Frontalier, à Orino et Varèse

Poèmes écrits par Yves Bergeret du 1er au 4 juin 2017 dans l’extrême nord de l’Italie, à Orino et à Varèse

1

Les plumes des quatre oiseaux afghans

distribuent leur bleu aux montagnes du fond,

leur vert aux bosquets proches.

Huit pattes croisées, huit traits bruns,

huit coups de percussion sur le fond de la rustique coupe.

Les oiseaux peints sur la mystérieuse céramique de Kaboul

ont traversé cent frontières

et viennent soutenir le balancement

des trois lentes montagnes qui migrent

vers la frontière au nord, viennent soutenir le labour

des vents d’altitude qui étirent dans l’autre sens

le voile très haut brumeux.

2

Le grand récit s’était écroulé dans le sommeil.

Les frontaliers l’avaient laissé en désordre sur la table de la nuit.

Et dès l’aube les trois montagnes de l’autre côté de la vallée

le reprennent pour le hisser vers le ciel vide.

Depuis si longtemps le bavardage des dieux est inutile.

Nos reprises de récit, les oiseaux acharnés à chanter,

la fin d’un rêve, la reprise d’un rêve, très près de la frontière,

les trois montagnes nous accompagnent

pour défricher au grand récit une voie non cruelle.

 

3

La crête boisée monte par paliers vers le ciel vide.

Rien ne l’arrête.

Plus déterminés que les nuages

les bois touffus de la crête montent.

La crête boisée traque le frontière au nord.

Une marque à mi-crête, à mi-vie :

une cicatrice déboisée. C’est juste le feu,

il stérilisa là un morceau de crête, une morsure profonde

du désespoir. Mais la crête et les bois

repartent à l’assaut.

4

Le bateau passe devant la montagne sombre

surgie du lac. Ou tombée du ciel.

Pyramide très aiguë. Tous les passagers se taisent.

La montagne des eaux n’a pas d’yeux.

Le bateau avance, la montagne disparaît

parmi les choses de la rive. La montagne invisible.

Sans route ni maisons ni rien.

L’espace en creux, une éclipse dans le grand récit.

Le dieu frontière, boisé, farouche, féroce,

surgi des eaux. Ou tombé du ciel.

5

Les oiseaux en chantant poussent les arbres vers le haut.

Ils font grandir les montagnes aussi.

Ils agacent la frontière.

 

6

Les pierres ont leur frontière aussi.

Granit et gneiss ne plient pas.

En voyageant ils cassent.

Les frontaliers aiment les casser d’une réalité à l’autre.

On les porte par lourds charrois.

On en dresse. On en dispose en pavements

à l’ironie formidable et scintillante.

Puis sur le dallage on tire une table et des chaises ;

alors on parle puis on jette la frontière comme des miettes

toutes sèches, d’un revers de la main

qu’on passe sur la table.

Oiseaux et fourmis attendent les derniers éclats de la conversation

pour manger tenacement l’envers du miroir.

*****

***

*

 

 

 

 

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4 responses to “Frontalier, à Orino et Varèse”

  1. vengodalmare says :

    Si è quasi dimenticato che erano – e sono – le montagne a fare da frontiera al tenace viaggiatore; oggi la frontiera è fatta dall’uomo e allora nessun luogo è più salvo dall’essere Muro tra gli uomini. Ma questo poema vola libero, e noi con esso. Di questo la ringraziamo, Bergeret: capovolgendo cielo e mare stranamente tutto ritorna al suo posto.

  2. veron says :

    Il semble plus facile de saisir la beauté d’une coupe en céramique que d’entrer dans le récit du paysage. Mais nous sommes guidés et, peu à peu, nous faisons corps avec les montagnes, mieux encore, nous devenons les oiseaux, les pierres. Le mouvement de ce qui est, nous en lisons le dessin : alors nous habitons la terre véritablement.

    • Anne MICHEL says :

      Véron, comme toujours vous êtes dans la justesse et la sincérité. Ce que vous dites est émouvant car commence par une sorte de timidité devant le poème, puis d’aveu de votre confiance en le texte qui vous emporte avec lui.
      Votre phrase fluide et dépouillée sonne comme une parole antique.

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  1. Frontaliere | La dimora del tempo sospeso - 07/06/2017

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