Oraison (récit d’une vie de Samori Touré, par Romain Poncet)

 

 

Voici le prologue d’un texte à la fois récit, étude historique et roman d’un jeune professeur et chercheur en histoire. Ce texte évoluera probablement un peu : la rédaction de ce grand récit est activement en cours. Il est logique que le Carnet de la langue-espace propose à ses lecteurs de s’y intéresser. Pour deux raisons.

 

D’abord, dans cette période de puissantes migrations contre lesquelles se dressent les racismes et les populismes européens les plus barbares, il est nécessaire de redire avec Carène, après Carène, que les migrants du Sahel portent en eux et dans leur parole même, outre une anthropologie particulièrement riche, un corpus populaire de personnages réels qui ont amené à repenser en profondeur le monde et les relations entre ses terres sud et ses terres nord. Thomas Sankara, Kwamé N’Krumah, Franz Fanon, Patrice Lumumba, par exemple. Samori Touré est de ceux-là, vers 1900. Leurs puissances symboliques, politiques et populaires pour encore à présent une grande partie de la jeunesse africaine sont parties constituantes de cette langue-espace là.

 

Ensuite il est important qu’un jeune historien français s’attache à redonner toute sa place à Samori. Et cet historien, Romain Poncet, nous montre ici que le langage littéraire, voire poétique, convient parfaitement aussi à la recherche historique. Yambo Ouologuem n’est pas seul. Très loin de faire le caniche savant de la francophonie ou le bon élève de la classe qui brigue des prix littéraires, Romain Poncet porte à incandescence son écriture pour l’efficacité de sa recherche. J’invite le lecteur à suivre l’évolution du grand projet de Romain Poncet.

 

Yves Bergeret

 

***

 

A la fin de l’avant-dernier siècle, la République Troisième réfugie ses rêves dans l’au-delà de ses frontières d’Europe. L’un d’entre eux, pas le plus brillant, pas le plus accessible, porte le nom de Soudan.

Ce nom et ce rêve n’existent aujourd’hui qu’à l’état de spectre décomposé sur les frontières du Mali, du Niger, du Burkina et de la Côte-d’Ivoire.

Le Soudan français accoucha la dernière mystique militaire du XIXe siècle : celle d’un sabre rédempteur porté dans les Ténèbres, du Haut-Sénégal jusqu’aux rives du lac Tchad, par quelques fils de Marianne.

 

Mais au milieu de la symphonie française, un refus de vingt ans : Samori Touré, bâtisseur d’un empire épousant la boucle du Niger, finalement jeté à bas en 1898.

 

 ***

 

ORAISON

 

 

Samori.

Trois syllabes inconnues des trente années de ma vie. Ton nom ne m’a pas manqué.

Le poète évoquerait un syndrome de « membre manquant », une nostalgie sans cause précise.

Je ne suis pas poète.

Je ne connaissais pas Samori. Le hasard m’a placé sur la route de ce nom, de ces sonorités sèches autour des trois lettres plus froides, m-o-r. Un nom avant une réalité vieille de plus d’un siècle.

 

Pour la majorité écrasante des êtres qui furent ses contemporains, Samori est un nom. Comment ce nom fut-il prononcé par ceux qui le dirent ?

Il faudrait pour répondre les pages transparentes d’une Bible et les centaines de volumes d’une encyclopédie de l’ancien temps.

– – –

« Samory », articulé par le brave lecteur du Petit Journal encombré de sa pipe, qui ponctuait d’un rire glouton ce nom d’épouvante – et un brin pénible pour l’orgueil de la République Troisième ;

– – –

« Samori ! Samori ! », comme le criaient avec excitation les gamins de Kankan, à la parade de sa troupe de cavaliers, vêtue d’apparat, avant les silences plus sévères des audiences aux requérants venus de tout l’empire ;

– – –

La voix des capitaines, des militaires, des Jacquin et Gallieni, des Combes et Archinard, tous lancés sur ses talons, oscillant peut-être entre mépris, colère contenue et découragement – en fonction des circonstances – « Samory… »

