Ce qui s’entend, à Naples, septembre 2017

Cet article se lit aussi en italien, dans une traduction du poète Francesco Marotta, à cette adresse : https://rebstein.wordpress.com/2017/10/07/lascolto/

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La grande mer intérieure a son sel, ses vagues puissantes, ses effroyables tempêtes, sa beauté étincelante qui ne connaît jamais le froid ni la glace. Elle a peu de monstres marins, elle a ses drames humains, ses errances aux destins dramatiques, d’Ulysse aux migrants d’aujourd’hui. Elle a ses détroits et ses lagunes, ses archipels et ses profondeurs noires. Elle a ses légendes et ses mythes, ses héros et ses pirates. Et en un lieu précis elle a sa côte de tous les mystères : la baie de Naples, dont la rive tremble, dont les récifs sont volcaniques, dont le violent volcan, le Vésuve, s’édente et tue en s’entourant de dix autres petits volcans dans les environs de terre ou de mer. Les hommes craignent et vénèrent cette côte spirituellement rebelle, des puissants y installent leur pouvoir et leur prestige puis s’effondrent par soubresauts tragiques. Les puissances étrangères aiment s’y installer mais les voix des ombres, du peuple, des ancêtres, les circonviennent avec ironie, avec humour, avec élégance et les chassent. Le volcan se hausse, puis se sépare en deux épaules asymétriques, l’horizon n’a pas de linéarité absolue mais se rompt selon les îles proches, les collines lyriques et les presqu’îles virevoltantes. Aucun dogme, aucune pérennité, mais le chant constant en sous-sol, le contrepoint dans l’ombre, la nuée rapide et mélodique. Le balbutiement dans le sol vibrant, dans la fissure étrange qui traverse la côte, qui traverse le sternum de la mer allongée dans son divin sommeil.

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1

Les traits noirs de Vasari aux voûtes

 

En 1544 on a fait venir d’Arezzo, en Toscane, le peintre et architecte Giorgio Vasari ; c’est lui qui, un quart de siècle plus tard, pour ainsi dire fonde « l’histoire de l’art » avec ses Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes. On lui donne à peindre au cœur de Naples le plafond à trois voûtes du vaste Réfectoire-Sacristie de Sant’Anna dei Lombardi. A l’envolée de chacune des douze arêtes d’ogive il peint des médaillons ovales convexes de saints personnages. Lui et ses deux assistants ajoutent dans des cartouches d’autres plus petits personnages, voire des animaux et même des chimères ; le tout est d’une organisation régulière et d’une symétrie parfaite. Le fond est blanc, le monde est en harmonie rationnelle, ses axes sont les vertus théologales. Et puis non, c’est l’inverse car partout dans le blanc bourdonne et murmure le trait raffiné et espiègle d’une foule de « grotesques » baroques. En prenant le temps de regarder l’enchaînement de ces figurations on voit que Vasari a démultiplié la chaîne causale du monde : la théologie chrétienne certes, mais aussi le zodiaque en ses segmentations astrologiques et sans doute bien d’autres ésotérismes, et encore bien d’autres fantasmes de l’imagination visuelle. Les ordres d’interprétation du réel se superposent et s’embrouillent. Est-ce que le monde lui-même ne chavire pas, fuyant espièglement le maillage des tentatives de l’interpréter et de le maîtriser ?

 

Grand tremblement de la triple voûte sous la main de Vasari. Et pourtant grande fermeté, grande solidité. Car Vasari a ajouté partout d’extraordinaires tracés géométriques déterminant des surfaces closes, dans lesquelles une des effigies d’un des ordres du monde s’est installée et a trouvé une stabilité. Ces tracés noirs répétitifs sont si rythmés qu’ils émettent le bruit de fond du monde, bien plus profond et bien plus sûr que les ritournelles ésotériques ou théologiques. Tracés noirs fermes et nets. Coups de hache du grand sacrificateur d’un taureau à Jupiter ou à un dieu animiste de l’autre côté de la mer, coups de hache de l’artisan peintre ou tailleur de bois ou de pierre qui bâtit le monde, coups de hache qui oriente. Parmi les effigies du plafond une homme en toge porte hache à l’épaule : évocation romaine. Frère exact du chroniqueur esclave Soumaïla Goco Tamboura qui ne se déplaçait en brousse que sa hache à l’épaule, prêt à tailler les marches de la dignité humaine dans l’épaisseur du monde, prêt à soutenir avant toute écriture le chant qui fondait la réalité du monde par la parole scandée.

