Le Luthier, à diverses altitudes

 

Cycle de quatre poèmes créés par Yves Bergeret à Venise du 15 au 18 octobre 2018, le premier accompagné d’un dessin à la gouache de G., les trois suivants avec certaines strophes calligraphiées (en trois exemplaires, encre de Chine et acrylique sur quadriptyques horizontaux Rosaspina 285 g de Fabriano de 17,5 cm de haut par 100 de large) par le poète ; les photos allant avec le dernier poème ayant été prises au marché de Mestre, à Venise.

Ces quatre poèmes se lisent en italien dans la traduction particulièrement dynamique du poète Francesco Marotta, à cette adresse :  https://rebstein.wordpress.com/2018/10/28/liutaio-iii-1-4/

 

 

1

Couleurs à ras de goudron

à Venise, les 15 et 16 octobre 2018

 

 

Traversant Paris je vois soudain sur un trottoir

le luthier. Par terre, contre un immeuble,

jambes allongées, adossé à un soupirail.

Pour payer son voyage vendant des gouaches vives

qu’à même le sol il fait sur des petites feuilles :

un puissant bolide rouge dont le nez s’écrase

contre le bord de la feuille, avec du bleu et du vert,

c’est le travail de ce matin,

personne dedans le bolide, juste disponible, comme cela.

 

Assis sur l’asphalte, il voit

les immeubles par leurs pieds,

les citadins par leurs semelles

et la ville par son enfer de solitudes

tandis que ses hauts célestes sont figés

dans des gestes de congélation raciste.

De tout cela relèvent bien un pseudo-langage, des cris,

une rumeur, mais c’est surtout douleur

à qui le luthier répond par les silencieux rouge,

bleu et vert de son bolide.

 

Dans son dos le soupirail dit :

« j’ai la largeur de ton dos, luthier.

Dans ton dos je tonne,

par ton dos je tonne.

Je suis bouche de la montagne renversée

dans laquelle sont creusées les caves de toute la ville.

Je suis la cascade à l’envers

et dans la boue gelée des paroles piétinées

je suis ton rouge sans concession

et ton bleu sans patrie et ton vert sans clôture.

Voilà pourquoi, cher luthier, tu es ma voile rouge,

dit le soupirail, ma voile tempêtueuse

qui passe sur la ville et si peu de gens me voient,

et si peu de gens te voient ».

 

« Pattes de canard à trois pattes

rouge bleu vert

nous barbotons à cœur fendre

à vision fendre à trottoir fendre

à sérac détacher à rocher précipiter

à misère cacher à granit satelliser

rouge bleu vert »

c’est ce que disent en choeur les trois couleurs.

 

*

 

2

Meije

 

 

 

Or moi l’avant-veille dans les Alpes j’avais cru bien faire

en passant le pont où des niais sautent à l’élastique

dans le vide pour se racheter une âme,

en passant par le col goudronné pour rien,

en passant par le village de jadis

bétonné dans la bêtise fraîche.

Or je ne trouvais rien, rien et rien.

Quelques notes creuses et des accords vagues et faux.

Quel ennui !

 

Mais cette nuit-là je m’allongeais au pied de la Meije,

la plus grande face nord de ma jeunesse :

cinquante ans après je lui ai parlé toute la nuit,

je l’ai écoutée toute la nuit.

La pleine lune soutenait ses syllabes.

 

Elle m’a expliqué mes erreurs

et m’a dit de deviner où j’avais perdu

le chemin de la lutherie.

Elle a ainsi rendu mon passé léger comme le son de la mer

quand l’avidité des hommes ne l’étouffe pas

et qu’on la traverse parce qu’on a une âme

immense et indéfinie comme la sienne,

mouette même dans les petites choses,

poisson sous les nuages,

vague et plancton dans la joie de la pleine lune.

 

En somme dans la nuit la Meije

n’avait même pas besoin de couleurs.

Des glaciers et des parois

et des arêtes rocheuses lui suffisaient,

juste posés sur l’ossature du grand récit.

Il n’y aurait eu que des luthiers

pour y évoluer libres vers les hauts et vers les bas

par d’invisibles échelles de gammes futures

et parmi les profondeurs des cinq océans

s’enroulant là sur l’axe du monde.

 

 

*

 

3

Chercher du bois

 

 

 

Pour rejoindre la vallée du Pô et la descendre

le train roule au pied de la Croix des Têtes,

long contour par la berge de l’énorme

rivière grise encaissée furieuse et

là-haut deux mille cinq cents mètres de parois en chaos.

Multiples couches sédimentaires brassées en tous sens.

Rien de clair ni de ferme,

ce n’est pas couleurs ni gris.

Sans doute est-ce pure violence

recroquevillée sur elle-même

mais explosant vers le vent :

c’est tout simplement le démon des frontières,

la grimace du refus

et la haine qui a peur du moindre étranger.

Menaçante la chaotique paroi sédimentaire

n’offre pas le moindre bois de lutherie.

 

 

*

 

4

Marché

à Mestre, Venise, le jeudi 18 octobre 2018

 

 

Tout en bas de la plaine du Pô,

la lagune et, à Venise, l’héroïque cacophonie

du grand marché de Mestre.

Tous les peuples de l’Asie, de l’Afrique, de l’Europe de l’est

s’y croisent et parlent, petits commerces fragiles,

légumes et fruits, quincaillerie et vêtements en tous sens.

 

Engloutie par la brume la beauté des palais,

engrossée par les marchands de croisière

la beauté des peintures anciennes.

 

Au marché de Mestre j’entends cinquante langues

de montagnes et de plaines, d’archipels et de déserts

et au milieu d’elles la voix fine et frêle du luthier

qui ajuste l’accord des pronoms

et écoute au plus près

les harmoniques des verbes.

 

 

*

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

 

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