– – –

Les soldats de troupe, eux, y mêlaient haine et terreur, au cœur des batailles, « Samory !!!! »

Mais après avoir crié, susurré, rugi, dans la rue, les forêts, à l’Assemblée « Samory ?! », le nom cessa de se dire et dans l’hexagone raccourci du siècle d’après, au bout de ses crimes et aventures non-repentis, l’exclamation devient immuable : « Samori ? »

 

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**********

 

Et Samori est image. Sur les clichés militaires, après sa capture en 1898 ou dans la solitude du Moyen-Congo jusqu’en 1900, cet homme rigide, droit, entouré d’officiers et de tirailleurs tout aussi rigides et désordonnés, ne ressemble pas à un homme en propre.

Il est l’image du captif, dépourvu de souplesse. Son visage ne laisse rien paraître, quand son visage apparaît sur les photos baveuses et sans contraste que les apprentis reporters aux armées tirent tant bien que mal en ces circonstances.

 

 

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Samori devient l’Inconnu, une figure saisie par l’histoire et ses phrases bien ordonnées. Comme tous ceux que la fatalité a portés sur le chemin de la France, on l’affuble d’adjectifs qui ne sont pas de sa langue.

Sa lutte désespérée le fait héros. Sa défaite le bâillonne. Il est celui qu’on raconte, comme les autres vaincus. Il est dit.

 

On raconte : le Mandingue se livrait au négoce des esclaves – les dévorait –, comme tout colporteur prospère. Les petits profits de la vente de kola ou d’objets en fer forgé ne pouvaient étancher toujours son appétit.

La chair contrainte, dissimulée dans l’ombre des cases ou par les lueurs grises de l’aube, au bord des chemins, allant au point d’eau, ces corps longs recelaient la vraie source des grandes fortunes.

 

L’émir aspirant recourut aux assauts, détruisit les villages fortifiés jusqu’aux fondations. La guerre naquit en son âme aux mêmes sources que l’ambition, vieux fleuve humain que certains s’efforcent de remonter au prix du sang des autres et qui se noient toujours à mi-chemin dans un rouge familier. La soif d’or s’étanche de moins en moins à mesure que l’horizon s’élargit.

 

Le colporteur se fait général. La chasse aux esclaves, puis la chasse aux peuples. Premier chapitre du conte de l’Afrique-excèsde-nuit.

 

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Et on dit après : voilà ce règne contrarié par l’irruption de plus puissants chasseurs de peuples, aveuglés de bons sentiments, parlant de poudre et de bibles, menant sans relâche la poursuite à leur ennemi, étranger chez lui, soudain, face à ces nouveaux maîtres.

 

Enfin, la capture, l’infamant contact des parjures et forgerons de vérités. Rien d’inédit, pas même sa fin de déporté. Samori n’aura pas de consolation posthume. La chaîne ne s’arrête pas à son cou, elle cliquette devant et loin encore derrière.

A peine reconnaît-il, depuis sa cellule du Gabon, le bonnet de Behanzin ou le dos fier de Ranavalona, tous deux jetés aux portes de la mer d’Algérie, qu’il sent dans son dos les regards déterminés de tous les sans-noms, sans-pays encore, alignés loin jusqu’au prochain siècle, déplacés, déportés, décampés, tous refoulés par la main inflexible qui l’emporta, lui, loin de Guinée, pour crever des poumons sous l’Equateur.

 

Même sa fin, de la défaite jusqu’à sa mort, seconde et définitive, n’est pas inédite. Répandue dans tout le lointain royaume de l’opinion, Samori a cessé d’être un homme de sang et de nerfs.

Les rotatives modernes l’ont pressé jusqu’à le travestir en papier couleur pour les suppléments illustrés du Petit Journal. Les fibres des héros, pour notre temps élargi, empruntent tout au bois broyé, pas grand-chose au modèle.

La capture de Samori, le suicide empêché de Samori, enfin la mort de Samori, placardés en Unes, livrés au lectorat avide de « nouvelles du monde », ont dépossédé le chef de guerre de lui-même, le réduisant à des images.

