Lettres du limon (Venise, octobre 2017)

Cette prose se lit en italien dans une traduction du poète Francesco Marotta à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2017/11/08/lettere-dal-fango/

 

 

 

 

De France il est mille fois préférable de se rendre en Italie du Nord en train. Il traverse lentement les Alpes. Sa lenteur puis sa descente régulière de la vallée brumeuse du Pô donnent le rythme de l’initiation et de l’attente. En Moyenne Maurienne il sinue au bord du torrent puissant énorme qui remue les blocs qui ont roulé des cimes deux mille mètres plus haut jusqu’au lit en tumulte. Soudain il contourne la base sud d’une gigantesque montagne calcaire, la Croix des Têtes. Deux mille mètres de dénivellation, par ressauts de roches claires instables, grises ou beige, des tracés de couches sédimentaires froissées et plissées, ondulant dans les hauteurs, sans aucune végétation, des lambeaux de brume contre quelque portion de falaise, enfin à peine visible, clair par-dessus les crêtes en désordre, le ciel. En somme la pensée même de Tintoret. Il n’a jamais de sa vie quitté son quartier de Cannaregio, à Venise. Mais son rêve a voyagé et s’est ancré dans la réalité ici.

 

Après le tunnel du Fréjus les Alpes décroissent vite ; la vallée s’élargit. Les hautes pentes au dessus de Bardonnechia, plus sobres, au dessin simple, offrent entre mille cinq cents et deux mille mètres d’altitude les battements d’ailes dorées d’immenses forêts de mélèzes. Un sourire éthéré, lointain, accueil ou adieu. La distance mélancolique de l’étranger que l’on salue quand il arrive ou quand il part.

 

***

 

A Venise je suis logé dans un quartier ouvrier de Mestre, de l’autre côté de la lagune. J’aime cet endroit. On va sur l’archipel de l’art ancien par la ligne de bus 7. Le tourisme ne la ronge pas. Très vite, matin et soir, le bus se remplit d’ouvriers, souvent asiatiques, africains et d’Europe orientale ; en dehors des heures de pointe des handicapés mentaux dont certains ont été détruits par la drogue y montent aussi. Au terminus côté quartiers historiques dans la lagune, les voyageurs du 7 disparaissent vite, croisant sans bruit les grappes de touristes dont les roulettes des valises tressautent sur les pavés. Tous migrent. Sur la terre ferme seuls les ouvriers du bus ont traversé les immenses chantiers navals où se dressent peu à peu les carènes de paquebots de croisière pour des rêves de pacotille. La nuit les chantiers brillent de milliers de petites lumières. Le ciel nocturne est tombé ici à terre. On ne sait pas s’il va pouvoir se relever.

 

***

 

Je suis invité par un festival de Poésie et vidéo, Congiunzioni ; une douzaine de poètes et vidéastes italiens et de poètes de pays plus à l’est. Je reste ensuite un peu à Venise afin de poursuivre dialogue avec un des organisateurs, le jeune poète et architecte Giovanni Asmundo, et avec ses amis, architectes aussi, parmi lesquels Diaro Lo Bello et Nicolas Moucheront ; tous orientés vers l’histoire de l’art et de l’architecture, jeunes, très savants, extrêmement fins et observateurs, oeuvrant à l’Université d’architecture de Venise.

 

 

Ils me conduisent sans me le dire au départ vers la source impossible du signe, de la lettre. Source, est-ce tout simplement possible parmi ces eaux boueuses, ces bancs de limon que les vagues lentes recouvrent le plus souvent ? Venise n’a pas de grand mythe originel, ni de figure démiurgique et/ou rebelle, tels Prométhée, Ulysse face à Polyphème, la Sibylle de Cumes à Naples, Aphrodite à Chypre, dont la sève remonte de profondeurs millénaires et nourrit encore la sensibilité collective et, d’une certaine manière, la forme et la fonction de la parole. Venise est l’élaboration astucieuse, élastique, raffinée et fourbe de grands marchands à l’estuaire des fleuves du versant sud des Alpes, le débouché des riches marchandises élaborées dans la plaine du Pô ; à l’écart parmi les bancs fangeux, inaccessibles pour peu qu’une menace ennemie fasse ôter les pieux d’orientation dans le labyrinthe des chenaux, la république marchande regarde non vers un passé mythique mais vers le futur qui, pour elle, est commerce et commerce ; et de même elle reçoit avec précaution les commerçants apportant du lointain des produits précieux. Le récit légendaire fondateur n’est pas son propre. Elle bâtit sur l’instable et l’annulable, sur l’échange de marchandises, très peu sur le rite et la reformulation d’une parole mythique permanente, quand bien même évolutive au fil des siècles. Certes elle réemploie les légendes européennes proches, mais avec prudence et douce ironie. Elle s’emploie à commercer. Les valeurs changent, le sfumato convient. A la place du grand mythe structurant, elle dresse l’image visuelle, repère physique dans l’espace, amer dans les brumes, leurre si un jour il le faut.

