Boeufs roux, lente pente (à Venise, mars 2018)

Poèmes écrits, et, pour les derniers, mis en espace calligraphié, par Yves Bergeret à Venise (et Padoue, Mestre, Marghera, Lido di Venezia, Treporti) du 5 au 15 mars 2018

*

 

Dockers

 

Les photos montrent la base du mausolée (années 1660) du doge Giovanni Pesaro, église Santa Maria dei Frari, à Venise

 

 

 

Je décharge un sac de farine

pour la meilleure fortune

des générations futures.

 

Je préfère porter un à un sur ma tête

les sacs de l’amertume

pour la mieux étriller au soleil.

 

J’emporte un sac plein de montagnes

sur la nuque invisible de l’île.

 

L’heure et l’heure sont resserrées dans le sac.

Je décide sans compter de les porter à terre.

 

La cale pleure le sac

que j’emporte à l’air.

Elle pleure par le fond.

 

Sur le sac poussera l’arbre du vent libre.

Voilà pourquoi je le décharge à quai.

 

Je plie mes bras,

je jette par-dessus l’épaule chaque main,

le sac veut tomber, je réponds : « Reste ! »

mes mains aussi répondent,

mes ancêtres aussi.

 

Un pas sous le poids du sac me déhanche

un autre pas aussi

un autre toujours.

Le sac est le creux de mon âme.

 

Une main sur la hanche,

l’autre pour retenir le sac qui me glisse à l’épaule :

c’est la pesanteur rusée.

 

Tourne la terre toujours dans le même sens,

le sac s’emplit se vide à mon épaule.

 

Je décharge un sac de riz,

la rizière grésille dans ma colonne vertébrale.

 

Je charge un sac d’engrais,

la terre s’envole pour se rejoindre

entre parjure et rêve.

 

Je décharge un sac de charbon de bois,

je brûlais lentement avec lui, je crois,

je brûlais, je suis mon ombre restante.

 

Je décharge un sac de dattes,

les pierres du quai trépignent,

l’entrepôt barrit.

 

Je charge un sac d’étoffes.

Le bateau aura mille voiles

si la mutinerie enfin éclot.

 

Où cours-tu, sac ?

Tu crispes tes serres sur mes épaules

pour aller où ?

 

Je plisse mon front

sous l’énorme récit du sac.

 

Je révulse mes yeux

pour voir ne pas voir

ma liberté qui nage entre les nuages.

 

Tourner la tête vers le chien qui aboie

ferait pleuvoir l’or du sac.

Le chien se tait.

 

Le sac sur ma tête pèse trop :

ce sont les vents qui n’ont trouvé personne à punir.

Je les emporte, je les emporte.

Acceptons que ce soit l’aube et l’ombre.

 

 *

Scaricatori

Version italienne dans une traduction du poète Francesco Marotta

Metto giù un sacco di farina
per augurare giorni migliori
alle future generazioni.

Preferisco tenere sulla mia testa uno per uno
i sacchi del rancore
per meglio strigliarlo al sole.

Porto un sacco pieno di montagne
sulla nuca invisibile dell’isola.

Ore e ore sono rinchiuse nel sacco.
Decido senza contare di portarle a terra.

La stiva piange per il sacco
che porto su all’aperto.
Piange là in fondo.

Sul sacco crescerà l’albero del vento libero.
Ecco perché lo depongo sul molo.

Piego le mie braccia,
protendo le mani sopra le spalle,
il sacco vuole cadere, io gli rispondo: “Resta!”
anche le mie mani glielo dicono,
anche i miei antenati.

Un passo sotto il peso del sacco mi fa barcollare
un altro passo anche
un altro sempre.
Il sacco è l’incavo della mia anima.

Una mano sul fianco,
l’altra per reggere il sacco che scivola dalla spalla
sotto la spinta del peso.

La terra gira sempre nella stessa direzione,
il sacco si riempie si svuota sulla mia spalla.

Scarico un sacco di riso,
la risaia crepita nella mia spina dorsale.

Carico un sacco di concime,
la terra s’invola per ricongiungersi
tra spergiuro e sogno.

Scarico un sacco di carbone di legna,
bruciavo lentamente con lei, credo,
bruciavo, sono la mia ombra che resta.

Scarico un sacco di datteri,
le pietre del molo scalpitano,
il magazzino barrisce.

Carico un sacco di stoffe.
La nave avrà mille vele
se l’ammutinamento alla fine ha luogo.

Dove corri, sacco?
Stringi la tua morsa sulle mie spalle
per andare dove?

