Pages en Sicile, été 2018 (2)

 

Lundi 30 juillet 2018, Catane, piazza Borgo

 

 

Le raclement des pneus sur les dalles de pierre volcanique de la chaussée, le crissement des pneus, les pétarades des vespas, la ruée mâle agressive des conducteurs, les cris et les hurlements des gros bras qui trouvent viril de se parler ainsi, tout cela remonte la via Etnea : rectiligne depuis le port. Se relevant progressivement pour dompter la pente du volcan. Bruit, rage, assurance bravache, allez il faut montrer ses hormones…

 

Le gros flot montant coupe la Piazza Borgo. Quartier populaire ; voire carrément mafieux juste à côté, via della Consolazione où guetteurs et dealers s’entretuent à petit feu à longueur de journée. Allons, c’est une blague, il n’y a rien à consoler.

 

Assis sur le banc d’un arrêt de bus je vois une jeune femme, sûrement sri-lankaise, arriver de l’autre côté du flot tumultueux, avec un petit garçon dans une poussette. Elle veut traverser. Elle s’engage entre les voitures, on l’évite, elle avance, on lui hurle, on la méprise. Enfin elle s’approche du trottoir où je suis. L’enfant est inerte, attaché dans la poussette. A-t-il vu les dangers ? Il est inexpressif. Il ne dort pas. Ses yeux sont grand ouverts. L’enfant est immobile. Sans un mot. Pas vraiment affalé. Son corps est tonique. La mère atteint le trottoir, pour y monter lève l’avant de la poussette. Alors le petit garçon se met à gesticuler avec autant de calme que d’énergie, s’inventant, je crois, une danse harmonieuse et guerrière pour dégurgiter la violence de la chaussée et l’inexprimable angoisse de la traversée.

 

Puis les quatre roues de la poussette posées de nouveau au sol, la mère rejoint le banc où je suis et s’assied. Je la salue. Elle me regarde avec beaucoup d’étonnement. Je lui confirme mon salut et lui dit que j’admire son courage. « Madame, quel âge a votre fils ? – Quatre ans ». En effet son corps est plus développé que celui d’un bébé en poussette.

 

L’enfant a les yeux très noirs, les cheveux très noirs. Ses yeux me fixent puis se détournent puis me fixent. Son visage n’exprime rien. « Il ne parle pas. Il n’a jamais parlé », dit la mère. Son italien est très clair, lent, pauvre en vocabulaire. Elle me dit qu’elle attend le bus justement pour conduire son fils chez le médecin en centre-ville. L’enfant m’observe puis tourne les yeux vers la chaussée débordant de bruit et de violence. La mère continue : « mon fils est malade, il a toujours été comme cela. On ne sait pas ce qu’il veut, ce qu’il pense. Parfois il crie très fort et longuement : c’est quand je m’éloigne de lui, par exemple si je me prépare à sortir faire une course. Je vois qu’il veut toujours rester près de moi, collé contre mon corps ou en tout cas en vue immédiate de moi. Il a un problème ». Je lui réponds que j’avais été étonné de son attitude d’abord immobile lors de la traversée de cette Mer Rouge automobile, puis splendidement agité lorsque la poussette a atteint le trottoir. « Peut-être qu’en fait il n’a pas de pensée, dit-elle. – Ah, certainement si, et très abondante, je crois. Ses yeux observent intensément, je suis persuadé qu’il écoute toutes les paroles et les comprend. » Est-ce que je me trompe en écrivant que l’enfant esquisse une infime sourire ? « Le médecin dit qu’il est autiste. – Madame, est-ce qu’il souffre ? – Je ne sais pas, il semble coupé complètement du monde. – Madame, je ne le crois vraiment pas, ses yeux bougent lentement car il prend du temps pour observer de manière très concentrée ce qui se passe. Je vois bien qu’il m’observe aussi et je suis sûr qu’il écoute très attentivement nos paroles ». La mère se met à pleurer doucement. Puis dit qu’elle a une grande fille, de quatorze ans et sans problème apparent ; la mère ajoute que sa situation est désespérée car son mari, extrêmement violent, la battait et battait le fils puis est soudain parti avec une autre femme l’an passé. Elle n’a aucun revenu, ne peut travailler car son fils exige sa continuelle présence. Je lui réponds qu’il me semble essentiel que son fils perçoive une force et une assurance calmes en elle. Il est né dans les tempêtes, tout comme il vient de traverser en poussette la violence rageuse de masses de ferrailles stupides. L’enfant écoute tout j’en suis sûr ; il détourne beaucoup moins souvent les yeux vers la chaussée. Il observe sa mère, il m’observe. Je demande à la mère si elle parle souvent ainsi à des gens qu’elle rencontre. « Non, jamais ; rarement avec le médecin. Vous, vous êtes un homme calme et pacifique et vous écoutez ».

 

Qu’il soit né au Sri-lanka ou en Italie, l’enfant est le dieu Anuman, le singe grammairien qui connaît la grammaire du monde. Anuman fait des bonds prodigieux, cherche toujours à aider le dieu Rama et son épouse dont un rival cherche constamment à déchirer le lien. Pour cela il a bondi de l’Inde du sud, avec une armée de singes, jusqu’à Sri-Lanka, d’un bond prodigieux, a réussi au prix de mille luttes effrayantes à reconstruire le lien. L’enfant qui ne parle pas dans sa poussette fait sans cesse le bond de retour, de Sri-Lanka à l’Europe, de la mer tueuse à la Sicile, du trottoir est au trottoir ouest de Piazza Borgo. Il est fondamentalement et totalement étranger et comprend exactement comment sa mère et lui rencontrent un étranger assis à l’arrêt de bus.

 

L’enfant a traversé mers et montagnes, frontières et langues. Sa vision le porte très loin. Il marche très droit, lui qui ne marche pas et reste dans la poussette. Il a pataugé dans la violence des guerres et des trafiquants. La vie d’Asie pauvre et la vie d’Europe pauvre sont un marécage, un « atra palude ». Dans la matière rugueuse de son rêve permanent qui irradie d’énergie brûlante, il dresse la paix de la terre promise, promise car toute personne humaine est humaine en étant faite de parole, de dialogue et de paix. Et si la violence et le rejet raciste ravagent les terres et les têtes, l’enfant sait traverser la tempête en vacarme car il écoute et trouve en lui la force de la parole en devenir.

 

*

 

 

Au tonnerre

à la grêle

à la tempête borgne

j’oppose l’arc de mon regard

et la montagne de mon récit.

 

                                                                                 YB

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

 

 

3 réponses à “Pages en Sicile, été 2018 (2)”

  1. Geneviève Chignac dit :

    Très émue par ce texte bouleversant, et par l’inébranlable foi du poète dans la vie et l’espérance qui l’accompagne, l’histoire fût-elle violente et tristement banale. Merci Yves pour ce moment fort

  2. carnetlangueespace dit :

    Enfant visionnaire, mère admirable, osant traverser tous deux la violence du monde.

    YB

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