Kinésithérapie, à Die, septembre 2017

Il a choisi l’écurie : sous la voûte, au rez-de-chaussée de la vieille maison, il a installé son cabinet de kinésithérapie, a posé quelques cloisons, un bureau, une pièce de soins, une salle plus vaste avec de nombreux appareils. De l’autre côté de la rue, le monument aux morts dans un square : ceux qui ont donné leurs corps jeunes à la patrie et, plus grave encore, à la Résistance contre le fascisme. Derrière le monument, l’entrée du lycée, où dans le savoir croissent les corps très jeunes de ceux qui regardent la vie comme un espace varié, eau, arbre et roc, bourg et ville, où ils vont partir vivre.

 

Lui, Alexandre, ouvre la porte de son savoir médical contemporain à ceux dont les corps meurtris cherchent à alléger souffrance. C’est d’abord son entrée-salle d’attente, juste quatre sièges. Dans un angle un présentoir pour les revues des rêves de pacotille, strass et paillettes, décors de manoirs luxueux, voitures somptueuses, mariages princiers ; toutes les revues sont froissées. Et juste à côté, de l’autre côté de l’angle du mur et contre la porte qui ouvre sur la rue, le monument, le lycée et la vue farouche vers les hauts plateaux, juste là, au mur, une petite carte en plastique coloré et en relief du massif de montagnes, réduction dérisoire des grands espaces là-haut dont les patients ont perdu l’accès mais ils n’en parlent pas.

 

Face à la porte d’entrée, la porte de la grande salle. Voûtée. Si elle s’entrebâille, c’est pour montrer un et même deux Minotaures. Monstres splendides, plus hauts que taille humaine, larges épaules, énormes bois noirs de cerf, oreilles évidées d’éléphants. Autres métaphores : des crucifix, des piloris, des instruments d’écartèlement. Ou encore : des totems indiens, des fétiches géants d’acier noir et gris, avec, au devant, un large socle mobile où l’impétrant si ce n’est l’officiant, debout, assis, adossé, allongé ou je ne sais comment, parcourra puissamment et immobilement un chemin de rémission et de guérison.

 

Rite :

Salutations amènes et brèves. On est installé sur tel siège de soin, dans telle position. Aussitôt on est relié par tendeur, câble, poulie, fil électrique ou que sais-je encore, mais avant tout on est relié à la grande voûte curatrice. Et à sa rumeur enveloppante. La litanie commence, dans un léger grincement de siège, de poulie, de tiraillement de tendeur, de froissement d’étoffe ; et même dans la limite du son que l’oreille humaine devine, dans l’ultrason de telle machine, l’à-peine susurrement d’une autre, on est relié au mouvement du rite. Les mouvements répétitifs s’enchaînent. Les parfums de pommades, les odeurs variées montent peu à peu, prenant part à l’enivrement initiatique qui abasourdit la blessure, endort la douleur.

Vous souffrez. Un médecin vous a poussé jusqu’à cette porte de modernité médicale. Vous avez repris la place des chevaux qui pleins de force portaient jadis foin, cargaisons, cavaliers par les vallées et les plateaux. On vous a accueilli, l’expression de votre douleur a été écoutée. On vous a installé dans un des attirails du rite. Le rite expie la souffrance. La salle est grande. Tous modernes, les appareils de soin sont nombreux. Quatre personnes blessées de diverses souffrances, l’une après l’autre, en léger décalage, sont en contact avec la haute voûte, avec la sublimation de la douleur et avec l’extraction du mal, avec le dieu invisible qui réaffirme sans cesse l’énergie de la vie.

