Oral chantier (Sicile, novembre – décembre 2017)

La version italienne de cette prose, traduite par le poète Francesco Marotta, se lit à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2017/12/28/cantiere-orale/

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Simple, clair : le plus grand volcan d’Europe, violent, au pli entre les deux continents, l’Afrique et l’Europe, au pli entre les deux bassins de la Méditerranée. A ce pli : l’île sismique, brassée par les invasions, les intrusions, les commerces assez pacifiques, certains contacts affables. La Sicile. Où je vis plusieurs fois par an depuis vingt deux ans.

 

 

Au pied du volcan, le port de Catane, grosse ville totalement détruite par l’Etna et un tremblement de terre en 1693. Un robuste port de commerce et de voyageurs. Un long môle, une darse principale. Contre le môle qui protège des tempêtes s’amarre toutes les trois semaines l’Aquarius. Quatre associations humanitaires européennes l’affrètent pour secourir en pleine mer au large de la Lybie ceux que la guerre et la misère jettent dans des périples effroyables et héroïques vers une Europe dont ils rêvent. Tous les jours des migrants sont secourus puis transbordés sur d’autres bateaux qui les débarquent en Italie ; toutes les trois semaines l’Aquarius vient à quai lui-même pour se ravitailler et débarquer ceux qui ont été secourus les jours juste précédents. Trois équipes sur le bateau à la coque orange, des marins-mécaniciens, des marins-sauveteurs en mer, des marins-secouristes médicaux : tous jeunes héros eux aussi, déterminés, endurcis. Divers groupuscules des extrêmes droites européennes les persécutent.

 

 

Je m’assieds souvent dans cette partie du port à l’angle du môle. Il est midi, à côté de moi trois hommes jeunes, assis aussi, parlent français. L’Aquarius est amarré un peu plus loin. Je les salue. Oui, ils sont marins-secouristes ; oui, cinq cents migrants d’Afrique de l’Est sont en train de débarquer et d’être accueillis à quai par des associations siciliennes. Nous échangeons nos informations : elles concordent, en effet, et même précisément.

 

Dix-sept heures, la nuit tombe sur la darse ; juste de l’autre côté de la darse je rejoins dans une grande corderie vide et reprise par un groupe de plasticiens siciliens la troupe de comédiens qui travaille depuis trois mois à l’adaptation théâtrale de Carène. En août dernier j’avais déjà travaillé avec la metteuse en scène et la plupart d’entre eux à la première phase de l’adaptation théâtrale de mon long Poème en cinq actes. C’est ainsi que dès le départ j’ai conçu Carène. Une Odyssée contemporaine : de jeunes héros quasi anonymes partent en migration et, au prix d’une sorte inattendue de voyage initiatique redoublant d’épreuves féroces, apportent sur cette île à la porte de l’Europe asséchée une sève humaine, anthropologique, culturelle considérable. Les membres de la troupe sont tous acteurs amateurs, mais de haut niveau, et tous engagés dans une réflexion humaine et sociale contemporaine : philosophes, historienne de l’art, architecte, psychothérapeute, assistant social, astronome, professeurs d’art plastique, photographe, costumière, technicienne des éclairages. Pour aller sur scène le texte original de Carène s’abrège, des métaphores sortent du langage oral et entrent dans le langage gestuel, dans les mouvements de pantomime ou de chorégraphie du chœur constamment en scène, dans les manipulations des lumières et des accessoires ; durant les vingt tableaux de la pièce, chaque membre du choeur devient tour à tour tel ou tel protagoniste ; deux fois je monte en scène. La parole est de tous et de chacun et nul n’est propriétaire d’un personnage, d’un rôle, d’une formule verbale. Je rejoins la troupe pour les deux dernières semaines d’atelier théâtral et de répétitions.

 

 

La lune est pleine, nous sortons à minuit de la vieille corderie glacée, mais croyez-moi, personne ne renonce à cause de ses courants d’air glacé. Dans le ciel éclatent les petites fusées d’artifice qui fêtent des anniversaires, des victoires sportives diverses. Nous savons parfaitement que certaines fusées annoncent des livraisons fraîches de cocaïne. De l’autre côté de la grande darse lisse et plate, l’Aquarius prépare un nouveau départ. L’eau est sombre et unie. Eaux dormantes des noyés. Ou de la paix. Miroir du ciel et des éclats éphémères des fusées bruyantes. Darse, vaste orchestra sombre où glissent les paroles du grand drame humain dont le choeur est aussi bien les marins d’Aquarius, que les migrants rescapés, que les acteurs de Carène. Au pied de la masse vague et informe du volcan, tueur créateur.