 

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2

Esau renonce à son droit d’aînesse pour un plat de lentilles

 

Dans la chapelle « de Noja, ex Origlia » de la même église des Lombards le peintre espagnol Pedro Rubiales peint sur son mur gauche une grande fresque en 1550. Le thème, très rare, en est « Esaü vend son droit d’aînesse à son frère Jacob pour un plat de lentilles ». Le droit coutumier importe peu à Esaü qui rentre affamé de chasse : la réalité matérielle et la faim passent d’abord. Dans cette chapelle au cœur de la ville qui pouvait se croire la capitale de la Méditerranée, au moins de sa partie occidentale, voici cette fresque monumentale sur tout un mur. La peinture de l’ironie. La peinture en couleurs maniéristes rose, gris-vert et jaune d’or se moque d’elle-même et fait semblant d’être une tapisserie, le haut retombe en stuc, comme un tissage épais fatigué. Les personnages, massifs comme des héros mythologiques grecs prennent des poses de statuaire baroque. En haut dans le fond à gauche un vague dieu laisse pendre d’une nuée son bras, à droite une citadelle à hautes tours semble évoquer Naples, au centre un Vésuve se dissimule dans la brume. Un panneau latéral gauche figure le thème du dévoilement, un panneau à droite figure deux fois le livre à venir, à écrire. Rubiales peint avec puissance l’ironie envers les pouvoirs et la puissance insolente de la peinture, la rébellion de l’image.

 

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3

Fresques rouges à Donnaregina Vecchia

 

Toujours dans le centre de Naples, une fois entré dans la nef baroque de Santa Maria Donnaregina Nuova, à son arrière on suit un parcours compliqué, on monte et descend des petits escaliers et on entre dans l’église Donnaregina Vecchia, gothique, élancée, aux très hautes verrières par où afflue la lumière du jour. En tournant le dos au chœur on devine en hauteur une tribune aux murs couverts de fresques. Encore un parcours compliqué, on monte un vieil escalier aux marches très usées et on entre dans un lieu extraordinaire, qui semble beaucoup plus grand que la nef du rez-de-chaussée. A gauche de l’entrée un immense et très original Jugement dernier.

 

Mais surtout en face de cette entrée, au dessus de stalles de bois sombre où chantaient et priaient les sœurs franciscaines du lieu, se superposent vingt énormes peintures à fresque rectangulaires en dominante ocre-rouge. Elles composent un gigantesque damier. Fresques anonymes du treizième ou quatorzième siècle. Vingt figurations de quatre mètres de large sur deux et demi de haut pour montrer la vie du Christ et divers épisodes autour de celle-ci. Aucune solitude, mais la foule peinte : elle ne pèse pas, n’étouffe pas. Elle est debout, suspendue dans sa figuration qui comble le monde en un seul plan vertical, en une seule surface calme et puissante. Le damier éparpille voire annule la linéarité du mythe, les cases d’un damier se pouvant regarder dans la succession que l’on veut, voire chaque fois différente. Un bleu noir délavé figure ici et là le ciel. Un ocre beaucoup plus clair figure les vêtements et les parties nues des personnages. Les rectangles du bas comportent des compartimentages d’autres rectangles ou de carrés plus modestes, premières figurations en perspective de demeures où se déroulent certaines scènes. Aucune écriture, aucune lettre peinte. Mais un monde peuplé de figuration humaine très abondante debout en silence en haut, debout par petits groupes dans des architectures figurées en bas.

