Lagune

 

 

 

Où le luthier, arrivé au marché de Mestre, à Venise,

voit que l’Homme de grès, venu de l’autre bout du monde,

est son frère.

 

 

 

Cycle de sept poèmes créés et calligraphiés dans la lagune de Venise par Yves Bergeret du 20 au 29 octobre 2018, en trois exemplaires sur quadriptyques de Rosaspina 285 g de Fabriano en format 25 cm de haut par 70 de large, avec divers collages dont des dessins d’Alguima Guindo qu’il a faits en août 2004.

 

 

1

Peu de vos récits actuels sont clairs, chères montagnes.

Peu de vos vols ce matin ont été clairs, chers oiseaux.

Qui m’aidera sur le chemin du sens

à flairer comme un chien perdu où donc

est la parole claire, car je le sais, je le sais,

elle ne cesse jamais de résurger ?

 

 

2

Qui à l’écart des îles privées aura l’idée de plonger

avec un sac de livres généreux et d’images intenses,

de le déverser dans le coeur des courants

qui atteignent les villes ravagées de violence là-bas

sur la côte désorientée du continent ?

 

Qui en nageant à ces profondeurs les yeux ouverts

à longs battements de pieds aura l’idée d’aller çà et là

pour emplir de poèmes encore incolores ce sac

et de remonter avec lui là où justement il plongea

et où il découvre à présent une ville.

Avec une place ouverte et belle.

Où finissent de s’assécher le vinaigre et l’acide.

Où se réunissent celles et ceux

qui tiennent le futur ouvert comme un cormoran

séchant sur un récif ses ailes au vent ?

 

 

3

« Nous voilà, nous arrivons de très loin »,

dit l’homme tout en grès.

 

Même ses os sont de grès.

Son cerveau se compose de millions de grains de sable,

beaucoup plus minutieux qu’une mosaïque de banquier.

Son cerveau : l’extrême fond de la lagune,

que vous imaginiez sans sable,

extrême fond de la lagune pourtant si peu profonde,

extrême fond qui ne se peut voir sous l’eau

ni sous la vase contemporaine.

Il ne se peut voir : il s’entend.

 

Personne ne sait comment les grains s’assemblent

mais la congruence appartient à notre volonté de vivre.

 

Personne n’écoute comment le grès se désagrège

mais l’émiettement, la multiplicité, c’est notre nécessité

de ne pas laisser populisme ou académisme broyer vie.

 

4

A vidé son sac sur la place le plongeur

et les poèmes du sac sont tombés sur les dalles du sol.

Dans le bruit et le froissement des poèmes

grésillent aussi des couleurs, des pinceaux,

des brosses et d’autres choses encore sans nom.

Tout cela, le plongeur l’a aussi trouvé vers le fond,

joie intime des courants, couleurs et mots.

Couleurs et mots grimpent sur des murs de briques,

grimpent dans la gorge rauque des mythes

et la gorge tousse tousse tousse en

crachant en expectorant en soufflant

l’humaine splendeur qui remercie ce qui

dans le sédiment boueux foisonne,

plein de sève et de vie future. Ce sédiment,

ce sont les hommes de grès qui l’ont fait,

ce sont les hommes, tous, qui l’ont fait.

 

5

De chaque grain de sable sous la vase

vient une graine

germant dans l’image verte ou jaune

ou même bleue ou grise,

selon les heures et les vents.

 

A chaque grain sous la vase

une image flottant avec l’ombre des poissons

sûre et fuyante, argentée et sombre,

un léger virage de l’espace, et sa buée rose.

 

6

Ciel très agité, bourrasques retournant les tentures

comme des feuilles presque mortes,

ciel très agité, encore plusieurs prières,

plus des cris pour sauver son au-delà,

sa liberté, sa survie. Ciel très agité.

Est-ce que la haine va l’emporter ?

Mais sur les murs de briques qui s’assemblent

là-haut en coupole, mais sous le grand plafond

en forme de carène inversée,

l’image et encore l’image se tendent et luttent

et l’image, et les figures peintes rient.

 

Mon cher, les mythes s’embrouillent,

mon cher utopiste, mon cher enfant.

Et les gens ne désespèrent pas ?

 

Non, sur les murs, sous le plafond

les images se débattent toujours

réclament les grains de la parole,

parole mon beau sable fluide

qui déplace les vérités des puissants,

sable mystérieux qui file

par ses couloirs opaques

au fond de l’eau de la lagune.

 

7

Cet homme de grès, lui aussi sait sortir

de l’eau opaque par un matin de brume

et son fils aussi et sa fille aussi

et ses frères et les mères aussi,

tous sont de grès, de la tête au pied.

L’eau de la lagune les traverse en silence

et n’en détruit rien, n’en efface rien.

Eux donnent à la lagune l’autre pensée,

comme une pluie scintillante, la pluie

qui apaise l’horizon en guerre.

La pluie qu’ils donnent est le lien cristallin

qui enlace les mythes et les images,

même jusque vers les bords épineux de l’âme,

puis qui se dénoue de soi-même par un matin de brume

tandis qu’à mi-hauteur de l‘eau et de l’espérance,

blancs, des oiseaux migrateurs

emportent et apportent encore d’autres grains

d’un sable inconnu.

 

 

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

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One response to “Lagune”

  1. Antonio Devicienti says :

    Je reconnais dans ces textes aussi, cher Yves, ta PAROLE CLAIRE et nécessaire.

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