 

 

Le vaporetto nous débarque à Murano. L’église « San Pietro martire » porte à son flanc un grand tableau du Tintoret, deux mètres de large sur quatre ou cinq de haut. Tout y est sombre : un soir d’automne sur la lagune. Baptiste est en train de baptiser le Christ. Sauf le corps humain de Jésus, tout se tient à contrejour. En haut le dieu père est une masse volante où domine le carmin sombre ; un ange bleu profond l’assiste. Sous eux, la colombe en contrejour. Encore un peu plus bas, à droite, le baptiseur très sombre et en bas au centre, en contrejour, le corps factice, épais, pâle de Jésus ; son corps n’a pas vingt ans, mais au moins quarante. Peu importe la fiction incarnante, peu importe la pâleur grasse de cet homme-dieu. Ce qui compte, c’est la ligne noire qui sinue au long de ses épaules, de sa tête, au long de ses cuisses : une ligne noire, un trait de contrejour sur la lumière aveuglante du vide ou de l’absolu. Ce trait c’est lui qui nomme vraiment le Christ, c’est lui qui nomme et inaugure un éventuel récit épique, un mythe rebelle fondateur. Le début d’une écriture. Ce jeune dieu est le tracé d’une gigantesque majuscule, le début d’une lettre et d’un mot et d’une phrase. Mais Tintoret montre que ce trait noir se campe sur l’eau sombre, sur les roseaux souples, sur les bancs de végétation boueuse. Et déjà le récit s’arrête car par la mi hauteur à gauche du tableau descendent des anges qui vont vêtir le corps irréel de ce jeune dieu-lettre et peut-être le faire rentrer dans le monde opaque de ce qui non pas se dit, mais se fait et s’échange sur la lagune.

 

***

 

 

Nous nous rendons dans la même île à l’église Santi Maria et Donato. L’humidité remonte du sol, fonce la couleur des briques de bas de mur. La surface du pavement de mosaïque au sol de la nef ondule très légèrement. Des artisans ont déposé vers l’an mille de grosses tesselles colorées, parfois de pierres précieuses réemployées de l’Antiquité, ici et là des morceaux de colonnes en porphyre. Les piliers légers de la nef en montent, la grande vierge en mosaïque de l’abside aussi, mais ce qui se montre puissamment ici c’est le sol en mosaïque : une vaste et libre combinatoire de carrés et rectangles qui semblent le plus souvent abstraits ; parfois des bribes d’allusions iconographiques à des légendes bibliques, mais partout ce sont comme des radeaux portés par un immense et jubilant kaléidoscope de couleurs fortes. Les artisans d’il y a mille ans se sont plu sans aucun doute à répandre par-dessus, bien par-dessus le sol limoneux l’agencement de ce grand jeu de cartes et de hasard. Qui prend forme géométrique parfois stable mais toujours courte et déjà annulée ou renversée par la forme d’un rectangle suivant. Il se trouve même parmi ces proliférantes surfaces orthogonales un étrange rectangle manifestant un chaos de tesselles, comme le ciel étoilé avant sa mise en ordre astronomique, puis de nouveau le sol de l’église montre tout le ciel en son profus ordre astronomique accouru se coucher, s’allonger sur le sol boueux de la lagune.

 

 

 

Soudain je vois mes trois compagnons jeunes architectes, Giovanni, Dario et Nicolas, accroupis examinant attentivement le sol, des accidents parmi la mosaïque, des marques de taille de la pierre. Ils regardent, ils parlent doucement, ils ne sont que concentration, très près du sol. Entre les interstices des tesselles remonte audible à leur très fine écoute, visible à leur très subtile intelligence autre chose, un bourdon du monde, un brouhaha du mouvement de flux et de reflux de la lagune, un bourdon de l’humanité qui travaille et va depuis des siècles et cherche sens et mouvement de sa propre vie entre profus estuaires de l’arc des Alpes et mondes plus lointains qui arrivent, précautionneusement, de la Méditerranée orientale, de Byzance, des Afriques blanche et noire, des Arabies et au delà. Quand ils se relèveront de leur écoute les jeunes architectes porteront sans doute leur réponse au besoin de bâtir, au besoin de transmettre, au besoin de porter quelques nouvelles planches, une autre boussole, un autre mât peut-être à la grande carène que nous n’en finissons pas de construire.