 

Le besoin de récit affleure partout, la nécessité d’arriver au récit. Il s’agit bien sûr du récit évangélique, mais curieusement sans son déroulé dramatique. Car l’ensemble est statique, sans la mise en scène progressive du drame (au sens théâtral) christique, sans pivot central, sans tension ascendante vers une scène de crucifixion de la victime du sacrifice. Le récit est polyphonique et statique. J’imaginerais très volontiers le chœur des nones chantant certaines polyphonies de l’Ecole Notre-Dame, de Pérotin, juste du siècle précédent, alors que le grand récit des Passions (comme celles bien plus tard de Bach) ne se déploie pas. Ici le monde est sacré, statiquement sacré, dans une polyphonie répétitive ; le récit balbutie somptueusement sur lui-même dans un immense hoquetus. Balbutiement répétitif qui tient à l’aube du chant et au surgissement premier du sacré, donc du réel selon cette époque, comme les chants Gagaku japonais du huitième siècle, comme actuellement les polyphonies Pygmées Aka et les clusters nuptiaux des Peul Wodaabé du Niger le manifestent à la perfection.

 

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4

Fresques de Pompéi

 

Une partie des fresques de Pompéi a été déplacée au Musée archéologique national, dans une douzaine de salles. La couleur rouge domine, très fréquente en fond de scène. On ne voit pratiquement aucune lettre, en général rien par l’image elle-même n’aide à comprendre de quel élément de récit il s’agit. Pourtant on a vécu avec ces peintures il y a deux mille ans. Dans les demeures riches de Pompéi on a dormi à leur pied, sous leur protection, on a mangé près d’elles, on a conversé, on a décidé, on est né, on est mort quasiment adossé à elles. En leur compagnie vivante on a reçu des invités. Les peintres ont été des virtuoses raffinés pour figurer des animaux, des panneaux d’architecture, des fontaines, des boucranes, des masques de théâtre. Ils maîtrisaient parfaitement leurs outils de figuration. Or pratiquement partout les figures humaines, assez petites, sont banales, un peu grasses, bien nourries, ordinaires. Il n’y a aucune idéalisation de la figuration des corps masculins ou féminins. Dans la même scène les hommes sont nus, les femmes entièrement vêtues de longs voiles. Les personnages sont presque toujours au premier plan. On ne voit pratiquement jamais d’horizon. Parfois une porte s’ouvre mais donne sur un autre lieu dont le fond est proche et vertical encore, un peu terne. Pas d’ombre ou très peu. Pas de relation au sol, ou très peu. Les gens figurés sont là, présents. Mais à côté d’eux, dans le décor on remarque ci et là des figurations d’un réalisme minutieux de masques de théâtre en terre cuite, juste suspendus au mur figuré quelques mètres dans le dos d’un groupe de personnes.

 

La banalité physique des personnages est le reflet des habitants repus de ces demeures prospères. Les personnages « flottent » dans un espace où rien ne s’énonce visuellement. Mais tous sont disponibles à la bribe de récit qui pourra naître dans la bouche des convives réels attablés devant la fresque.  Contrairement à la figuration ultérieure chrétienne où certains détails, une harpe, une couronne, un ustensile, accrochent durablement tel personnage à telle partie d’un récit biblique, ici ces corps indéterminés flottent. Quasi vacants, c’est-à-dire entièrement requérables par le grand récit extérieur, le mythe tout puissant. Les personnages ne résistent pas en s’ancrant à une identité ; ils flottent et iront sans aucune originalité restrictive là où les portera le tout puissant courant marin du mythe. Partout la peinture dit la puissance énonciative, performative du récit à venir, la disponibilité au jeu théâtralisé d’une scène d’un mythe. Les personnages figurés ne sont que les écorces animales ordinaires de l’espèce humaine. Ces écorces sont banales et répétitives dans leur nudité ordinaire ou sous leurs voiles épais. Tous, personnages figurés comme habitants réels, sont disponibles à une séquence théâtrale à laquelle s’affilier, un épisode d’un grand mythe, un souffle local qu’émet soudain l’« épos », qui est le moteur central de tout ; le moteur n’est pas la personne humaine, n’est pas le corps humain, n’est pas le groupe humain, il est le bourdonnement profond du mythe, dans un des multiples aspects que le polythéisme lui permet de revêtir. Les personnages, éléments de l’espèce humaine, aussi bien que les habitants de ces demeures sont ici des petites sédimentations du grand murmure de la pensée mythique.

