Bâtir toujours, Baptistère de la Cathédrale de Padoue

 

 

Baptistère de Padoue 00.png

 

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Un lieu de changement radical dans la vie d’une personne, comme un baptistère, ne peut être ordinaire. Les images qu’on y installe sont loin d’être anodines : dans le temple « hounfor » du vaudou haïtien les oriflammes de milliers de paillettes et perles cousues sur tissu, d’environ un mètre carré, prennent en scintillant part active à la convocation concrète de l’« esprit », le loa ; puis, dans une continuité parfaite, le « loa » met en transe visionnaire ou curative l’impétrant. Dans un baptistère la fonction de l’image est encore plus grave car, alors que la transe est éphémère, le baptême opère un changement définitif dans le statut même de la personne. Or dans le Baptistère de la Cathédrale de Padoue l’image tend à devenir l’actrice principale de l’acte sacré en cours. D’un acte humain.

 

 

Ce bâtiment est un peu moins grand que celui, sans coupole, de Poitiers, du quatrième siècle et avec des fresques des dixième et douzième siècles, que je choisissais volontairement pour créer et dire en mars 2016 mon poème-installation Cheval-Proue (on peut le voir sur ce même blog avec ce lien :  https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2016/03/23/cheval-proue-poitiers-baptistere-20-mars-2016/ ). Reprise bien des fois en Europe, cette œuvre dit, au sens épique, la geste héroïque et fondatrice des migrants actuels, porteurs de civilisations, qui traversent une mer furieuse.

 

Le Baptistère de Padoue est un peu plus grand, je crois, que celui, sans coupole aussi, de Varèse avec ses restes de fresques du quatorzième siècle, que je découvrais grâce à Antonio Devicienti et avec lui ( on peut lire sur ce blog nos analyses conjointes, à cette adresse : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2017/06/07/varese-baptistere-cathedrale-avec-antonio-devicienti/   )

 

 

 

Au Baptistère de la Cathédrale de Padoue, l’ensemble majestueux, foisonnant et très dynamique de fresques est de Giusto De’Menabuoi. Il l’a réalisé au quatorzième siècle. Dès qu’on franchit le seuil, on est très vivement saisi. Par un effet de foules, figurées partout, de haut en bas, immobiles, en attente mais aussi en acte. Et pourtant, de cette masse humaine, rien ne pèse ni n’étouffe.

 

 

 

 

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C’est que le Baptistère a été bâti et peint pour justement sa fonction majeure. Pour qu’on y entre et y vive une radicale transformation du statut le plus profond de sa propre personne. Vertige et baptême.

En bas un cube parfaitement maîtrisé, avec de très larges images peintes rectangulaires sur les murs, à raison (en principe) de trois par mur, sur trois niveaux, donc neuf en tout par mur. Dans ces images les figures humaines sont de taille réelle, voire légèrement plus grandes, jusqu’à deux mètres dans les images de la rangée inférieure et plutôt 1,7 mètres dans les images de la rangée au dessus. Et encore un petit peu moins au dessus. Orthogonalité pour une grande stabilité, voire intimidante immobilisation de chaque scène, même si chaque image développe une puissance mythique forte. Il s’y agit des vies de Jean-Baptiste, de la Madone et du Christ.

 

 

 

Mais en haut tout change avec la transition rapide du tambour circulaire (avec des scènes de l’Ancien Testament) et des quatre pendentifs (avec les évangélistes) pour arriver à la demi-sphère de la coupole où se manifeste en forte perspective un foisonnement de vie céleste avec des centaines de personnages saints en cinq cercles concentriques : puissante giration. La coupole crée vertige, d’autant plus qu’on doit lever la tête et la tourner en tous sens pour voir, pour découvrir, comme après le baptême on découvre, enivré de renaître, une vie nouvelle. Aïe, la tête me tourne ! aïe, je perds la tête, je perds la raison ! Or un fort point fixe sommital hypnotise : les yeux très noirs du Christ pantocrator au centre de la coupole. Ces yeux fixent les gens en bas, nous, exactement de la même manière que les Zar animistes et les saints de l’art populaire traditionnel éthiopien, en particulier dans les rouleaux magiques de thérapie.

 

 

 Baptistère de Padoue 07b.png

 

 

2

Mais avant tout il est impossible de tout voir ensemble. Maîtriser du regard ne se peut. Il faut tourner la tête en tous sens. Pour voir il faut entrer dans le vertige, il faut se laisser aller à une ivresse mystique. Et finalement aussi pour regarder les rectangles d’images massives du bas, aussi.