Invisible est ce dieu mystérieux de la vie. Il affleure partout. Il déborde de partout, vous respectant infiniment, et même vous donnant des signes au sens parfois peu accessible. Dans la salle la multiplicité des chromes, des tendeurs, des poulies, des petits sacs de cuir développe tout un langage de mécanique corporelle, d’énergie physique mobilisable mais curieusement en repos quand vous la regardez. Et puis vous percevez bien que d’autres langages ici vous échappent, celui de la minutieuse anatomie humaine dont l’ordonnance du médecin a donné un étourdissant témoignage de virtuosité absconse ; celui des ustensiles multiples de la kinésithérapie, celui de la mécanique des tensions musculaires et articulaires.

Au centre de la salle, au centre mobile et dansant de la salle, le timbre de la voix de Alexandre. Oui, lui, il danse, il passe, il va, il revient. Lui, ses deux jambes le portent bien. Il plaisante avec ses patients que la douleur délaisse alors et ils lui répondent. Partout l’humour fuse, léger. Il arrive même parfois que les patients se parlent les uns les autres, avec cette légèreté de la sublimation. Alexandre danse, tend un câble, pose une pommade, masse une épaule, rectifie une électrode. Alexandre glisse deux mots d’un des langages initiatiques du rite, un peu d’anatomie, un peu de technique d’ustensile, un peu de physique mécanique ; puis vire et volte et est déjà auprès d’un autre patient, effleurant son corps meurtri quasi depuis la voûte du rite où volent comme des oiseaux les savoirs du dieu de l’énergie de vivre. Alexandre est l’officiant du rite. Chacun le respecte et le salue.

Sur les murs de son cabinet Alexandre a encadré et suspendu trois œuvres sur papier de sa fille quand elle avait huit ans. En particulier un magnifique collage multicolore. Et sur un autre mur, puissant, long cou tendu vers le sol, un fraternel dragon chinois rouge, capable de colère enflammée comme de consolation bienfaisante, là, au mur, juste derrière un des grands Minotaures aux immenses oreilles noires évidées : la douleur des patients s’évanouit, les oreilles des engins Minotaures la recueillent et la filtrent sous la vigilance du petit dragon plein de vie, tandis qu’officiant Alexandre veille sur tous.

Yves Bergeret

 

 

 

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7 responses to “Kinésithérapie, à Die, septembre 2017”

  1. Anne MICHEL says :

    On pourrait penser ce dernier article incongru. Pas du tout ! Quelle est la profession – hormis les alpinistes, les aviateurs et les funambules – qui pratique le plus précisément le rapport avec l’espace ? Pas le grand espace des montagnes, des déserts et des steppes mais celui… du corps. Une langue espace humaine métissée de machines comme l’alpiniste ( corde et piton ), l’aviateur ( avion ) et le funambule( fil ) !

    Pour la description du décor, des machines en question, pour l’évocation de l’ambiance et du magicien des lieux, pour le déroulement de la séance de kinési,
    pour le dragon rouge jaillissant de derrière un assemblage de structures métalliques complexe : précision. Cohésion.
    Et imagination poétique au rendez-vous.
    C’est la vie à Die, quoi.

  2. veron says :

    Quand l’espace se réduit, le regard se pose sur chaque objet qui livre son inanité ou un peu de poésie, de mystère qui en fait notre compagnon ou notre consolateur dans notre solitude tel le fraternel dragon chinois rouge. Le moindre geste du thérapeute, un mot, une certaine sollicitude, un geste vrai et efficace et l’air devient plus léger quand la douleur s’estompe, l’énergie de vivre reviendra s’il sait entendre le patient. Voilà comment les choses se passent quand on se retrouve dans le monde de l’espace réduit où manquent tant de choses.

  3. Bo says :

    La kinésithérapie, à mon avis, n’est pas un simple endroit thérapeutique pour les gens guérir leurs maladies par des mouvements actifs ou passifs, mais un espace tellement riche de l’écho humain où on revoit, re-sent et réapprend le secret de nos corps, une espace méditatif avec un dialogue intarissable entre le Physique et l’Esprit , ainsi c’est une langue-espace tout à fait singulière et significative où des Transparents heureux circulaient.

