L’Atelier à Valenza (Piémont, janvier 2018)

Poème écrit par Yves Bergeret à Turin le 5 février 2018 trois jours après l’atelier d’écriture qu’il a conduit au Collège Pascoli de Valenza, ville sur la rive du Pô.

 

*

 

Les enfants de l’atelier d’écriture

se serrent épaule à épaule

contre la buée tiède de la langue.

 

Ils ont moins peur. Ce matin la langue

n’est plus l’hypnotique miroir paternel

qui les ennuie à mourir.

Ici la langue, une bribe ; puis une autre bribe. Ah, voici,

c’est une poignée de la fenêtre en

train de s’ouvrir. Pas une poignée.

Une kyrielle de poignées, de poignées,

de poignées, vingt fenêtres.

On ne sait pas très bien qui tourne la poignée.

Là-bas derrière les toits et les arbres

il y a beaucoup de vent, peu situable, ça souffle.

 

Alors on s’en va, on descend par la ruelle,

façades basses défraîchies.

On suppose que le sol est marchable

et que les peupliers ont assez asséché la boue.

 

On avance en brisant sous le pied les roseaux morts,

l’hiver a tout nettoyé éloigné éclairci,

il reste juste du vent, une sorte de vent

sauvage. Sauvage. Sans patrie.

Oiseaux par vols courts, petites foules légères silencieuses.

 

Sans remous sans hoquet le Pô coule,

toutes les fenêtres ont été absorbées

par les branches hautes dépouillées des peupliers.

Sèche ou non sèche est la boue à marcher.

 

Bleu clair et brillante dans l’eau lente du fleuve

râpeuse la langue de trois cents générations

se serre contre le silence glacial chauve,

cherche le chemin de la mer aux vastes fonds

profonds et sombres comme le désespoir maternel,

profonds et sonores comme l’ardeur de tous ceux

qui savent tourner la poignée des fenêtres.

 

Presque blanc s’il est nuageux le ciel

par très hauts cirrus,

pâle le ciel bleu juste pour recevoir relever trace

des pas de ceux en foules par siècles

qui n’insistent pas et passent en souriant.

 

Très loin seule la masse du Mont Rose

redistribue par humbles battements d’éventail

les fortes épopées dont nous eûmes tous besoin

par bribes par bribes

 

très loin le Mont Rose plie déplie redresse le marchepied

timide joyeux de mes premières ascensions d’adolescent

comme une naissance vingt fois reprise

et noue dans des choses sombres en bas de ses pentes

quelques débris de fenêtres intimes ou furieuses

 

mais ce qui compte

et se compte par milliers sans dénombrement

aucun et par millions,

ce sont les galets clairs du Pô, nos phrases cachées,

nos signes de ponctuation, nos clavicules et nos

rotules entre veille et rêve, entre connaissance

et pardon et rebonds, entre espoir et silence

car l’espoir, fils de la parole,

ne s’éteint jamais.

 

Version italienne :

I bambini del laboratorio di scrittura

si stringono spalla a spalla

contro il vapore tiepido della lingua

 

Loro hanno meno paura. Questa mattina la lingua

non è più l’ipnotico specchio paternale

che li annoia a morte.

 

Qui la lingua, un frammento; poi un altro frammento. Ah, ecco,

c’e da aprire una maniglia della finestra.

Non una maniglia.

Una sfilza di maniglie, e maniglie,

e maniglie, venti finestre.

Non si sa molto bene chi gira la maniglia.

Laggiù oltre i tetti e gli alberi

c’è molto vento, appena percepibile verso dove soffi.

 

Mentre si va, scendiamo attraverso la stradina

facciate basse scrostate.

Si suppone che il suolo sia percorribile

e che i pioppi abbiano asciugato abbastanza il fango.

 

Andiamo avanti frantumando sotto il piede le canne morte,

l’inverno ha ripulito allontanato schiarito il cielo,

resta appena un po’ di vento, una specie di vento

selvaggio. Selvaggio, senza patria.

Uccelli dai voli brevi, piccole moltitudini leggere silenziose.

 

Senza mulinelli senza singhiozzo il Po scorre,

tutte le finestre sono state assorbite

dagli alti rami spogli dei pioppi.

Secco o non secco si deve marciare sul fango.

 

Blu chiaro e brillante nell’acqua lenta del fiume

ruvida la lingua di trecento generazioni

si stringe contro il silenzio glaciale calvo,

cerca il cammino del mare dai vasti fondali

profondi e cupi come la disperazione di una madre,

profondi e sonori come l’entusiasmo di tutti

quanti sanno girare la maniglia delle finestre.

 

Quasi bianco se è nuvoloso il cielo

attraverso alti cirri,

pallido il cielo blu per ricevere traccia

rivelatrice del passo di quelle masse in marcia da secoli

che non insistono affatto e passano sorridendo.

 

Molto lontano solo la massa del Monte Rosa

trasforma in umili lievi battiti di ventaglio

le alte epopee di cui avemmo tutti bisogno

per frammenti e frammenti

 

molto lontano il Monte Rosa piega dispiega raddrizza il gradino

timido gioioso delle mie prime scalate di adolescente

come una nascita venti volte ripresa

e annodata in cose oscure in fondo ai suoi pendii

qualche frammento di finestre intime o furiose

 

ma quello che conta

e si conta a migliaia senza numero

alcuni e a milioni,

sono le pietre chiare del Po, nostre frasi nascoste,

nostri segni di interpunzione, nostre clavicole e nostre

rotule tra veglia e sogno, tra conoscenza e perdono e rimbalzi, tra speranza e silenzio

perché la speranza, figlia della parola,

non si estingua mai.

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

 

 

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3 responses to “L’Atelier à Valenza (Piémont, janvier 2018)”

  1. Hilfiger Nicolas says :

    Cher Yves, un poème -ton poème- que je trouve ce matin à la brise piquante nous permet de nous remettre de nos formes tubulaires et, avec ce glacis de peintre ranime le feu de l’Ame ou le feu de l’âtre.
    Cette force du décompte passé/futur possède le sourire du présent.

  2. veron says :

    Quitter l’enfermement qui nous éteint : appel, verticalité, le ciel tout d’abord nuages et oiseaux, la montagne qui enfante, verticalité, subtilité : rencontrer le vent, horizontalité mais fluide celle du fleuve, gardien de l’humanité, des paroles des hommes dans les innombrables galets. Rêverie ? Peut-être… Merci pour ces lumières.

  3. Antonio Devicienti says :

    Je veux absoluement apprendre de ces enfants de l’atelier d’écriture: ils indiquent le chemin.

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