Rotation, fresques à Prelles (15ème siècle)

 

Chapelle Saint-Jacques, 15ème siècle, à Prelles, près de Briançon

 

 

 

A côté du village, Poussée Tellurique Alpine plisse et hausse les masses du Pic de Montbrison jusqu’à près de trois mille mètres ; un vallon profond après, par là derrière, Poussée Tellurique Alpine plisse et hausse encore beaucoup plus haut les masses du Pelvoux et de l’Ailefroide, puis, encore à peine derrière,  celle des Ecrins et de la Meije jusqu’à quatre mille mètres. Il y a du mouvement là-dedans, beaucoup de mouvement profond et têtu. J’ai dormi la nuit précédente au pied de la face nord de la Meije et de celle du Rateau, la lumière forte de la lune encore grosse assemblait les glaciers du haut en scène de théâtre pour les danseurs célestes. Que personne ne voit. J’ai peu dormi, me suis réveillé chaque heure : je voulais les voir. Je n’ai rien vu que des étoiles et le blanc lunaire des glaciers puis l’aube qui a resserré en gris argenté les crêtes sommitales avant de les lâcher en flèches tourbillonnantes dans le ciel. Les torrents qui confluent à La Grave au pied de ces faces nord immenses tonitruaient en portant ces masses ; les faisaient légères.

 

 

 

Pendant des siècles des pèlerins piémontais et lombards passaient à pied par le col du Montgenèvre, par Briançon, suivaient le cours de la Durance, proche de sa source, pourtant déjà violente et grosse[1]. Des semaines plus tard ils arrivaient à Saint-Jacques de Compostelle. Maintenant ce sont les migrants du Sahel qui passent au long de la Durance, chassés de leur pays par le djihad et la misère désespérante, chassés par les racistes et populistes qui ces mois-ci ravagent l’Italie pourtant si accueillante. Ils passent. Ils passent à leur tour.

 

Six kilomètres en aval de Briançon, à Prelles, au bord d’une gorge étroite où bouillonne la rivière il y a, dos à la route, la chapelle modeste saint-Jacques. On s’y arrête ; on monte vingt mètres de pente caillouteuse, on voit au fond la masse ocre du Pic de Montbrison, là-bas en haut des pentes de mélèzes. Puis on se retourne, la chapelle, on ouvre la petite porte de très vieux bois. On descend quatre grosses marches de roche sombre venue de là-haut. Non pas quatre pierres tombales, non, quatre blocs rectangulaires, gris, striés, durs, cals de la main de Poussée Tellurique Alpine. Et on descend en marchant dessus. Oui, ici on descend sur les quatre blocs de la montagne, les genoux grincent, on descend dans la fosse sacrée, et c’est comme cela qu’on entre dans la chapelle. D’abord un peu sombre, puis les yeux s’accoutument. En franchissant ce seuil, en le descendant, on renverse Poussée Tellurique Alpine et son ascendant. On baisse.

 

 

 

Au dedans de la chapelle la lutte tellurique en haut-en bas se suspend. Murs clairs, plafond plat de bois sombre. Mais sur la voute de l’abside un Christ en gloire, les animaux symboles des quatre évangélistes. Et sur le haut des murs latéraux, serrées les unes aux autres en deux étages, une quarantaine de scène peintes à fresque. Pieuses, édifiantes dans leur intention apparente. Les personnages, presque tous vêtus, respirent la joie de vivre, le sain bien-être. Sauf quelques-uns. Il y a bien ici ou là de l’affliction, mais elle est digne et droite. Même le gros Christ en gloire dans sa mandorle est débonnaire et joyeux. Une humanité médiévale rurale. Nette et franche. Elle porte sa vie et la nôtre. Le poids de la mort, de la solitude, de la souffrance est faible. Rien ne pèse. Les bordures, presque toutes blanc et rouge sang, de la quarantaine d’images peintes, donnent un rythme visuel léger et tonique. Même la mandorle du Christ, loin d’être intimidante ou pompeuse, est éclairée de petits cercles blanc crème, en enfilade, on dirait un collier de perles.

 

 

 

Voilà, la masse des montagnes là dehors tout alentour se hérisse avec d’extraordinaires et très impressionnantes voix rauques. Leur chœur tellurique est grave et immense. Eh bien non, on nous dit ici : piétinez ces quatre blocs rocheux sombres et descendez. Allez, descendez ! Et maintenant que vous avez effectué le geste inverse de Poussée Tellurique Alpine, regardez le prodige : ce ne sont pas les montagnes de là-bas qui montent, ce sont les images qui montent, qui lévitent, qui flottent dans l’au-delà. Et l’au-delà, il est ici.

 

 

 

Et maintenant regardez bien les petites et les grandes choses qui font que nos images montent, montent à la place des montagnes. Mieux qu’elles.

 

 

 

D’abord parmi toutes ces images peintes au quinzième siècle voici l’image sacrée originelle : un Voile de Véronique avec l’empreinte de la tête du Christ, au dessus d’une fenêtre percée plus tard dans le mur à droite quand on entre. Courante dans les chapelles orthodoxes de la montagne de Chypre, la voici, légitimant la présence performative de toutes les autres images peintes. Empreinte prise involontairement par Véronique : elle voulait seulement essuyer le visage en sang et larmes du Christ portant sa croix vers le Golgotha ; mais sur le tissu la tête n’a ni larmes ni sang ni couronne d’épines car l’image-empreinte dit la Résurrection, voire l’Ascension. L’image renverse la pesanteur et élève et sublime. Tout dans la chapelle de Prelles découle d’elle. Les quatre évangélistes-animaux, le grand Christ en mandorle bien sûr, et les apôtres à ses pieds autour de l’autel où se célèbre le sacrifice christique. Et d’elle découle de part et d’autre de la voûte de l’abside Marie à droite qui reçoit l’annonciation de Gabriel à gauche.