Io piego la mia fronte
sotto l’immenso racconto del sacco.

Rovescio i miei occhi
per vedere per non vedere
la mia libertà che nuota tra le nuvole.

Girare la testa verso il cane che abbaia
farebbe piovere l’oro dal sacco.
Il cane resta muto.

Il sacco sulla mia testa pesa troppo:
sono i venti che non hanno trovato nessuno da sferzare.
Io li trascino via, li trascino via.
Accettiamo che ciò sia l’alba e l’ombra.

 

03b Dockers 3b.png

 

*****

 

Une table à Venise

 

 

Elle a remonté toute l’Adriatique.

Des vagues l’aidaient, orange et bleues,

qui lui ont porté ses maigres bagages d’exil et d’espoir,

maigres comme les radeaux des épopées.

 

Les bras et les mains de sa descendance

l’ont arrachée aux vagues

et l’ont laissée sur le sable.

Elle n’a pas de descendance,

elle en rêve avec la force des récits archaïques.

 

Elle s’est glissée peu à peu dans la langue de la lagune

au prix de certaines contusions

et de blessures parfois profondes.

 

Les blessures cicatrisent.

Est-ce que la langue n’est pas leur fil de suture ?

 

A la table qu’elle sert

je m’assieds avec un poète venu aussi du Sud.

Elle prend la commande et s’en va.

Elle enlève de la nappe les miettes orphelines.

Elle apporte des coulées de lave

et des trains de nuages noirs

et s’en va.

 

Le bois des tables vient de la sombre forêt humaine.

Dans ce bois, des nœuds, ceux des fils de suture.

Le restaurant est juste la mangeoire des hommes,

pas un salon d’écrivains raffinés.

Elle passe entre les tables, entre les phrases.

 

Elle laisse un léger accent kosovar

briller dans les empreintes de ses doigts

sur les assiettes,

mais tout s’efface très vite, de soi-même,

une tragédie pudique derrière un rideau.

 

Entre les très rares arêtes du plat de poisson

elle laisse quelques milligrammes du piment des guerres civiles

qui l’ont jetée à la mer.

 

*

Un tavolo a Venezia

Version italienne dans une traduction du poète Francesco Marotta

Ha risalito tutto l’Adriatico.
Onde di colore arancio e blu la aiutavano
portandole i suoi miseri bagagli di esilio e di speranza,
miseri come le zattere delle epopee.

Le braccia e le mani della sua discendenza
l’hanno strappata ai flutti
e l’hanno lasciata sulla sabbia.
Lei non ha discendenza,
la sogna con la forza dei racconti antichi.

Si è inserita poco a poco nella lingua della laguna
al prezzo di qualche contusione
e di ferite talvolta profonde.

Le ferite cicatrizzano.
La lingua non è forse il loro filo di sutura?

Al tavolo dove lei serve
mi siedo con un poeta ugualmente venuto dal sud.
Lei prende l’ordine e se ne va.
Ripulisce la tovaglia dalle briciole residue.
Porta colate di lava
e nugoli di nuvole nere
e si allontana.

Il legno dei tavoli viene dall’oscura foresta umana.
In questo legno, dei nodi, quelli del filo di sutura.
Il ristorante è solo la mangiatoia degli uomini,
non un salotto di raffinati scrittori.
Lei passa tra i tavoli, tra le frasi.

Lascia che un leggero accento kosovaro
brilli nelle impronte delle sue dita
sui piatti;
ma tutto si cancella velocemente, da sé,
una tragedia pudica dietro un sipario.

Tra le rarissime lische del piatto di pesce
rimane qualche traccia di pepe delle guerre civili
che l’hanno scaraventata in mare.

 

05 Db Lagune en fin poème serveuse en italien, Adriatique.png

 

*****

 

Mouette noire, bœufs roux

Gabbiano nero, buoi rossastri

La version italienne de ce cycle de poèmes est l’oeuvre du poète Francesco Marotta

*

Cycle de six poèmes en quadriptyques verticaux (en deux exemplaires) sur Rosaspina de Fabriano 280g, format 100 x 35 cm, avec gestes d’acrylique du poète et collages de dessins à l’encre de Chine avec piquants de porc-épic faits dans le désert au Nord du Mali en février 2008 et donnés alors au poète par Alguima Guindo (1), Hama Alabouri Guindo (2), Yacouba Tamboura (3), Soumaïla Goco Tamboura (4), Belco Guindo (5) et Dembo Guindo (6).

Tout d’abord ici une fresque de la chapelle latérale saint-Jacques (1370) de la Basilique saint-Antoine, à Padoue.