    Zhang Bo

    • carnetlangueespace says :

      Merci, cher Zhang Bo, de si bien percevoir le lieu de la kinésithérapie, depuis les profondeurs de la Chine lettrée taoïste aussi bien que depuis le monde rude et clair des Transparents de la Haute-Provence qu’admirait René Char.
      YB

  4. vengodalmare says :

    Molto bello questo suo scritto, Bergeret, « spaesatamente » incongruo e nello stesso tempo così coerente alla sua poetica.
    Bello che lei abbia portato l’esperienza del Dolore fisico e della sua guarigione in uno spazio poetico.
    Del dolore dell’anima pieno è il cielo di versi e maledizioni, ma l’esperienza del dolore fisico sembra essere così intima e oscura che pochi sono i poeti che ne hanno fatto oggetto in versi.
    Eppure, notavo nel suo scritto, con quanta leggiadria, e armonia aleggiante, lei ci abbia reso l’esperienza turbante del dolore, anche mostrando come il corpo e la sofferenza-guarigione sono solo un’altra forma di « langue-space », altrettanto vasta, imponente e necessaria come le sue montagne, i deserti, i mari oltraggiati..
    Pensavo: se un forte vento non ci spaventa, perché dovremmo avere paura del dolore? se scaliamo un’impervia montagna, perché non potremmo credere possibile liberarci delle fitte laceranti il corpo? E’ vero, il dolore va ascoltato e « letto »così come i tanti altri aspetti del creato, va ascoltato e poi « ri-scritto ».
    E quel Minotauro! che eccellente metafora dell’innocente-colpevole Dolore che costringe a riti purificatorii, alcuni nobili altri bestiali, per restituirci infine l’energia vitale che conserva il nostro rapporto col mondo, l’unico suono.

    Grazie, Bergeret, un particolare grazie.

    • carnetlangueespace says :

      Traduction du « commentaire » de Vengodalmare :

      « Très beau cet écrit votre, Bergeret, incongru d’une manière « dépaysante » et en même temps cohérent avec votre poétique.
      Beau que vous ayez porté l’expérience de la Douleur physique et de sa guérison jusque dans un espace poétique.
      De la douleur de l’âme, plein est le ciel de poèmes et de malédictions, mais l’expérience de la douleur physique semble être si intime et obscure que rares sont les poètes qui en ont fait un objet poétique.

      Cependant j’ai noté dans votre écrit avec quel charme puissant, et harmonie aérienne, vous nous avez rendu l’expérience perturbante de la douleur, en montrant aussi comment le corps et la souffrance-guérison ne sont qu’un autre forme de la « langue-espace », tout aussi vaste, impressionnante et nécessaire que vos montagnes, déserts et mers violentés.

      J’ai pensé : si un vent puissant ne nous fait pas peur, pourquoi devrions-nous avoir peur de la douleur ? Si nous gravissons une montagne inaccessible, pourquoi ne pourrions-nous croire possible de nous libérer des douleurs déchirantes du corps ? C’est vrai, la douleur s’écoute et se « lit » comme tant d’autres aspects du monde créé, s’écoute et puis se « ré-écrit ».

      Et ce Minotaure ! quelle excellente métaphore de l’innocente-coupable Douleur qui contraint à des rites purificatoires, certains nobles d’autres brutaux, pour finalement nous restituer l’énergie vitale qui conserve notre rapport au monde, le son unique

      Merci, Bergeret, un tout particulier merci. »

      • veron says :

        Je n’aurais pas pu lire votre commentaire sans la traduction d’Yves Bergeret ; j’apprécie en particulier vos alliances de mots qui ouvrent sur des paysages intérieurs à la fois très beaux et riches d’expérience. Vous avez réussi à relier une riche compréhension de ses textes et de son expérience à ce texte. La traduction de votre commentaire laisse entendre votre respiration et c’est très beau. Merci.

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