Voir en coupe, avec Nicolas Hilfiger, peintre

 

 

Les tableaux et les dessins de Nicolas Hilfiger peuvent être consultés sur ce site : https://www.nicolas-hilfiger.com/

 

 

Vivre dans une capitale du nord de l’Europe actuelle, c’est vivre dans un espace dense et colmaté. Opaque et saturant. En tensions fortes et multiples, le plus souvent camouflées. Espace apparemment lisse et orwellien. Les phrases des gens sont si serrées, si proliférantes, si dramatiquement monologuant que très rarement j’arrive à entendre une dynamique en choeur, ni même simplement bégayante. Emergent parfois des voix de synthèse pour me happer depuis le trottoir pour que j’entre consommer dans la boutique de fringues. Je préfère ma vallée de montagne, ses communautés, ses autogestions, ses bourgs et ses crêtes. Dans la grande agglomération je perçois un acouphène : mes oreilles dans la ville perçoivent une densité sourde alluvionnaire qui obstrue. Dans Rome du siècle passé Giacinto Scelsi savait développer d’immenses harmonies statiques ; mais du silence avant et après, voire pendant, jaillissait le sens, jaillissaient l’intuition de la parole et la formulation d’un bref poème que Scelsi savait trouver dans le noir, écrivait directement en français, puis publiait chez GLM.

 

 

 

Mais voilà, je « monte » à Paris et rends visite à Nicolas Hilfiger Or quand j’arrive à son atelier de peintre, à Montrouge, deux particularités finales de route me remettent sur loquace terre. De l’autre côté de son carrefour, le haut mur rouge brique de la Poste tourne son dos au sapin balourd vert sombre et, en ce début de décembre, aux petits arbres que l’automne dore et enflamme : une estampe japonaise peut-être, une lithographie vivace d’un Nabis, une image surgie en deux dimensions. Complètement en travers de la masse grise urbaine.

 

 

Puis à vingt mètres de chez le peintre, l’ami agent immobilier qui lui a trouvé son logement met aux murs de l’agence six ou sept de ses toiles récentes. Aïe, agence fermée ce dimanche… je les vois à travers les reflets de la vitrine. Et ce qui survient est tout à fait logique : soudain dans la façade vitrée où rue, arbres dénudés, murs, pierres, vitres s’épousent en pleine bouche et par asphyxie closent l’espace, voici de biais les peintures en très vives couleurs. Des rectangles de tranches géologiques. Il faut peut-être dire coupes géologiques. Une IRM donne sans doute le même effet. Cette vue en coupe, cette vue foisonnante, comme labyrinthique… et où on perçoit tout de suite que la vie afflue. Quelle vie ?

 

 

La main, les pinceaux, le complice chevalet sont une équipe de géologues-chirurgiens. Qui taille net dans la masse incolore. Le tableau est une coupe à vif, à cru. On connaît les « pierres de rêve » chinoises qui d’une coupe dans un morceau de marbre font surgir un paysage noir, gris et blanc délicat conforme aux goûts du Shen-shui de la poésie classique : une montagne vaporeuse, une brume, allez quelques petits traits calligraphiés noirs et c’est l’antique « poème classique » ; et encore le rouge d’un discret sceau. Elitisme impérial, extrême raffinement dans ce code de la montage-parole-eau. Bon. Nicolas Hilfiger, lui, est un peintre contemporain. Il ne cache en rien les violences et les tensions du monde de ce matin ; ni sa beauté souterraine et énergique qui sinue entre les pressions et les monstres.

 

 

 

Résistons, huile et glycérophtalique, 81 x 60, 2018

 

Si, quittant l’espace compact où le peintre a taillé sa coupe, je ne regarde que sa toile ou son dessin, c’est alors comme si j’avais à faire à un maître verrier. Toile ou papier comme mince écran ; l’au-delà de cet écran ? impossible à connaître, assez de dogmes sanglants et de guerres de religion ont épuisé cette interrogation stérile. Ce que je vois c’est uniquement ce que le peintre dépose sur son support. Or ce n’est pas une bizarre figure que le hasard donnerait à un kaléidoscope. C’est un faisceau de vitalité humaine, de protestation jeune et de réplique théâtralisée sur une scène complexe et dense comme le volume intérieur d’une caverne. C’est un crépitement de clavecin, comme le Continuum de Ligeti. Aigre-doux, scintillant, cristallin, coriace et bigarré. Rien de statique. Le grouillement de la mélodie humaine, de la tonitruante volonté de vivre et d’aimer. D’aimer parfois si mal que c’est en rajouter à la masse urbaine grise étouffante. D’aimer parfois si lucidement et généreusement que l’avant-passion et l’après-passion se conjoignent dans une « chevauchée fantastique » de couleurs. D’ailleurs excellent coloriste, Hilfiger est un arrière-petit-neveu des Bellini.