 

 

***

 

Nous allons plus loin sur la lagune. Accostons à l’île Sant’Erasmo. L’île, à ras de l’eau, n’est que végétation et lande parmi les proches bancs de limon. Le ciel s’assombrit. Nous décidons de tenter une première œuvre commune. Dire par quelques mots, quelques traces d’aquarelle, cet espace indéterminé. Sur un parapet de pierres claires quelques gouttes de pluie nous saluent puis s’en vont.

 

 

***

 

Mais déjà arrive un vaporetto qui nous débarque sur l’île voisine du Nouveau Lazaret. Les commerçants du passé et leurs marchandises y passaient une quarantaine sanitaire avant d’entrer dans Venise. Dans un vaste et très long entrepôt de briques les marchands en attente, leurs employés, leurs matelots ont laissé au mur ci et là leurs traces écrites à l’argile rouge s’ils savaient écrire, sinon leurs dessins, leurs sigles. Revient en mémoire l’aube de l’écriture il y a plus de cinq millénaires sur les tablettes des commerçants voyageurs de Sumer. Voyager et écrire pour commercer, mais ici dans l’attente et l’incertitude de la santé. La lagune accède au savoir des hommes par sa propre boue ocre qui signe le passage des lointains étrangers.

 

 

***

 

Sous le ciel de plus en plus chargé un dernier vaporetto nous reconduit à Venise. Dans le bruit du moteur et les roulements du tonnerre nous terminons notre premier quadriptyque en commun, en quatre exemplaires, un pour chacun.

 

 

 

***

 

Dans le calme du quartier Cannaregio l’église de la Madonna dell’Orto est grande et simple. Tintoret a entouré le chœur de tableaux dont deux gigantesques, à droite un Jugement dernier sombre, à gauche un Veau d’or en bas tandis qu’en haut Moïse reçoit sur le Sinaï les Tables de la Loi. Ici encore le peintre montre ce que Venise en lagune propose dans un balbutiement rauque. Dans la partie inférieure du tableau prolifère l’animisme, dans ses dimensions visuelles et presque tactiles, tant le veau sacrifiable indique la puissance concrète du sacrifice animiste en se transformant en statue d’or. Mais par-dessus une tenture horizontale et une nuée le ciel devient brusquement la lagune où nagent en contrejour, en apesanteur, des personnages, des nageurs qui apportent les deux tables du décalogue à Moïse nu, dont le corps est lui aussi décalé : il est encore d’un homme de la quarantaine alors que la légende de la traversée du désert en fuyant l’Egypte parle d’un vieillard fatigué et bègue qui répond à la convocation de son dieu unique et transcendant en haut du Sinaï. Moïse est un corps fictif, vide, translucide, qui va s’incarner sous l’effet de l’écriture qu’il va recevoir pour lui et pour son peuple. Les lettres bel et bien écrites sont incisées dans les tables de pierre qui, en contrejour toujours, voltigent dans les eaux de la lagune lumineuse devenue vapeur céleste, tandis qu’en bas du grand tableau se meut avec une solennité mondaine la prolifération de l’animisme, pure oralité.

 

 

Les deux gigantesques tableaux de Tintoret ici, en tout premier lieu celui dont je parle ici, sont les pendrillons dressés pour la grande scène de théâtre profane et religieux que la république des Doges, patriciens commerçants, joue dans son monde indéterminé. L’image est ce qui prend la place de la parole fondatrice, ce qui tolère la fluidité fuyante de la parole passant de l’oralité à l’écriture, mais déjà part s’égarer dans le jeu de la théâtralité rebelle où aucun dieu ni aucun héros ne peut être stable.

Yves Bergeret

 

 

 

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3 responses to “Lettres du limon (Venise, octobre 2017)”

  1. vengodalmare says :

    leggo solo ora questa lettera, dopo lo splendido « Le sol sauvage », e si rafforza in me l’idea della linea che percorre tutto il creato, che divide e riunisce, rendendo possibile e pur tuttavia mai stabile la Parola. Mosè deve ancora attraversare « dieci volte » le terre .. e forse è solo ciò che incontra durante il suo viaggio a « fare » la parola.
    Grazie, Bergeret, di questi suoi due poemi veneziani, molto belli.

  2. glasmundo says :

    È stato un immenso piacere e un onore legare insieme il « bordone » per tutto questo… Ma la cosa meravigliosa è che sarà solo l’inizio!
    Le plus grand merci, cher Yves.

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  1. Lettere dal fango | La dimora del tempo sospeso - 08/11/2017

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