 

 

 

Or ce qui se passe en face du Voile de Véronique, sur le mur opposé, est tout à fait intriguant. Certes une scène locale : un fils et ses parents, piégés dans une auberge, le fils accusé à tort d’être un voleur et pendu. Puis ressuscité. Légende très populaire à l’époque. Or une des peintures montre la petite famille dormant dans le même lit, les parents endormis à gauche, le fils endormi à droite à qui une servante félonne glisse un plat d’argent sous l’oreiller afin de l’accuser de vol. Mais voilà que la couverture du lit est figurée par des bandes monochromes parallèles et verticales, dans un style totalement original. Pourquoi ? Bandes parallèles comme le balbutiement, le bégaiement de mots à trouver puis à dire, mais on ne sait lesquels.

 

 

 

Et sur ce même mur, est peinte à droite en quatre scènes la Passion du Christ. Or la scène inférieure gauche montre trois cloueurs à gros marteaux de charpentier transperçant vigoureusement mains et pieds du condamné pour les fixer au bois, tandis qu’un quatrième homme tire une corde pour indiquer le mouvement : on va tirer croix et victime vers le haut, depuis la terre où on cloue… vers le ciel où mort adviendra et rite de résurrection s’ensuivra. Les bras des artisans sont levés, les marteaux sont en l’air, les mouvements vont tous s’effectuer. Les quatre artisans entourent le crucifié, aux quatre coins de l’image. Le Christ est un diamètre oblique du cercle de torture et d’action qui engendre la transformation du destin de l’humanité. La barbarie salvatrice de planter les clous est peinte ici pour faire voir une rotation. Le dieu est mis en rotation. Les cloueurs donnent l’énergie de la rotation, sont ce qui met en rotation la raison d’être du monde. Peinture splendidement originale.

 

 

 

J’en reviens au mur du Voile de Véronique. A gauche de celui-ci et de la petite fenêtre, une majestueuse Vierge à l’enfant assise avec, en savants et luxuriants drapés presque flamands, un Saint-Antoine debout.

 

 

 

Et à droite en haut une surprenante file de cinq riches personnages, sur fond sombre, noblement vêtus et tous enchaînés par le cou, au dessus de six personnages nus, qui embroché, qui pendu par le cou, qui pendu par les pieds : ce sont, sur un jovial fond blanc, les châtiments effroyables infligés aux riches du haut qui se sont laissé aller aux péchés capitaux et que des diables gris torturent. Frise très expressive. Incomplète, la peinture s’étant ici mal conservée au fil des siècles. Pourtant la double frise, péchés et châtiments, ne dramatise pas l’atmosphère et semble presque une pantomime villageoise.

 

 

 

Au pied de la double frise on a rangé contre le mur un vieux banc de bois clair. Sur la partie horizontale où s’asseoir, on a gravé il y a deux siècles et un siècle à grands et profonds coups de couteau une trentaine de grosses consonnes et quelques voyelles. Illisibles. Pourtant signes. Des lettres tombées là en creux, des creux dans la chair du bois, des lettres d’une langue qui se cherche tandis que là-bas en face les marteaux des charpentiers cognent et que leurs gestes robustes mettent en rotation le dieu et son monde, tellurique rotation du sens qui se cherche, de la parole qui passe et migre.

 

 

 

***

 

 

 

 

Yves Bergeret

 

 

[1] Une cinquantaine de kilomètres en aval, au bord de la Durance, se dresse la cathédrale d’Embrun. On la retrouve dans ma prose Pierre qui monte crée, à la cathédrale d’Embrun ; en voici le lien pour y accéder, sur ce même blog : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2016/10/02/pierre-qui-monte-cree-a-la-cathedrale-dembrun/

On lit cette prose également dans mon livre L’Image en acte, Algra editore, 2017

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

Publicités

2 responses to “Rotation, fresques à Prelles (15ème siècle)”

  1. Anne MICHEL says :

    J’adore vos envolées visionnaires, comme les images qui montent légères
    vers l’au-delà.
    J’adore cette cascade d’imagination épousant étroitement le monde concret, duo trépidant au centre duquel se glisse votre savoir de l’esthétique et de l’historique. On sait dès qu’on lit le texte que l’on y reviendra, attiré par le désir de mieux comprendre, de mieux apprendre.
    Et cette chapelle ! Moi qui me méfie des atmosphères prosélytiques suscitées par l’art religieux, je dois avouer que l’ensemble de ces marches montagneuses conduisant à cette démonstration, par des fresques, d’une foi d’époque frémissante et puissamment, ardemment colorée, m’a émerveillée.

  2. Geneviève Chignac says :

    Quelle belle découverte que cette chapelle ! La lecture de sa description et les photos qui l’accompagnent donnent vraiment envie d’aller la voir. Une nouvelle fois, merci cher Yves !

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :