Sol sauvage – Poème sillage (Venise, octobre 2017)

 

Sol sauvage

 

cycle de sept poèmes créés et calligraphiés à l’encre de Chine et à l’acrylique par Yves Bergeret en deux exemplaires à Venise du 20 au 25 octobre 2017, sur quadriptyques verticaux de Rosaspina 225 g de Fabriano (en 35 x 100 cm), avec, parmi les collages, des dessins au stylo à bille noir que Dembo Guindo, du village de Koyo au nord du Mali, a faits et donnés au poète en octobre 2004, tous sur le thème de la parole active, centre du monde, et des relations animistes denses entre visible et invisible.

Dembo Guindo est présent sur ce blog, s’appelle alors L’Homme-onde : https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2016/07/05/lhomme-onde-avec-dembo-guindo-juillet-2016/

Ces deux cycles de poèmes ci dessous se lisent dans une traduction limpide, ferme et sensible du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2017/11/06/suolo-fremente-poema-scia/

 

 

1

Les longs dépôts d’algues noires durcissent en pleine nuit.

Certains dorment déjà dans le bus, les veilleurs

plongent dans l’écran de leur téléphone,

leur minuscule puits

avec au fond le miroir de la nuit,

de la brume qui se prépare pour demain,

des dix mille lueurs des chantiers navals,

des cent dernières étoiles qui palpitent encore,

des dix nouvelles étoiles qui arrivent jusqu’à Venise

dans la besace de certains grands étrangers

aux pieds nus, aux livres non écrits,

aux paumes blanches comme la source

dix fois claire qui balbutie glorieusement.

 

 

2

On avait arpenté les montagnes

de crête en crête,

de cime en gouffre.

 

Dorés les mélèzes au fuyant sourire

nous avaient vu descendre.

 

Les bras du fleuve nous ont portés jusqu’à l’horizon neutre.

 

Sur la mer plate on a lancé des vaisseaux.

Sur la lagune on a jeté encore le filet-épervier.

On ne finit pas d’espérer.

 

3

Sur les bancs de roseaux et de boue

Tintoret a dressé une toile haute de cinq mètres.

Il y a peint la pénombre partout

sauf une triple lueur faible,

en haut celle derrière le dieu père sombre,

au milieu celle derrière la colombe,

vers le bas celle derrière le corps nu épais du dieu fils.

Du ciel Tintoret fait descendre des tissus

obscurs pour vêtir sa peau pâle.

Jean qui le baptise est plus sombre que carène renversée.

Le dieu en forme de fils tuable

pour modeler la personne humaine

n’est rien que le tracé sombre

de ses épaules, de ses hanches, de son corps lourd,

juste le trait qui nomme par contrejour, par effort.

Derrière lui, Tintoret peint l’eau boueuse,

des roseaux noirs, l’argile qui ne parle pas.

 

Baptême du Christ, église San Pietro martire, Murano

 

 

4

Il y a mille ans les mosaïstes ont collé leurs tesselles

grosses et fortes en très vaste damier.

On y peut lire récit biblique ici et là.

On y voit jubiler planètes, étoiles, cartes à jouer,

miroirs sombres, ciel enluminé ; forte polyphonie

des étoiles et des pierres, des carrés et des cercles :

né de la main des mosaïstes le monde abstrait-concret

qu’ils assemblent à terre sur le sol mouvant boueux.

Les mosaïstes ont eu raison de nous faire piétiner

l’image du monde. Ils disent : « Espérer c’est piétiner ».

Piétiner, faire remonter par les talons, par les jambes

la longue histoire des morts,

la sève qui fait de chaque pierre la couleur

d’une syllabe de notre long récit.

 

Pavement de l’église Santi Maria e Donato, Murano

 

 

 

5

Sur la mosaïque ils s’accroupissent.

Sur l’ordre du monde figuré par bouts de pierres de couleurs

ils se penchent.

Ils sont très jeunes, très savants, très sincères.