 

 

1

Les deux pêcheurs sont jeunes,

ils prennent la mer à l’aube.

Elle est agitée.

Trente kilomètres au large une lame monstrueuse

renverse le bateau,

ils se noient.

 

Deux jours après un corps revient sur la grève.

Du second corps on ne sait rien.

Par mer calme et basse

les bancs de rochers dansent

furieux, pas ensemble.

Chaque strate de roche noire

re-crie les cris des mouettes.

Chaque strophe crie à sa mouette noire :

« va chercher le mort ! va chercher le mort ! »

 

I due pescatori sono giovani,
escono in mare all’alba.
Il mare è agitato.
Trenta chilometri al largo un’onda mostruosa
rovescia la barca,
annegano.

Due giorni dopo un corpo riappare sulla riva.
Del secondo corpo non si sa niente.
Col mare calmo e basso
i banchi di scogli si agitano
infuriati, separatamente.
Ogni strato di roccia nera
ripete le strida dei gabbiani.
Ogni verso grida al suo gabbiano nero:
«va a cercare il morto! va a cercare il morto!»

 

 

2

Toutes les Alpes se mettent en demi-cercle

autour du Pô. Le Pô est leur fils affamé.

Toutes les Alpes s’arrachent viscères et chairs

et les jettent à leur fils.

Ceux qui habitent depuis toujours les Alpes

jettent aux torrents leurs rognures, leurs journaux

de deuil, de guerre, de fiançailles absurdes.

Le Pô reprend la totalité du legs.

Limons et galets blancs.

Les pêcheurs morts à l’embouchure du Pô

aiment le Pô. Viennent manger les débris.

 

Le Alpi si dispongono in semicerchio
intorno al Po, il loro figlio affamato.
Le Alpi si strappano viscere e carni
e le gettano al loro figlio.
Coloro che da sempre abitano le Alpi
buttano nei torrenti i loro avanzi, i loro diari
di lutto, di guerra, di compromessi assurdi.
Il Po raccoglie la totalità del lascito.
Fanghiglie e sassi bianchi.
I pescatori morti alla foce del Po
amano il fiume. Vengono a mangiare i detriti.

 

 

3

Deux bœufs roux tirent le chariot.

Sur le chariot, le cercueil du mort inconnu.

Une foule l’accompagne. Rustique, bruyante.

Les bœufs vont passer la grand’porte

peinte là-haut près de la voûte

par dessus la tête des vivants.

Les bœufs sont peints là-haut.

Toute la basilique frémit sous le sabot des bœufs peints.

Les bœufs roux, bossus comme paire de montagnes,

grands convoyeurs de cadavres

parmi la couleur et les chants.

 

Due buoi rossastri tirano il carro.
Sul carro, la bara del morto sconosciuto.
Una folla la accompagna. Paesana, rumorosa.
I buoi attraversano la grande porta
dipinta lassù vicino alla volta
sopra la testa dei viventi.
I buoi sono dipinti là in alto.
Tutta la basilica vibra sotto lo zoccolo dei buoi dipinti.
I buoi rossastri, curvi come una coppia di montagne,
grandi trasportatori di cadaveri
tra il colore e i canti.

 

 

4

Sur la place du marché chaque matin

un homme sans avant-bras mendie

de terrasse en terrasse de café.

Je crois que personne n’accroche son regard.

Il glisse d’une table à l’autre

en tordant devant les gens

les doigts difformes qui ont poussé à ses coudes.

La nappe phréatique de la ville remue

entre ses doigts affreux. Et il chante.

 

Ogni mattina sulla piazza del mercato
un uomo senza avambracci chiede l’elemosina
vagando tra i caffè all’aperto.
Credo che nessuno lo degni di uno sguardo.
Scivola da un tavolo all’altro
torcendo davanti alle persone
le dita deformi che hanno attaccato ai suoi gomiti.
La falda freatica della città sussulta
tra le sue dita terribili. Ed egli canta.

 

 

5

La lagune se tient à mi-pente du réel.

Elle ne tombe pas. Ni ne glisse.

Les bœufs la fréquentent

avec cadavre ou pas.

Le Pô l’admire. Pas les Alpes

qui sont dans le ciel et penchées.

La lagune mange les hommes,

ne laisse presque rien de leurs dépouilles.

Elle est à mi-pente car les esprits invisibles,

les gens peu visibles et nous

la portons par en dessous.