 

Images à dormir debout, auxquelles aspirent les foules de la République, trop occupées à noyer leur temps dans un travail frénétique et dans l’exercice d’une parcelle de souveraineté dérisoire.

Où rêver ? A quel moment ? L’image-spectacle d’un lieutenant Jacquin, saisissant au collet l’infâme Samory qui s’échappe au galop, voilà un rêve épique à frais modéré ! Et qui mieux est, un rêve tout à fait communicable, excellent combustible de fierté nationale. Samory, te voilà, gibier de patriotisme !

Sur tes os, bientôt mêlés à tant d’autres, la France bâtit son autel, si haut qu’elle oublie bientôt l’origine de ce tumulus d’où il lui semble contempler l’horizon du monde par la seule grâce de ses idées généreuses…

 

Samori, je t’ai même vu sur un T-Shirt à gare du Nord, un jour d’octobre. Blason sur la poitrine d’un de ceux qu’on étouffe sur le seuil des gendarmeries, offert à des milliers d’yeux qui te voyaient sans te reconnaître.

 

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**********

 

Combien d’années vécut Samori ? Que disent les photographies du guerrier. Déjà, sur le gris et blanc du Journal des Voyages, les rides soulignent son regard disparu. Il trône par terre, droit, le visage énigmatique, comme soutenu par un sourire de gêne ou pénétrant – qui peut le dire ?

Le public applaudit : quel ennemi ! Quelle prestance ! La France trouvait le temps de s’enorgueillir à l’issue de dix-huit années de massacres : la victoire autorise le passage de l’exécration à un état d’âme plus magnanime.

 

Cet homme unique, cet empereur figé dans son abaissement, pouvait enfin être ce que la République une et indivisible poursuivait partout en Afrique de l’ouest : le tesson manquant au miroir de sa puissance.

 

Capturé une seconde fois par l’objectif, le voilà sans histoire ; Samory ne peut plus être plus que cette silhouette vénérable. Il n’y eut pas de Samori robuste, insaisissable, dans la force de l’âge.

Qui oserait évoquer un Samori ambitieux et rétif à la lumière française ?

Et Samori n’a pas fréquenté le domaine de l’enfance. Il sort tout armé de l’œil de son premier ennemi français, en l’an 1882.

 

En fait, il n’y a pas de Samori avant la capture, pas vraiment.

Deux fois prisonnier, cent fois. Prisonnier du filet tissé maille après maille, à force de mots pour enfants et pour leurs pères, de rhétorique politicienne, d’analyses très rigoureuses…

Le filet sans fin qui s’imprime sur tous les papiers pour dire ce que fut Samory, pour raconter l’adversaire, pour le priver des mots qui furent les siens et ceux des siens et du moindre des esclaves qu’il envoya sous terre, les mains disloquées.

 

Dès l’instant fatidique – l’éruption de magnésium, les quelques secondes immobiles – Samori entre dans sa longue captivité. Dans les recoins de l’hexagone, on peut étaler les rapports, sobres ou spectaculaires, de sa résistance. Les braves citoyens de France dévorent les pages des journaux, où l’on frissonne à la mention des longues courses dans la jungle du Liberia ou à l’évocation de la ronde des busards, qui indiquaient sans cesse aux troupiers tricolores la direction prise par le cortège du tyran malinké.

 

On tirait sur sa cigarette avec délectation et l’on murmurait dans un souffle : « l’émir félon », quand un autre, à la veillée ou sous ses draps, soupirait : « Samory tyran nègre. » Protégée par des milliers de kilomètres, certaine de la dépossession de son effroyable ennemi, la France jouissait du spectacle en toute quiétude.

 

Et cette silhouette impénétrable, drapée dans son burnous, on s’amusait à l’admirer. On se voulait beau-joueur, plus fair-play que les rivaux du nord de la Manche qu’on s’enorgueillissait d’avoir toujours laissé tirer les premiers.