Ils approchent l’oreille du grand savoir bigarré

posé par-dessus le sol qui fuit.

Ils veulent entendre le bourdon qui remonte

par les interstices de la mosaïque.

Ils veulent comprendre

puis répondre

puis créer la nouvelle strophe du long poème.

 

6

Le long poème passe entre les peintures, les mosaïques,

remonte du fond du sol,

passe entre les décors.

 

Le long poème passe entre les bras des peintures,

contourne les décors friables,

socle de paroles belles comme les granits,

pilastres comme les calcaires lointains,

socle et pilastres mythiques et mobiles

auxquels tu joins ta parole libre, de plein vent,

le long poème naît neuf, vierge,

à chaque chant.

 

 

7

L’image foisonne, soutient le long poème,

l’aide à se dresser plus clair encore

sur les eaux sombres et les doutes.

 

L’image foisonne, au soir s’affaisse

comme la voile qu’on oublie,

mais le long poème reste notre mât

aussi dans la nuit, nos successives vertèbres

et il va.

 

 

 

***

 

 

Poème sillage

 

Poème qu’Yves Bergeret a créé et accompagné à l’acrylique en cinq quadriptyques horizontaux de Montval 300g de Canson ( 25 x 65 cm) à Venise les 24 & 25 octobre 2017 à Venise, en deux exemplaires.

 

1

Tu connais la main qui peint

et relève l’image contre l’horizon

et le libère et nous libère.

Elle est faible, elle est familière, féroce.

 

2

La boue vient des Alpes.

L’eau douce vient de Alpes.

Tu crées l’image pour remonter le courant,

attraper la racine des mots

qu’après le récit les nuages découvrent.

 

3

N’y a-t-il qu’un souffle

entre sol et vent

pour promettre l’image

comme seul pieu où amarrer

ton besoin de récit ?

 

4

Ton image t’installe et m’installe,

unique chapiteau de cirque

où le récit ne s’épuise pas

de piétiner sur la boue.

 

5

Voici ton image,

vertèbre ou crâne pour toi,

pour te permettre de t’allonger sur la boue

en y enfonçant le sillage d’un poème.

 

***

 

 

 

*****

***

*

 

 

 

 

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7 responses to “Sol sauvage – Poème sillage (Venise, octobre 2017)”

  1. Antonio Devicienti says :

    Oh, cher Yves, moi, « fils » de la mosaïque d’Otrante, je te remercie, ému et admiratif – « espérer c’est piétiner »: comment ça c’est bien vrai ! Et ta « lecture » de Venise est totalement originale et hors de toute idée reçue.

  2. giadep says :

    Mi piacciono le carte sulla carta, ciao caro Yves. G*

  3. veron says :

    Ce poème nous fait entrer dans l’inconnu et le sombre. A peine quelques repères pour le voyageur : les algues, les étoiles. La rencontre se fait avec les éléments les plus primitifs / la boue, les roseaux. Nous ne savons qu’en faire. L’artiste sait s’en nourrir et intégrer leur signification dans sa création. Du noir jaillit une oeuvre, de l’humble matière jaillit la profonde méditation. D’humbles tesselles l’artiste fait jaillir la création jubilante des étoiles dans un ciel illuminé : miracle et mystère de ceux qui sont inspirés .

  4. vengodalmare says :

    Le sol sauvage.
    Una unica linea: dalle alti montagne sonore alle maree silenziose del fango; attraversando anche un Cristo non ancora battezzato e reso umano, il piede infine calpesta il mosaico-scacchiera del mondo. Una linea che è insieme frattura e unione, una linea «  »sauvage », fremente, che infine imprime l’impronta della Parola.
    « Chiamo l’orizzonte nella fenditura/ e nel l’orizzonte la mia parte sconosciuta », la stessa parte ombrosa del Cristo/Poeta/Verbo che diluendosi nell’acqua rende umana, orale, la Parola.

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