 

 

 

3

Les outils du passage de l’orthogonalité du monde ordinaire vers le manège surnaturel qui dans la demi-sphère tourne sur lui-même à l’infini, ce sont les quatre évangélistes des pendentifs qui soutiennent le tambour puis la coupole. La fonction de l’écriture est de sédimenter et consigner la parole essentielle, celle qui est en travail dans l’acte baptismal qui lui-même ouvre à la rotation surnaturelle. Mais au dessus des évangélistes en train d’écrire, des livres sont certes figurés, mais tous fermés et non disponibles à la lecture. Pour que la giration ascensionnelle aboutisse, auprès des deux yeux noirs hypnotiseurs, au livre ouvert sur les plis de vêtement du Pantocrator. Mais sa page de droite est illisible. Celle de gauche porte en latin « Je suis l’alpha et l’oméga » : l’initiale et le point final. Tout est dit. Tout est complet. Tout a été pensé, dit et écrit. Il n’y a plus rien à écrire. Ni non plus à découvrir par la lecture. Alors nous pouvons fermer les livres et chercher ici, sur les effervescences de ce qui est peint dans le Baptistère, chercher ce qui est véritablement en acte, au-delà du livre ou même sans lui. Ce qui est effectivement bâtisseur de la nouvelle vie.

 

 

 

 

4

Si par effort de volonté et de rationalité je reprends le mouvement ascensionnel de ce monde peint ici, je peux me rendre compte que je suis guidé par un axe visuel vertical de pensée théologique et symbolique. Le lieu de l’émotion de la naissance est le mobilier des fonds baptismaux au centre au sol. Mais le lieu de l’action théologique surnaturelle est l’autel dans la petite abside, seul autel du bâtiment, où se renouvelle l’eucharistie. Une splendide fresque de la crucifixion, agitée, sombre, populeuse, foisonnante, le surmonte dont l’axe vertical est le tronc de la croix du Christ où il est peint agonisant. L’axe vertical continue au dessus par la longue fente verticale rouge dans les tissus de la Madone, sexe féminin parturiant sur le point d’écarter les drapés bleu ciel de la femme. L’axe vertical continue, traverse, à peine décalé, et c’est légitime, la page portant les mots écrits « je suis l’alpha et l’oméga » ; l’axe suit le nez pour enfin arriver aux yeux noirs de la fascination.

 

 

 

 

5

Quasiment tous les personnages peints sont lourdement vêtus de tissus épais monochromes. Petits et peu visibles sur une portion du tambour, Adam et Eve vont brièvement nus. Le Christ est baptisé et crucifié quasi nu. Mais ces corps humains en seulement trois scènes, parmi les dizaines et dizaines de scènes ici peintes, sont banals et d’une sensualité infime. Non, ce qui se donne à voir ici c’est le poids des tissus, des tissus par dizaines et dizaines de kilos. Le corps ne saurait être désirable. Dans un très lointain au-delà surnaturel il serait peut-être envisageable. Mais la foule en cercles concentriques autour du Pantocrator est d’abord foule de drapés redondants et épais.

 

 

 

6

Dans cette humanité du voile, deux personnages tranchent fortement car le fresquiste a exalté les couleurs de leurs tissus, longue tunique rouge sur le corps du Christ partiellement recouverte d’une longue cape bleu ciel sur-rehaussée de blanc ; les mêmes couleurs pour sa mère. Ces deux couleurs vibrent et brillent, à l’avant de toutes les autres.

 

 

 

7

Ces deux couleurs sur le corps du Christ tranchent particulièrement dans deux grandes images superposées, admirables. Au rang inférieur, la veille de son arrestation le Christ agenouillé au jardin des Oliviers, prie seul, scintillant. Trois apôtres assis somnolent à sa gauche. Au pied d’eux quatre, les autres apôtres attendent ou dorment, masses enveloppées de tissus presqu’informes et ternes, humanité gauche et embarrassée de sa trop lente mue, blocs humains aux couleurs faibles et maintenant fades, blocs minéraux humains parmi les blocs rocheux sombres ou même noirs où la dramaturgie de la Passion est en train de se nouer. Ces hommes informes ne communiquent pas entre eux, leurs solitudes distantes font le rythme lourd du monde embryonnaire, bien antérieur à la rotation alerte qui pivote, serrée et intense, tout là-haut autour des yeux du Pantocrator.

 

 

 

Or juste au dessus le fresquiste a composé une scène aimantée par les mêmes deux couleurs des vêtements du Christ. Le Christ debout tout à gauche attire les pêcheurs et leur barque pour en faire ses apôtres. Quand je suis entré dans la Baptistère le soleil éclaboussait la figure du Christ, puis le soleil s’est déplacé vers la mer. Voici des photos de ce mouvement céleste d’une étoile dans la fresque. Ce mouvement fait bien sûr partie de l’action du lieu. Tout en haut à gauche de cette grande fresque, une ville serrée derrière ses remparts.

 

 

 

8

Le Baptistère, apposé à la Cathédrale de Padoue, au cœur d’une des villes les plus actives et franches de l’Europe médiévale puis renaissante, ne porte presque pas de figuration de ville parmi ses images a fresco. Trois ou quatre, dans des recoins discrets du monde ici peint. Mais tout en haut du tambour le fresquiste, citant l’Ancien Testament, a tenu à figurer une solide Tour de Babel en construction, avec ses maçons partout et ses tailleurs de pierre. Dans le Baptistère, dans ce lieu en vertigineuse giration, ce n’est en fait pas l’écriture révélée qui compte vraiment ; ni l’esprit saint ; ni une grâce et un sourire d’accomplissement. Echappant aux deux profonds yeux noirs hypnotisant, ou ne serait-ce pas plutôt qu’il est encouragé par eux, exalté par eux, loué par eux, tout un peuple tenace travaille à construire un monde à venir.