 

La laguna si mantiene a metà pendio del reale.
Non cade. Non scivola.
I buoi la frequentano
con cadavere o senza.
Il Po l’ammira. Non le Alpi
che svettano nel cielo, inclinate.
La laguna divora gli uomini,
non lascia quasi niente delle loro spoglie.
E’ a metà pendio perché gli spiriti invisibili,
le persone poco visibili e noi
la sospingiamo verso l’alto.

 

 

6

Les peu visibles vont par milliers

et dizaines de milliers. Bus, trams,

trains de banlieue tôt le matin tard le soir

regorgent d’atlantes pauvres, abrutis de fatigue, gris.

 

Long chemin depuis Pakistan, Mali,

Kosovo, Nigeria, Roumanie, longs

voyages firent les atlantes gris, les peu visibles.

La lagune et Venise et la peinture classique

et la sculpture baroque et la mosaïque

ne tombent ni ne glissent

car les atlantes venus de partout ailleurs

sur leurs épaules et leurs têtes portent

portent portent.

Essentielle est aux quais, aux entrepôts,

aux madrigaux, au raffiné flou,

essentielle est leur vie.

Essentielle : la vie humaine est leur vie.

Ils parlent peu. Ils parlent.

 

Quelli poco visibili si muovono a migliaia,
a decine di migliaia. Bus, tram,
treni locali di primo mattino e alla sera tardi
traboccano di atlanti poveri, abbrutiti dalla fatica, grigi.

Un lungo cammino da Pakistan, Mali,
Kosovo, Nigeria, Romania, lunghi
viaggi hanno reso gli atlanti grigi, poco visibili.
La laguna e Venezia e la pittura classica
e la scultura barocca e il mosaico
non cadono né scivolano
perché gli atlanti venuti da ogni dove
li reggono sulle loro spalle e le loro teste
li reggono li reggono.
La loro vita è essenziale,
essenziale per i moli, per i magazzini,
per i madrigali, per la raffinata vanescenza.
Essenziale: la vita umana è la loro vita.
Essi parlano poco. Essi parlano.

 

 

***

 

 

*

 

*

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

12 réponses à “Boeufs roux, lente pente (à Venise, mars 2018)”

  1. KLEIN Colette dit :

    Poèmes somptueux, d’une écriture affinée qui magnifie ! Puissent tous les poètes avoir un « sac » d’une telle puissance évocatrice. MERCI !

    Colette Klein

  2. glasmundo dit :

    Cher Yves, tu peux trouver un petit commentaire sur mon blog :
    https://peripli.wordpress.com/2018/03/18/154-navi-affreschi-e-migranti-in-yves-bergeret/

    avec les plus grands remerciements pour une lecture aussi précieuse, éthique et politique, de la Laguna.

    Gianluca Asmundo

    • carnetlangueespace dit :

      Un grand merci à Gianluca Asmundo ( tout comme je remercie chacun des auteurs de commentaire) pour son long et précis commentaire sur ces trois groupes de poèmes : commentaire que l’on lit grâce au lien indiqué ci-dessus.
      Commentaire certes de poète mais aussi d’architecte, géographe, urbaniste, historien de l’espace, chercheur auprès de l’université d’architecture de Venise. Je me permets d’attirer l’attention des lecteurs de ce blog sur ce commentaire qui rejoint de manière particulièrement claire et approfondie la démarche d’analyse liée à ce que j’appelle la « langue-espace ».

      YB

      • glasmundo dit :

        (Merci vraiment pour les définitions, j’essaie d’être toutes ces choses pour passion). Bonne continuation avec ce travail très fertile !

  3. Geneviève Chignac dit :

    Les mots glissent sous nos yeux, l’émotion nous gagne. Nous voilà une nouvelle fois bouleversés par ces textes. Nous les sentons plier sous le poids de leur charge ces dockers. Ils suent, soufflent, tremblent parfois. Nous voyons aussi ces miséreux qui tendent la main vers nous. Leur offrirons-nous au moins un sourire ? Où laissera t-on s’éteindre par indifférence et égoïsme, la petite étincelle d’espoir qui les habite ?
    Merci Yves de les sortir de notre ombre par une superbe écriture !

  4. VERON dit :

    Acceptons que ce soit l’aube et l’ombre ; vers tellement déchirant à lire, impossible à vivre, qui sonne comme une agonie.

    • carnetlangueespace dit :

      Même si un « porteur de sac » de ces poèmes, même si un « captif » comme Soumaïla Goco Tamboura doit un jour lâcher prise, il passe le relais. Et il est en effet important qu’il le fasse. Il le fait. S’il n’est pas un « poseur de signes », il est très proche de l’être.

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