 

 

5

Sibylle de Cumes

 

En traversant la vaste caldeira des Champs Phlégréens avec ses fumerolles, ses petits cratères, ses sources d’eau chaude, en longeant le lac Averne que l’Antiquité disait une des entrées de l’au-delà alors situé sous terre, nous nous sommes un peu égarés en cherchant la route de Cumes ; à la fin nous demandons trois fois la route et soudain un vigneron nous conduit lui-même jusqu’au bout. Nous devons terminer à pied. Le vent du large fait bruire les chênes. Nous passons par un long récent tunnel excavé dans le tuf ocre : le porche naturel est monumental. Il semble incliné pour porter voire relever le fardeau de la violence du monde.

 

Jadis on arrivait autrement. Après un cabotage plus ou moins long on débarquait au petit port au pied de la colline de tuf ; par un tunnel plus bas et long de près de deux cents mètres, perpendiculaire au rivage, on traversait le ventre de la colline jusqu’à la petite cité bâtie sur son autre versant, protégée du vent de mer. Après ce parcours des entrailles rocheuses et un sacrifice à un des dieux ici vénérés on revenait vers une autre longue galerie souterraine, étroite, celle-ci parallèle au littoral. Cent trente mètres de long, en section trapézoïdale, avec six larges fenêtres latérales donnant la lumière et le bruit du vent de mer.

 

L’errance puis la marche souterraine initient l’impétrant à l’écoute, affinent l’attente, impriment un rythme à l’écoute, celui des pas du marcheur, celui du battement du cœur de la colline. Et soudain, au bout du long corridor pierreux, plus rien. Ah, non, dans une alcôve voûtée à gauche, camouflée par une tenture, se tient la Sibylle. Les princes, les ambassades de cités, les particuliers, tous mus par une inquiétude rongeante et une angoisse de savoir, ont fait le voyage jusqu’à la voix de la femme dissimulée que le dieu possède et inspire. On donne la question aux officiants qui assistent la Sibylle, en transe et balbutiante, mâchant sans doute le laurier d’Apollon ; en réponse elle profère l’oracle énigmatique, l’aphorisme rugueux et peu accessible à l’entendement humain ; les officiants essaient d’en amadouer la sauvagerie hermétique. Du fond de la matière terrestre, du fond du vent qui fouille le ventre de la colline, du fond du larynx de la femme sacrée, un aphorisme de vie a été proféré, sans écriture, un remuement de cordes vocales. Le grand rivage volcanique a balbutié la vision poétique qui oriente la vie, la décision, le geste.

Yves Bergeret

 

 

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9 responses to “Ce qui s’entend, à Naples, septembre 2017”

  1. Antonio Devicienti says :

    Je suis admiratif, bouleversé, enthousiaste et surpris: je lirai et relirai cette oeuvre magnifique que tu viens de publier ici, cher Yves.

  2. vengodalmare says :

    Niente è sfuggito al suo occhio, nessun suono è restato sordo alle sue orecchie, né persone né dipinti potevano celarsi dinanzi l’arguta analisi della sua mente; le sue mani hanno così cesellato un raffinatissimo ritratto di una città e di una cultura che hanno fatto della inafferrabilità la loro bellezza.

