettrages inclinés sur les pages.

Battement d’ailes des cormorans et des mouettes,

ce sont les lettrages inclinés sur les pages.

Millions de bouchées de brioches avalées,

ce sont les lettrages inclinés sur les pages.

 

***

 

 

 

 

Qui graphie doit incliner la plume

pour feindre que répéter féconde.

Faute de dieu ultime,

faute d’aveugle foi dans la répétition

à qui personne en fait ne croit,

on tient le grand livre,

on calligraphie, on tisse à l’encre,

on strie raye copie biffe strie

strie strie strie strie strie strie

pour montrer que le stèle de papier

qu’érige l’obsessionnelle main

rappelle par contrejour l’admirable lumière

des voix aka, woodabé, yakoute

et de toute voix humaine,

lumière qui lance les voûtes de la maison commune

voûtes rondes comme des arcs de carène

par-dessus la Loire et les prés,

les frontières, les haines, les âges et les nuits.

 

***

 

 

 

 

***

 

 

 

 

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

4 réponses à “Chocolat (à Langeais, en bord de Loire)”

  1. Antonio Devicienti dit :

    Quel merveilleux cadeau, cher Yves! Et quelle surprise de lire ces correspondances entre un cahier de commandes, l’histoire d’une famille et tes vers, entre hier et aujourd’hui, entre lieux proches et lieux lointains.

  2. glasmundo dit :

    Très interessant ! Merci.

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