 

D’une voix peut-être un peu trop forte, on parodiait la grandeur d’âme des moustachus galonnés, des Lamy et des Archinard, des Dodds et des Gallieni ; le patriarche, tout en répandant quelques gouttes de gros rouge sur la nappe cirée, psalmodiait : « Aux hommes d’honneur, généreux dans la victoire, impassibles dans l’épreuve. »

 

Mieux encore : on se prenait à souhaiter l’apparition de ton image, Samori, jusques au cœur des cauchemars. Mêlée aux divagations d’un esprit en sommeil, ta face immobile arrachait des cris et des sueurs…

 

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Comme il était délicieux de se tirer de l’inconscience pour se trouver protégé du Mal par des draps chauds.

On s’épongeait le front en riant et la nuit retrouvait son silence.

 

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Les années passèrent et passent encore. On ne digère pas les cauchemars aussi vite et bien que le rôti du dimanche. Que pouvait-on donc faire de toi, prisonnier, puis mort en détention, puis enterré avec les honneurs par trois sous-officiers sous vingt centimètres de terre ?

 

Il arriva ce qui arrive aux songes dérangeants : plus personne n’en parla plus et, parce que d’autres émois occupaient les regards du bon peuple de France, chacun crut de bonne foi t’avoir oublié.

Et vraiment, personne ne te voit ! Vois comme il faut que l’on parle de toi ! Ton nom ne suffit plus à évoquer la fureur de vingt années ; les raisons de la guerre sont trop lointaines, nul ne peut plus les nommer, ni situer son théâtre…

 

Ta cruauté d’Epinal et ton appétit d’esclaves sont à peine accueillies par des : « ah bon ? »

Te voilà loin Samori, deux fois prisonnier, et aujourd’hui deux fois exilé. Hier maintenu loin de la Guinée en plein Equateur, aujourd’hui relégué à l’arrière-plan des mémoires, chassé du domaine imaginaire vers la cellule fétiche de la mauvaise conscience – où la mémoire française relègue à l’envi les scories de son prestige.

 

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Comme un regret mal assumé, on croise par hasard les traces de ton existence. Pas tout à fait de ton existence : du passage de ton ombre sur les rues de la capitale. On trouve dans certains cartons de brocante les imprimés dont tu formes l’unique sujet, et qu’on emporte pour une somme qui excède rarement cinq euros, montant tacite qui te hisse au-dessus du prix du papier.

 

Le chineur sait qu’il acquiert un haillon d’histoire, tombé et recueilli par quelque collectionneur mort depuis deux générations. Les bords du journal ont durci et foncé, mais peu importe : la gravure conserve toutes ses couleurs.

 

En rognant les marges au cutter, elle servira d’ornement au mur d’un salon ou d’un bureau, entre deux rayonnages de livres. « Capture de Samory par le lieutenant Jacquin. »

 

 

 

Un écho de gloire, une scène enlevée, bien faite pour édifier le lecteur et lui réjouir la vue. Fachoda cuisait encore sur l’échine des petites foules nationalistes quand le lieutenant et ses hommes firent savoir par télégramme que le chauvinisme français n’avait pas capitulé sur tous les fronts.

 

Ce fichu nègre en avait fini de cavaler à tous les vents. La France et son armée démontraient enfin qu’elles savaient être fidèles à leur promesse. Car on l’avait juré, toujours plus amèrement : Samori serait vaincu et couvert de chaînes. A cet unique objectif, tout sacrifier. Telle était la promesse faite à Marianne.

 

Pour la tenir, on ménageait, on attaquait, alternativement, sans souci de parole engagée. Les pistes se décoraient de villages calcinés, les jungles étaient fendues, brûlées les savanes, mitraillés les rebelles car la terre est à la France mais aucun de ces sauvages ne le concevait.

 

Samori, tu n’auras jamais su que la guerre te harcelait aussi dans ce camp de réserve insaisissable, inconcevable, qu’on appelle l’opinion et qui sèche les veines de son ennemi jusqu’à lui arracher son nom.

Samory Touré, Almamy de Ouassoulou.

 

Te voilà réduit à l’épaisseur d’une page de journal, te voilà mutilé et réécrit. Samory. Sans titre, jeté à terre, effacé, dispersé par le silence de ton adversaire, à la parole bancale.

 

 

Romain Poncet

 

 

 

 

 

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