    • carnetlangueespace says :

      Traduction du Commentaire de Vengodalmare :
      Rien n’a échappé à son regard, aucun son n’est resté sourd à ses oreilles, ni gens ni peintures ne pouvaient se cacher devant la fine analyse de son esprit ; ses mains ont pour ainsi dire ciselé un portrait très raffiné d’une ville et d’une culture qui ont fait de l’insaisissable leur beauté.

  3. veron says :

    Merci de nous guider pour aller au coeur de ces grandes et magnifiques créations humaines, de nous immerger en quelque sorte dans le mystère et la beauté, d’ouvrir notre regard en reliant notre être profond à ces sources jaillissantes et secrètes et d’arriver à ce que nous nous sentions si proches maintenant du sublime, du magnifique. Pourquoi cette surprise ? Voici que se pose à nous cette question et bien d’autres… Qu’avons-nous oublié de nous-mêmes..?

  4. Anne MICHEL says :

    Ce blog est celui d’un poète qui ne s’attarde guère sur les dérives narcissiques de ses émotions. Dans ce début de millénaire, lourdement grévé par les guerres antécédentes et les conflits actuels, il lui semble plus utile – et sa tâche nécessaire en tant que poète engagé – de considérer cette immense débâcle politique et sociale de notre monde que de dilapider son temps et son énergie créatrice à l’analyse de ses propres émois. Plus efficace de discerner les failles importantes qui menacent d’engloutir une civilisation qui a fait son credo de la notion de progrès plutôt que de se pencher sur des fissures intimes.

    La poésie a cette capacité à devenir un art engagé dans la mesure où son récit, par sa brièveté, ses élans en raccourci, peut tout à fait se faire scalpel. Flèche dont la pointe se fiche en plein centre de la pomme. Mots qui nomment et sculptent le réel dans ses multiples dimensions, strates et accidents. Descriptions des pratiques maffieuses en Sicile qui font prendre des risques à leur auteur. Commentaires franco de port sur la vie et la mort de jeunes migrant(e)s trahi(e)s, comme sous l’Occupation, par des passeurs qui s’engraissent sur leur mort. Dans cette perspective de dénoncer la réalité, « Radoub », tel un coup de buccin, pointait du doigt le fonctionnement de cette criminalité qui perdure : jouer sur la lâcheté des uns et miser sur la vénalité des autres.

    « Ce qui s’entend à Naples  » s’entend aussi sur ce blog où l’Histoire de l’art prend son envol à partir des voûtes et des parois peintes des églises ; se déploie en un vocabulaire inventif et imagé, en une érudition discrètement insérée dans le texte, apportant le sens du thème et pénétrant jusqu’à la pulpe de la fresque, c’est à dire sa signification profonde ; s’attache à exposer la composition architecturale de l’édifice dans ses multiples facettes ; dans la foulée, appréhende l’ossature de la religion chrétienne telle qu’elle s’est façonnée au cours des siècles pour nantir l’humain d’une mythologie très particulière fondée sur un sacrifice humain, en somme, le Christ étant fils d’une femme !

    Rien n’est neutre, rien n’est caché, rien n’apparait douteux ou imprécis à la lecture de ce blog. Images crues ; évocations d’une Histoire de Terre et de terre mêlées, de leurs tourbillons de violence et de fracas ; liberté de l’approche personnelle, liberté des associations de pensées, croisement de thèmes, solidité des connexions entre les divers sujets exhumés. Bref, coup de chapeau au poète qui ne craint pas de crotter son écriture à la boue des évènements de l’actualité et qui, dans l’heureuse fécondité de son inspiration, me semble assez bien répondre à ce voeu de Kafka :

    « Si le livre que nous lisons ne nous assène un coup de poing en plein crâne et ne nous réveille pas, à quoi bon lisons-nous encore ce livre ? Pour qu’il nous rende heureux ? Par Dieu, nous serions tout simplement aussi heureux si nous n’avions pas de livres et ces livres qui nous rendent heureux, nous pourrions en écrire à la rigueur nous-mêmes. Un livre doit être une cognée pour la mer qui est gelée en nous. Voilà ce que je crois. »
    Lettre à Oskar Pollak, 1905

    • carnetlangueespace says :

      Un très grand merci à Anne Michel pour son commentaire ci-dessus, qui propose une vaste synthèse sur mon travail en cours et tel que ce blog le montre.
      Merci à elle pour son soutien, pour la finesse et la profondeur de son approche critique.