 

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Ces migrants du Sahel, ceux que je connais le plus, mais aussi ceux d’Afrique de l’Est, ceux du Moyen-Orient, ceux du Bengladesh, fuyant l’extrême misère matérielle et/ou les guerres apportent leur énergie immense, leur volonté de fer qui leur ont permis de surmonter toutes les épreuves. Apportent les racines profondes de leurs cultures, de leurs langues, de leur anthropologie propre très souvent animiste, avec un sens aigu du lien social ou communautaire responsable, avec des capacités artistiques intenses. Avec hélas une figuration complètement illusoire d’une Europe où l’argent facile coulerait à flot pour tous. Les semaines qui suivent le sauvetage et le débarquement sont plus amères que douces. Douces grâce à la paix, à la bienveillance, à l’accueil premier. Amères car le constat que l’argent est inégal et souvent rare, ah cuisant, très cuisant est ce constat. Les voilà jeunes migrants, mais qui veulent, qui veulent espérer toujours.

 

Or s’ils rencontrent les autres membres du chœur que je disais plus haut, s’ils se joignent à ce chœur, ils rencontrent aussi sur l’île un tout autre monde sans pitié et vorace. Cette île est la métaphore parfaite de ce que l’Europe a su se fabriquer comme société, comme langage, comme art, comme anthropologie. Tout ici se fait sentir à vif, dans un raccourci anthropologique saisissant. En Sicile naissent et grandissent certains des plus grands écrivains italiens. Naissent et luttent des esprits ouverts, indépendants, résistants, disponibles à l’autre et à admirer la grandeur de l’autre, même si l’autre est en guenilles. A Catane je connais ceux qui se sont fédérés pour porter en scène Carène. Dans le centre le plus reculé de l’île je connais d’admirables personnes, architectes, historiens, cantonniers, théologiens de la libération, gardes-chasse, professeurs, tous esprits splendidement modernes et créateurs : je parle ici de Piazza Armerina.

 

 

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Mais aussi à moins de dix kilomètres de Piazza Armerina je connais des bourgs perchés sur leurs collines où sévit la redoutable oppression féodale des « familles ». Personne, omerta oblige, n’osait m’en parler les cinq années précédentes : c’est seulement en août dernier qu’on m’a laissé découvrir ou aidé à découvrir le pouvoir occulte considérable d’une famille dont le chef, maintenant âgé, est un des plus efficaces trafiquants d’œuvres d’art antique tout en ayant occupé longtemps sur l’île une fonction officielle du plus haut niveau destinée au bien commun républicain et légal. Cette famille tient d’une main de fer toute la région et bien sûr accueille avec une générosité mielleuse des centaines de migrants pour les faire s’éterniser dans les bourgs comme main d’œuvre servile tandis que l’examen des demandes d’asile s’égare dans des dédales obscurs.

 

Dans cette partie profondément féodale de la société de l’île, on ne parle pas, on ne dialogue jamais. On se tait. Ou on crie. On hèle. On interpelle. On coupe très vite la phrase de l’interlocuteur. On est soi-même coupé et finalement personne ne comprend rien au brouhaha général. On a peur. La parole, que je définis comme dialogue et écoute de l’altérité profonde de l’autre dans un dialogue permanent, la parole n’est plus qu’un maquillage épais qui s’encroute sur les lèvres et bouche la bouche. On hausse les épaules, on gonfle le torse, prêt à nier tout ce qu’on vient de tenter de formuler, car on a peur. On est matamore, fourbe et fanfaron à la fois. On est constamment dans le rapport de force.

 

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Ceux des migrants qui ont fui des contextes féodaux identifient nettement la coutume impérieuse du silence et de la soumission. Cependant leurs voyages épouvantables n’en ont pas fait des héros disposés à se soumettre. Ils ne comprennent pas cette féodalité européenne, osent à peine en parler. Ils s’imaginent que plus au nord, en Angleterre, en Allemagne, en France, on peut s‘épanouir et bâtir un projet, projet au moins économique.

 

Mais quelle amertume alors… Le racisme en France est beaucoup plus développé qu’en Italie du Sud. Et surtout partout, si la parole depuis la Révolution française a su retrouver les formes athéniennes du débat démocratique et de l’assemblée délibérante, elle a été vidée trop souvent de sa substance même, qui est l’écoute, le dialogue, la proposition, par les ruses infiniment perverses du capitalisme nord-européen, par les séductions de la « communication » pour pousser à toujours plus consommer des objets vendables, par les surcroîts de fourberie qui castre chaque participant en le transformant en spectateur soumis et passif d’une société du spectacle. Que ce soit à Paris, à Berlin, à New York ou à Shangaï, cette féodalité ci est encore plus puissante, asservissante et finalement destructrice de parole, donc d’humanité, que la féodalité médiévale qui englue une grande partie de l’Italie du Sud.

