Retour de Beyrouth ( mails de Gianluca Asmundo à YB, janvier-février 2018)

Poète, jeune architecte et chercheur à l’université d’architecture de Venise, l’auteur envoie à Yves Bergeret ces mails, ce poème et ces photos au retour d’une mission de recherche scientifique et didactique au Liban.

 

*

Mail de Gianluca Asmundo, 23 janvier 2018

Cher Yves ! J’ai pensé à toi tous ces jours, c’était une expérience très intense et je suis plus riche qu’avant.

Une expérience immersive et totale, en absorbant avec les sens toute cette réalité stratifiée. Nos leçons universitaires sur la mémoire et la préservation du patrimoine comme un acte politique et démocratique, dans un pays sans dialogue mais fait d’équilibre, avec une tangibilité composite.

L’urbanité verticale sur les pentes de Braudel, les promenades dans le luxueux centre-ville très glacé de Beyrouth, suspendu entre Las Vegas, Zurich et le Moyen-Orient, il me semble une raffinée dystopie post-apocalyptique avec une reconstruction des espaces urbains postmodernes et militarisés. La reconstruction réelle, sociale et cohabitante, entre les rues, cousue à la main, en dehors du « centre historique », malgré les frictions entre les différentes confessions religieuses.

Les dynamiques contemporaines et les héritages médiévaux des couvents maronites, la cuisine mésopotamienne, la frugalité hospitalière d’un dîner protégé bien que près de l’horizon ouvert vers les vallées des ruines et, en même temps, l’abondance d’un dîner par hasard avec des architectes d’élites, le kitsch mystique, la mixité incroyable des langues différentes, des identités religieuses et de tout le reste.

 

L’horizon de Byblos, sa respiration : je regarde du haut de la falaise, un miroir d’or et la douce brise qui me soulève et me soulage un moment, je ferme les yeux et je sens que oui, je suis là, où est née la Méditerranée.

La si forte spiritualité cananéenne des collines, le mélange du Garshuni, le caractère si sacré de la pierre des petits piliers grossièrement taillés dans les minuscules églises byzantines, sous la farine d’étoiles.

Réfugiés et cultivateurs qui vivent dans des serres de légumes au fond des vallées perdues.

 

Les gigantographes des militaires sur les palais, les casinos et les dollars, les affiches le long des routes avec quelques nouveaux saints chrétiens politiques, barbus et priant, les pastiches, palais délibérément confus, des émirs à Beiteddine et Deyr el Qamar, les tensions entre chiites et sunnites qui explosent. Le café ottoman mais pas ottoman, la cuisine libanaise et orientale, les fréquents black-out, le chant du muezzin près d’un donjon des croisés ou qui s’ouvre devant l’immensité des déserts enneigés. Les vêpres dans les églises arméniennes, la Vierge quasi cedrus exaltata. Les théories sanctifiées des centres commerciaux LED et les explosions de la guerre, une nuit je reste éveillé pour entendre d’autres coups de feu dans le noir, la nuit suivante pour une discothèque.

L’arak et les chambres enfumées, les aubergines frites avec yaourt et pignons. La candeur des sarcophages anthropomorphes phéniciens dans un vaisseau spatial. Et encore à Beyrout, le mélange de l’Angleterre à la Géorgie, la précise progression d’une cabine militaire au forum romain, à l’église, à la mosquée. L’esthétisation des ruines modernes.

Les énormes drapeaux planant au-dessus des banques. Les toits en pente à la française sur les maisons turques. Les premiers écrits alphabétiques sur l’argile, qui se déplacent mentalement dans le paysage. La mer toujours niée à Jounieh et Ghazir, la tempête de vent de Dieu dans les montagnes de pins, loin de Batroun.

Le Liban me semble un endroit incroyablement fou, plein de contradictions et en même temps grandement hospitalier et extrêmement fascinant pour moi, dans son énorme complexité.

Ci-joint des photos pour toi…

 

Post scriptum. Poème libanais I

 

Y. sa dove trovare

le chiavi dei mondi

Solleva il velo d’intonaci

all’aura dei santi

 

conosce il tempo del sole e la luna

dei libri chiusi e dei cuscini d’oro

dei serafini dalle ali precise

 

(sotto la volta gli ulivi

maturano stelle)

in fronte ha migliaia di anni

tra i passi una luce.

 

Y. sait où trouver

les clefs des mondes.

Elle soulève un voile d’enduits

à l’auréole des saints

 

elle connaît le temps du soleil et de la lune,

des livres clos et des coussins d’or,

des séraphins aux ailes précises

 

(sous la voute les oliviers

font mûrir les étoiles)

au devant entre les pas

une lueur

a des milliers d’années.

