Pages en Sicile, été 2018 (5)

 

Castiglione di Sicilia, la Cuba, 6 août 2018

 

Cette Page se lit en italien dans une traduction magnifique du poète Francesco Marotta à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2018/08/11/la-cuba/

 

 

 

 

Sixième, septième siècles. On arrive du continent en passant le détroit de Messine sur une barque. On veut gagner Palerme, la grande cité depuis mille ans à l’autre bout de l’île. Y aller par cabotage au long de la rive Nord est trop risqué à cause des pirates et autres naufrageurs. Y aller par la rive Est puis la vieille cité de Catane, phénicienne, puis les bourbeux marécages du delta du Simeto puis les collines centrales à n’en plus finir, est très malcommode. On prend donc la première vallée à droite après Messine, celle de l’Alcantara, qui creuse son lit dans les couches de basalte dur. On remonte des gorges impressionnantes où l’érosion fluviale travaille en grandes formes géométriques lisses ce que le volcan a donné. Longues gorges profondes. Soudain elles s’ouvrent, on débouche sur une vallée riante. Hautes collines boisées à droite. A gauche l’énorme volcan, qui fume et gronde, très haut dans le ciel. Menace redoutable. Impossible de poursuivre sa marche vers l’Ouest sans chercher à se concilier la force voire la colère de ce dieu tellurique. On fait halte, on le salue, on fait quelque sacrifice, au moins une chèvre, on s’assied ou s’agenouille, on attend un signe. J’imagine volontiers qu’un oracle, une sybille, un devin vit là, au lieu même de l’ouverture de la vallée. Et justement c’est le lieu de la chapelle byzantine de la Cuba, dite Chiesa di Santa Domenica. Construite entre septième et neuvième siècles, sans doute d’autres maisons en pierres de lave autour, des tombes, des champs, le lit de l’Alcantara à trente mètres.

 

Si petite soit-elle l’église impressionne, elle aussi, grave, coriace, robuste. En grosses pierres de lave noire, un ciment frustre, quelques briques épaisses de terre cuite. Une coupole de pierres sombres, sans doute la plus ancienne de Sicile. Elle me fait penser aux toutes premières coupoles de l’architecture médiévale de Géorgie que j’ai vues en 1974 dans le fin fond de la campagne, au pied du Caucase, vers Chouamta. Ici une nef très courte avec seulement deux travées, la coupole la couvre. Deux bas-côtés hauts et étroits, une abside assez complexe. On l’appelle la Cuba, comme un souvenir de la culture arabe en Sicile et de ses mausolées-tombeaux de marabouts, Kouba, à coupole simple, en Afrique du Nord. Tout autour vignes, amandiers, ronces, figuiers poussent dru.

 

 

 

 

L’intérieur donne une impression contradictoire de poids et de légèreté. On devine une grande iconostase devant l’abside, et les fidèles massés dans la courte nef sous la coupole. Derrière l’iconostase, l’espace semble, en proportions, énorme pour le « iéron » où n’officie que le clergé. Murs de pierres noires et de rares briques sombres. Plus aucune trace de peinture dans un temple sûrement couvert de fresques. Sauf, dans le « iéron », les traces petites et assez confuses de deux torses et peut-être leurs têtes à auréole, à droite de l’autel, là où on peint d’habitude la table du repas mystérieux d’Emmaüs, table de l’accueil de l’étranger, du mystérieux étranger : l’accueil, à tout jamais. Le volcan gronde, les torsades de vapeurs raclent le ciel. Le petit temple sombre brasse le divin, le sacré, l’accueil.

 

 

 

Prudemment à l’écart de l’itinéraire des voyageurs et de l’Alcantara, sur une haute colline escarpée voisine le bourg médiéval fortifié de Castiglione ; de là, l’Etna se voit aussi. Un fort féodal, des ruelles étroites, on se protège, on se calfeutre, on se cache.

 

 

 

La coupole est une préhistoire de coupole. Robuste elle a traversé déjà un millénaire et demi. De l’intérieur elle n’est pas hémisphérique, mais composée de pans vaguement incurvés de briques ou de pierres de lave. Pans irréguliers, inégaux, asymétriques. Tout comme l’intérieur de la chambre magmatique du volcan, toujours inachevée et en recomposition. Microcosme magique et pacificateur en dialogue avec un macrocosme fourbe et meurtrier. Sur son pendentif nord-ouest, restent, alternant, six arcs de cercle peints en bleu et en rouge. Restes de couleurs, restes de main d’artisan peintre. Restes répétitifs, scandant la poussée de la prière des voyageurs arrêtés là pour leur péage animiste envers le dieu volcan. Vibrations alternées du bruit géologique du magma de lave. Vibrations, élan retrait élan retrait, de la peur et de l’accueil. Vibration, élan retrait élan retrait, de la pensée et de la diction. Vibration de l’ésychasme. Entre chaque arc de cercle, rouge ou bleu, se glisse un plus fin arc de cercle blanc : le suspens de la parole, qui simple et audacieuse tutoie le volcan, amadoue ses vengeances et offre de vivre. Neuf arcs de cercle.

 

 

 

 

A trente mètres, derrière de murets de pierres volcaniques envahis de vignes, l’Alcantara jette ses eaux sur une faiblesse du basalte et creuse sa toute première gorge pour aller vers la mer. Le geste de l’eau est brave, épique, démiurgique. Démiurgique comme tout à cet endroit. L’eau qui court ouvre le basalte comme un poing fermé, déplie des formes extravagantes et lisses, déjà ouvre une gorge profonde de cinq mètres où l’eau rebondit, puis de dix mètres où l’eau rit et plonge, où l’eau parle la langue des hommes qui veulent la paix et chasser les monstres. La Cuba a été ici construite parce que, pour que l’eau de la vie accompagne profondément la parole.

*

 

 

 

 

Depuis la mer Ulysse a vu

les bœufs de sacrifice dans les pentes du volcan.

Nous à pied, allant parmi les vicissitudes des monstres,

allant avec la parole comme seule arme de défense,

ce soir nous entendons le volcan

creuser sa houle, creuser ses reins,

nous supplier de lui bâtir architecture si petite soit-elle,

de lui dresser image si simple soit-elle.

Car lui n’a pas d’yeux ni de crâne

et veut renoncer au rite du meurtre perpétuel.

 

YB

 

 

Avec Carlo Sapuppo

 

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*****

***

*

 

 

 

 

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3 responses to “Pages en Sicile, été 2018 (5)”

  1. glasmundo says :

    Merci pour faire nous relire et revoir la Cuba pas seulement comme un espace de lave et architecture magmatique, humble, mystique, exilé, mais aussi comme un espace de la parole nécessaire.

    • carnetlangueespace says :

      En effet, cher Gianluca, l’espace, c’est-à-dire la langue-espace, parle continuellement. Certes encore faut-il avoir les oreilles et les yeux ouverts…

      Dans la situation tout à fait contemporaine où les populismes cherchent à rabaisser la parole, où l’urgence de vendre et de consommer cherche peut-être même à éradiquer la parole pour nous transformer en animaux de dressage justes capables de bouffer et d’obéir, la Cuba remet de manière intrépide en acte et en vie la parole qui n’a pas peur.

      YB

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  1. La Cuba | La dimora del tempo sospeso - 11/08/2018

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