 

 

***

 

Hommes de parole, hommes de la parole, nous ne pouvons nous résoudre à accepter ce décervellement. Un poète ne le peut, car il est l’artisan de la parole éthique, bien commun qui est de tous et n’appartient à aucun. Les migrants qui ont grandi dans des sociétés pauvres dont en fait le principal objet mobilier est la parole dans la fluidité immatérielle de l’oralité, du moins si leur peuple d’origine n’est pas soumis à une féodalité locale, ne peuvent comprendre non plus cet assèchement de la parole.

 

La parole ne peut jamais s’éradiquer complètement. Elle renâcle, elle proteste, elle resurgit. Il en a toujours été ainsi. Nous sommes ces années-ci dans un temps où il y a lieu de reconstruire une carène de parole claire. Et sans cesse resurgissent des parleurs, des esprits parlant, même hors tout monothéisme, qui ne se laissent pas soumettre. Au cœur même de la féodalité dans ses avatars variés : René Char, Elytis, Pasolini, les comédiens de Carène, les historiens, architectes et théologiens de Piazza Armerina, certains migrants qui dans Carène s’appellent Alaye ou Ankindé. Et quand bien même ces deux-là un jour se fatigueraient sous le poids écrasant de la consommation ou de la séduction féodale perfide, d’autres migrants aussi héroïques arrivent par l’Aquarius demain matin.

 

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Les grandes migrations contemporaines, même les plus dramatiques, permettent de rouvrir avec éclat le chantier de la parole, redonnent toute vigueur au chantier naval de la grande Carène à construire. Nous arrivons à un moment où s’offre une chance historique rare, celle d’une refondation de la commune parole. De même il y a presque un demi siècle Pasolini percevait que le mouvement des décolonisations africaines, en particulier juste après la tentative de sécession du Biafra, était peut-être l’occasion rarissime de fonder un autre monde, une autre justice, une autre société, et réalisait son film visionnaire, utopique et très profondément honnête, Notes pour une Orestiade africaine. Film entièrement abouti, qui pose les questions de fond et cherche des réponses possibles, même si finalement il n’en trouve aucune. Mais ces questions devaient absolument être posées.

 

Les évolutions de la parole commune ont divergé entre l’Europe et les terres d’émigration intense. Dans les terres d’intense oralité continuent à prospérer la poésie épique de la mémoire collective, à la limite du chant, et les poèmes plus brefs de la performativité oraculaire ; dans ces terres ces deux formes de poésie restent très populaires. Mais en Europe dès les prémices de la Renaissance italienne s’impose dans et par l’écriture la prééminence d’une splendide littérature ornée, jadis annalistique, déjà de cour, puis au fil des générations de plus en plus individuelle voire critique. Mais cette littérature écrite d’un Divan d’Europe court sans cesse le risque de l’extrême raffinement, de la savouration esthétisante et de l’enfouissement dans la moiteur d’un narcissisme stérile refusant le mouvement de la parole vers l’autre. L’écriture de ce continent, sans l’avoir vraiment voulu, participe alors à une refondation continue de la splendeur capricieuse et morose de l’individualisme issu de la Renaissance. Ecrire devient s’approprier un savoir. Entasser du savoir par l’écrit peut paradoxalement devenir se taire. Garder les clefs du réel dans les livres. L’écriture savante tend à enfermer les clefs du réel dans des trésors érudits que l’université fait fondre comme des bonbons dans sa bouche muette. Lorsque dans Carène, Modi, le jeune brillant élève de la bourgeoisie sénégalaise a demandé de m’accompagner à Aidone, au cœur de la Sicile, pour « voir des migrants » et que je l’adjoins à l’atelier d’écriture que j’avais ouvert avec ces derniers, Modi observe, se tait, juge, condescend, encourage et engage plus tard sa jeune ardeur dans la rédaction d’un roman massif, la plus belle forme qu’en littérature écrite européenne puisse prendre l’égotiste instinct de propriété.