 

 

 

Ouvriers de la Tour de Babel, bûcherons puis charpentiers (mal visibles tant ils sont en hauteur dans la coupole) préparant l’Arche pour Noé, jeunes pêcheurs que le Christ appelle depuis la rive, et les filets dans leur barque sont pleins pour nourrir la ville au fond, et, regardez bien, les coupeurs de rameaux parmi les hautes branches vert sombre quand le Christ fait son ultime entrée à Jérusalem. Puissant vert sombre, rythme des élagueurs sans vertige, têtus, qui même si un drame se noue ne cessent de travailler. Rythme actif dans le vert sombre tandis que dans la fresque juste au dessus les Innocents sont horriblement massacrés dans un fouillis très encombré des corps adultes dont le seul rythme, parmi l’espace saturé comme celui d’une mosaïque, est le vert jade délavé des tissus qui couvrent certains corps meurtriers ou victimes. Non, les élagueurs en dessous nous répètent avec entêtement que si la violence est là, nous ne nous laisserons pas faire.

 

 

 

9

Mais tout ce que je viens d’écrire n’est-il pas à inverser ? Le volume intérieur du Baptistère est mis en rotation autour de l’axe hypnotisant du regard du dieu fils. Certes. Mais ce manège cosmique et théologique est en fait ce qui tourne autour du jeune baptisé au sol : c’est le porteur d’avenir, le naissant, le re-naissant qui porte par sa volonté et par sa vigueur le mouvement du monde et qui le défend contre la violence qui pourrait les paralyser, lui et le monde, au sol. Mais non, la vie tourne. E pur si muove.

 

 

 

Yves Bergeret

 

 

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5 responses to “Bâtir toujours, Baptistère de la Cathédrale de Padoue”

  1. Michel: says :

    Quelle belle analyse, des lieux, où le plébéien
    entre, avançant cloué au sol, sous la voute du panthéon chrétien, couronné par le christ,
    reçoit le regard céleste transperçant et le poids des écriture et de la tradition céleste
    n’a d’autre choix que de se soumettre au rituel de l’eau, baptême traditionnel dans le trou terrestre

    Un axe vertical dominant,
    pesant, introspectif, qui soumet et livre aux intercesseurs
    pour mieux transfigurer le baptisé, désormais initié,
    par le ciel et l’eau, et par cela le soleil et la lune,
    des ténèbres à la lumière,

    un axe vertical libérant,
    du verdâtre (jade) couleur de mort et du matériel pesant de la terre,
    avec ses habits lourds du chemin horizontal
    vers un spirituel détaché, dans l’harmonie d’une conscience supérieure
    une humanité partagée libérée par le rouge de vie et le bleu céleste

    Quelle langue, quelle lecture de cet espace,
    Merci au poète photographe et historien de l’art !
    Merci pour cette invitation au voyage au delà des lieux et de l’image

    • Michel: says :

      Ainsi, l’analyse du poète photographe nous a fait découvrir la dimension alchimique de ce lieu

  2. Michel: says :

    Ainsi l’homme n’est que de passage, et sa finalité est de se réaliser dans la concorde universelle.
    Et le migrant, dans son cheminement horizontal entre frontières, autorités et lois n’est-il pas dans cette humble dimension de soumission aux forces qui le dépassent, pour enfin recevoir la reconnaissance qui lui permettra enfin de se construire, de s’élever et de participer pleinement à l’huma-nité ?

  3. carnetlangueespace says :

    Merci, cher Michel, pour ce triple commentaire, tout en humanité, force de vie et dialogue.
    Dans ce Baptistère-ci, c’est outre son mouvement en une sorte de tourbillon dont on ne sait pas très bien jusqu’où il pourrait aller, car l’image du Pantocrator à la coupole fait un peu masque de théâtre ou masque dans une danse animiste de possession, ce qui me semble particulièrement efficace et contemporain à nous-mêmes c’est le travail des bâtisseurs modestes mais tenaces : en somme, les charpentiers de la carène que nous ne devons en rien renoncer à construire ensemble. Les migrants nous rejoignent avec une force d’intelligence et d’invention remarquable, avec eux le chantier de la Carène n’en est que plus actif.
    Malgré la pression odieuse des populismes. Aujourd’hui je suis retourné à Padoue pour voir encore ces fresques. Sur la place du Marché aux fruits, un migrant assez jeune du Nigéria s’est adressé à moi, épuisé, effrayé de la violence des discours officiels racistes, en attente de régularisation et de trouver le travail stable qui lui permette de nourrir là-bas vingt personnes « au village » : un homme d’une constance et d’un courage extraordinaires.

    Encore merci, cher Michel, pour ce triple commentaire.

    YB

  4. glasmundo says :

    Merci beaucoup pour cette analyse libre et précise, raffinée, capable de lire et d’écouter cet espace, de le regarder avec l’œil humain et de le réécrire avec une parole vivante.

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