 

La Source, huile et glycérophtalique, 81 x 60, 2018

 

Percée, huile, 81 x 60, 2018

 

Découverte, huile, 73 x 64, 2017

 

Silence, on tourne, huile, 73 x 54, 2018

 

 

Et le dessin de Nicolas Hilfiger ? L’artiste tire ses traits sur le papier comme un très précis laboureur creuse son sillon. Arrière-petit-neveu de Dürer aussi, il élabore un treillis asymétrique dont les irrégularités sont les froncements de sourcil de l’humour. Et dans le treillis voici une pelote de fils, un nœud touffu de fils noirs : c’est un visage, c’est parfois un corps humain. C’est ce que le crayon spéléologique, qui explore le profond de la coupe géologique, excave : ce corps, cette tête, c’est un lac souterrain d’une eau immobile et d’une pureté absolue ; c’est le souffle originel de la personne humaine, c’est-à-dire sa première phrase, maternelle, paternelle, et les deux à la fois où le poème de la vie libre et digne vient puis va savoir réouvrir le monde étouffé, va savoir retrouver un espace où réplique et contrechants s’entendent.

 

 

 

 

 

 

Sans titre, encre noire, 23 x 15, 2018

 

Liminaire, technique mixte, 30 x 22, 2018

 

Ave = +++, encre noire, 21,5 x 26, 2018

 

 

Vivre dans une capitale du nord de l’Europe actuelle, c’est vivre dans un espace dense et colmaté.

C’est vivre là et essayer de comprendre ce que cet espace si peuplé de vies intimes et de lignées historiques offre à penser, sentir, espérer, dialoguer, construire. Quoi donc ?

Un espace à trois dimensions saturé, souffrant, même martyrisé par les populismes actuels, mais dont la vitalité est très loin d’être épuisée et qui cherche, cherche, cherche sa forme future ; peut-être là, juste là, derrière la porte, derrière la vitre : c’est ce que nous dit, en toute confiance, Nicolas Hilfiger.

 

Ceci à tous les étages, 60 x 60, huile et stylo Bic, 2018

 

 

Yves Bergeret

 

 

 

 

 

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2 responses to “Voir en coupe, avec Nicolas Hilfiger, peintre”

  1. MICHEL says :

    À part « Percée » et « Silence, on tourne » ainsi que quelques dessins de têtes macabres, j’adore ces tableaux de Nicolas Hilfiger. Impression d’assister à un défilé de toiles mixées de dessins de Dürer réactualisés, de vignettes de BD et de vivants morceaux d’une chair futuriste.

    Surnage la perception d’une vraie recherche de la réalité du monde en ce moment, de la couleur du sang de notre époque, de filaments des neurones sociaux qui traversent le crâne de notre civilisation.
    C’est pimpant, malgré tout, comme la pièce du boeuf écorché de Chaim Soutine inspirant d’abord le recul puis apportant à l’esprit toute sortes de réflexions sur cette expérience qui s’appelle notre vie.

    En prime, ou en basse continue de ces belles et violentes choses, l’article qui les commente est majestueusement éclairant et inspirant.
    Quant à la photo du mur de la poste de Montrouge, je l’abandonne sans commentaire à sa splendeur naturelle ( les arbres, le mur fusionnant avec la lumière d’automne ) conjuguée en filigrane aux couleurs du peintre.
    Celui-ci, soit lutte contre des tourments intimes qui le fracturent et le recomposent soit oeuvre sans discontinuer dans la joie de peindre ce qu’il voit et ce qu’il respire du monde.

    Anne Michel

  2. MICHEL says :

    Nuance ! Je dirais plutôt dans la ferveur inquiète de ce qu’il voit et de ce qu’il respire de notre monde. Pas vraiment dans la joie.

    Anne Michel

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