 

 

Lorsque dans les Antilles francophones le poète Monchoachi réunit par écrit les formes tourbillonnantes de l’oralité performative voire sacrée qui, sous toutes les latitudes, donne forme vivable à notre monde commun, il s’attache, lui, à prendre part au chantier de la Carène future. Et son vaste poème, tel que je lis dans ses deux premiers tomes, Lémistè 1 et Lémistè 2, Partition noire et bleue, fluctue entre psalmodie écrite et incantation créole orale. Fluctue si bien qu’il est difficile de saisir où est l’auteur, qui est l’auteur.

 

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Les événements de ce dernier mois, où je séjournais à Catane et dans le centre de la Sicile, sont ainsi : le texte écrit de Carène, Poème en cinq actes est maintenant publié, grâce à un éditeur courageux et opiniâtre. Des pressions honteuses et impardonnables avaient cherché à étouffer ce texte. Le traducteur, l’éditeur, les libraires et moi avons tenu bon. Dans sa naissance et sa diffusion même Carène est un mouvement ; et ce mouvement est choral. Lorsque Carène a commencé à voir le jour, de poème à poème via mon blog ou via ceux de mes amis italiens, des nouveaux migrants et des lecteurs européens, africains, américains, chinois, anonymes ou pas, ont pris contact ou par mail ou par « téléphone arabe » avec le poète qui écrivait ces poèmes. Avant même l’« édition à l’européenne » Carène a été un mouvement choral. Et à Catane même j’ai donné mon écoute à plus d’un récit de nouveau migrant à peine débarqué de l’Aquarius, récit épouvantable et épique.

 

 

Il y a eu cette fédération de récits, de phrases, de simples mots dont ensemble la sédimentation en acte a fait Carène. Le poète est dans sa pleine fonction ici, un scribe de la communauté humaine, une personne banale et non-protagoniste du chœur ; une personne qui en soutient constamment le bourdon. Une personne écoutant, catalysant. Une personne en si totale immersion et en si profonde écoute qu’elle en devient en retrait, un étranger, une personne comme hors-champ, annulable ; Séféris, le poète Grec de l’exil perpétuel, a trouvé cette formule pertinente : « le poète, un vide ». Avec une cohérence et une pertinence parfaites la troupe qui a donné en scène chorégraphiée et chorale Carène à Catane ces jours-ci a mis en mouvement d’oralité la parole tourbillonnante de l’accueil et du dialogue. Plutôt que d’être, selon l’expression de Hugo, un « mage », le poète est un agissant retrait dans la fertilité de l’oralité, l’œil du cyclone, un œil d’un cyclone. Une sorte de « bouc émissaire » dont la violence humaine en toute société a besoin de faire le sacrifice suspenseur, afin que cette société puisse se donner à elle-même une forme vivable. Attention, lecteur, dans la formule de René Girard que je reprends ici, il n’y a aucune complaisance envers je ne sais quelle victimisation à relent romantique; au contraire, c’est cette faculté de retrait et à la fois présence, dans l’oralité et à la fois l’écriture, qui met en position d’engager la création du grand poème, de la commune Carène.

 

Carène à Misterbianco 11 décembre 2017, 0

 

Mes compagnons de ce chantier de construction navale sont les trois migrants de Aidone que je nomme dans le Poème en cinq actes ; ils sont aussi Rosa Balistreri qui psalmodie Terra ca nun senti, la femme de soixante-dix ans, Kim Wol-ha, qui incante en 1986 les poèmes coréens Gagok (CD Ocora-Radio France C 560255), ils sont les peintres muralistes anonymes qui peignent au quinzième siècle à Piazza Armerina la fresque chorale du Jugement de Caïphe, ils sont Edith Pinder et sa famille qui chantant aux Bahamas en 1965 tutoient leurs dieux frêles (CD Nonesuch H-72013). Inlassable vigueur des poseurs de signes et des diseurs d’oralité qui modulent le réel en créant du lien humain dont l’image est l’habit et dont le poème est le fruit.

 

Yves Bergeret

 

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Le texte intégral de Carène, Poème en cinq actes, est disponible en italien (version de Francesco Marotta) et en français, publié par Algra editore, en librairie ou sur le site de l’éditeur  : http://www.algraeditore.it/index.php/catalogo/produttore/yves-bergeret-algra/0/

 

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4 responses to “Oral chantier (Sicile, novembre – décembre 2017)”

  1. veron says :

    Vous réussissez à regarder, écouter, ensuite à écrire, à décrire posément, chirurgicalement chaque élément d’une réalité innommable retrouvant les enfers dits par Homère, Dante, Virgile, et par bien d’autres poètes que j’ignore, évitant dans la force de la parole les serres de la folie.

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