*

Réponse d’YB, le 30 janvier 2018

Cher Gianluca,

j’ai plus d’une fois relu ton mail libanais du 23 janvier dernier. Il est splendide et passionnant ; mais surtout il dépasse largement l’esthétisme et le pittoresque, qui ne m’intéressent pas.

Sa langue française est parfaite et, de plus, personnelle : on te sent très bien toi-même dans le style et les formulations vivantes que tu as choisies.

Une seule expression que tu emploies est pour moi peu claire. Tu écris : des architectes d’élites. Comme tu écris le mot élite au pluriel, élites, veux-tu dire qu’ils sont des architectes pour des élites, pour des clientèles d’élites sociales et politiques à Beyrouth ? Ou bien ce pluriel t’a-t-il échappé et voulais-tu écrire simplement : des architectes d’élite, autrement dit exceptionnels ? Le sens est en effet complètement différent.

As-tu une ou deux photos de cette exubérance architecturale et urbanistique dont tu parles si bien ? Peux-tu me les envoyer ?

*

 

Mail de Gianluca Asmundo, le 31 janvier 2018

Je réponds immédiatement à tes questions :

pour élites tu as deviné avec la première hypothèse, ça devait être au pluriel, parce qu’il me semblait en partie une élite pour des élites. Mais j’ai parlé directement avec quelques personnes et au-delà de l’effet visuel de l’ensemble, ils travaillent à moitié pour la haute société et à moitié avec un engagement social.

C’était une expérience intéressante, aussi surréaliste – les leaders gentils et formels qui fumaient tout le temps avec leur cravates ottomanes, les petits garçons serveurs qui couraient tout le temps avec d’énormes plateaux en remplissant les assiettes tout le temps (délicieuses nourritures), bonsoir et nice to meet you sirs, la Babel amusante des invités habillés de toutes les manières possibles en parlant tout le temps d’architecture et société, dans la grande salle d’un casino face aux shopping malls aussi contemporains, oh, aussi architecturals, le long de l’autoroute qui traverse Beyrouth, quelle bulle de savon magnifique, fantastique pour eux et pour nous ! … – et je les regarde, et je me regarde moi-même comme à la troisième personne, con paura e un sorriso autoironico e divertito insieme, caro Yves – mais en même temps les architectes invités around me étaient de bonne humeur et très sympa, beaucoup plus qu’en Italie. J’ai parlé beaucoup du rôle de la femme dans la société avec une fashion designer avec le drôle de nom de « Rossignol » ; et avec un architecte jordanien très souriant, that usually works près d’un site archéologique célèbre.

Quel incroyable pastiche/postiche en Liban, méli-mélo de contradictions, de langues, de bons sourires.

Je descendais tout juste d’un autre monde, des villages musulmans et chrétiens orthodoxes, du cœur des montagnes humides du sentiment des personnes et des pierres.

 

(PS. il n’est pas possible de le voir dans la photo à Kaslik, mais l’écran pour le football était long de 15 mètres au moins).

*

 

Mail de Gianluca Asmundo, du 10 février 2018

Je suis reconnaissant à tous mes hôtes, parce que grâce à leur contact humain, l’expérience a été si immersive et fascinante.

*

 

 

 

 

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***

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6 responses to “Retour de Beyrouth ( mails de Gianluca Asmundo à YB, janvier-février 2018)”

  1. Antonio Devicienti says :

    Cher Yves,
    est-ce que je peux dire qu’autour de toi vient de se former une communauté d’esprits libres, démocratiques, qui refusent tout esthétisme, qui cherchent à écouter et à comprendre, qui sans doute étudient, qui sans doute sont de grands ennemis de tout eurocentrisme?
    Depuis des années Gianluca Asmundo conduit une recherche personnelle et culturelle de vraiment haut niveau, plusieurs fois il a cherché à réunir des esprits qui eussent envie de se confronter les uns avec les autres et tous avec la réalité contemporaine. Retrouver l’écriture de Giovanni ici (oui, son français est vraiment splendide) est une énorme joie. Merci à toi, merci à lui.

    • glasmundo says :

      Cher Antonio, tu as toute ma gratitude pour ces mots. Avec toi, Yves, qui as aimé ce petit mais passionné conte, à tel point que tu voulais l’héberger ici.
      Si je le pouvais, faire des recherches à travers la narration serait merveilleux pour moi ; j’essaie de le faire au moins dans cette vie parallèle. Merci pour ces satisfactions.

  2. veron says :

    Merci de nous faire partager la parole de Gianluca Asmundo, c’est pour moi un honneur et un immense privilège. J’ai aimé ce regard qui absorbe tout : « les dynamiques contemporaines  » et « les héritages médiévaux ». Mais, par dessus tout, j’ai aimé la respiration qui est source de cet écrit, le sens du sacré, l’immédiate et non apprise connaissance de la beauté sous le ciel étoilé, le sens de son appartenance intime à cela. Merci

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