      Toutefois je ne partage pas vraiment son pessimisme ici. Si sa formulation est sévère, « l’immense débâcle politique et sociale de notre monde », je ne partage pas ce jugement. La crise sociale et économique de l’Europe de l’ouest et de la Nord-Amérique est grave en effet, la société du spectacle y conduit fort loin ses vacuités mercantiles et ses destructions consuméristes. Mais au moins les deux tiers de l’humanité n’en font pas partie, même si les paramètres de cette société du spectacle cherchent à s’y mettre en place.

      Je ne crois pas que des « failles importantes…menacent d’engloutir une civilisation qui a fait son credo de la notion de progrès » ; au contraire ces « failles » sont des brèches par lesquelles peuvent apparaître une lumière tout à fait autre et un jour tout à fait différent. Ces failles ou brèches, je les remarque métaphoriquement et géologiquement dans les sols de la Sicile et de Naples ; et elles y sont actives. Ce sont ces failles ou brèches que les « pratiques maffieuses » veulent à tout pris dissimuler voire colmater par une omerta de violence.

      Or ces failles ou brèches sont précisément les lieux où surgissent dans toute la puissance de leur vision et de leur parole les gens de Piazza Armerina, dont je suis si heureux d’avoir fait la connaissance récemment, et bien d’autres acteurs de la création contemporaine à Naples et en Sicile ; et de plus arrivent en ce moment sur cette île les migrants africains, dont les voyages effrayants ont renforcé héroïquement la volonté et l’énergie et qui portent en eux des capacités anthropologiques, culturelles et humaines d’une richesse considérable et d’une fertile énergie. Ce brassage démographique et cette puissante migration par le sud de notre vieille et essoufflée Europe créent une situation extraordinairement complexe sans aucun doute mais surtout profondément positive à long terme ; et même dès maintenant.

      Le vieux navire Europe-nord-Amérique rouille, s’essouffle ; alors le bassin de radoub est là pour réfléchir à cette situation et réparer ; et même ce radoub est tout simplement le chantier naval de la nouvelle Carène à venir.

      Le travail de Carène est en cours et même celui du long poème Carène que j’ai fini d’écrire en été 2016 ; comédiens, musiciens et moi en avons donné des extraits au public près de Paris, à Poissy, en juin dernier ; je donnerai aussi un extrait à Venise dans peu de jours ; une adaptation théâtrale sera donnée en italien à Catane début décembre. Le livre bilingue sortira en même temps.

      C’est le sens de mon travail, être parmi les charpentiers qui construisent tous ensemble, et encore plus grâce à la considérable force anthropologique, culturelle et humaine des migrants, la Carène, c’est à dire le navire humain contemporain et futur. Non, pas seulement être parmi les charpentiers, être charpentier, construire et bâtir avec mes compagnons de chantier. Mon matériau et mon artisanat de bâtisseur, c’est la parole.

      Yves Bergeret

      • Anne MICHEL says :

        Brève réponse qui parle d’elle-même tandis que les oiseaux pépient pour saluer l’approche du crépuscule
        « Les poètes sont les ombres immenses que l’avenir projette sur le présent. »
        Défense de la poésie Shelley

  5. glasmundo says :

    Juste un poète comme vous peut recoudre la rupture entre Naples et sa mer ; entre les sibyllines cavités terrestres et les cordes vocales.

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  1. L’ascolto | La dimora del tempo sospeso - 07/10/2017

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