L’Etranger à Auxerre

Deux poèmes

qui se lisent traduits en italien par le poète Francesco Marotta là :

https://rebstein.wordpress.com/2017/05/19/letranger-a-auxerre/

*

Sur trois diptyques horizontaux de Clairefontaine 180g au format A4, en quatre exemplaires, poème créé avec lavis d’encre de Chine, collages et acrylique par Yves Bergeret à Auxerre les 9 et 10 mai 2017 ; en regardant la voûte peinte au onzième siècle dans la crypte de la cathédrale.

 

1

Silencieux n’est pas mon cheval.

Muette n’est pas son encolure.

Docile n’est pas sa croupe.

 

En martelant le ciel de ses sabots

mon cheval a partout fait tomber

le badigeon de la peur, la couleur blanche.

 

2

J’ai quatre ailes,

deux longues fines blanches d’abord,

puis deux beiges ou brunes

qui battent l’air comme séismes de montagne.

 

Je suis le souffle de chaque montagne,

le foie de chaque montagne.

 

Nous n’avons pas tous bouche muette.

 

3

Je chante à lèvres mi-closes,

la montagne entre debout sous la voûte.

Je chante, couarde la violence fuit,

la misère retourne sa main.

La paume étire ses rides, ses lignes.

Le chant étend le récit

du jeune désespéré qui traverse

au milieu des morts désert, guerre et mer.

Les mots avancent sur les lignes des rides,

à pas alternés, sur les crêtes de la montagne

où l’on se salue, vifs, calmes, clairs.

*

Sur trois polyptiques horizontaux à huit volets, chacun de 5,5 cm de haut par 13, en deux exemplaires, sur Bouffant 160 g, créé par Yves Bergeret les mêmes jours à Auxerre avec lavis d’encre de Chine et acrylique.

 

1

Te nommer allège ma dette.

*

 

A la lune pleine s’arrête net au milieu du pont

celui qui entend que même les grenouilles chantent

et voit que sa vie allait rouiller.

*

 

Dos voûté, bouche tombante,

même le cri de la colère a déserté

l’homme au cœur mutique.

*

 

A la terrasse du bar que désertent les gens du bourg

je m’assieds : le bar des étrangers.

*

 

2

A la proue l’écume :

langue que nous créons,

à bâbord vierge,

à tribord veuve.

*

 

Genoux émaciés

pédalier silencieux,

la côte longe le cimetière des noyés.

Arriverons-nous en haut avant la haine ?

Avant leur désespoir ?

*

 

Dans son téléphone, des photos épouvantables

de sa traversée, des noyés.

Il brasse les photos chaque nuit en jeu à jamais de cartes.

Si, si, le destin sera bon, fraternel.

*

 

Dans son sillage

une odeur de brousse, de cendres humides,

de nourrisson, de lin lavé

par les tornades carnassières de la pauvreté.

*

 

3

Il porte un anneau de fiançailles.

A qui ? à l’ombre au centre ?

*

 

Les deux paumes à plat au sol

ou même les deux oreilles collées à terre.

Une racine le ramasse.

Il s’y regroupe.

Jamais.

*

 

Il est parti de Guinée en cachette.

A pensé mourir entre les mains des trafiquants.

Il brûle dans la flamme de la flamme de la bougie.

*

 

Source de la flamme

qui ne consume rien, sauf lui,

qui ne détruit rien sur notre montagne de sel.

*

*****

***

*

 

 

 

 

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6 responses to “L’Etranger à Auxerre”

  1. Antonio Devicienti says :

    Admirables tes poèmes, cher Yves et tu écris quelque chose comme ça, inoubliable: je m’assieds: le bar des étrangers – n’est-ce pas la poésie, ce bar des étrangers?

  2. Anne MICHEL says :

    Vos poèmes sont forts par leur contenu et leur prise de position mais il y transparait surtout, face à un certain « veuvage » d’avec le bonheur et la sécurité, un équilibre inscrit dans l’espoir.
    Le regard de cet étranger, pourtant bien maltraité par les évènements et sa jeune existence déjà nourrie de multiples tragédies, reste pacifique. L’allusion au pseudo jeu de cartes constitué par les photos terribles qu’il conserve par devers lui avec respect, introduit la notion d’une audace nouvelle face aux risques de la vie.

    Comme toujours, les quelques mots de Devicienti sont de la meilleure eau et d’une grande finesse. Roboratif analyste que cet homme qui cible l’essence des deux poèmes : ce bar, une Maison de la Poésie vidée de ses bonimenteurs patentés ! Son espace en est démultiplié.
    C’est une image vibrante et originale de la poésie. Bien différente, et autrement troublante que celle du bar cher aux baroudeurs style Hemingway ou Henry Miller ! Ou Cendrars, j’imagine.

  3. veron says :

    Serions-nous habitués au malheur ? Déjà vaincus ? L’entrée fracassante de l’ange à cheval casse le silence et convoque la parole, ouvre le champ de la liberté. La vie jaillit avec la parole qui est souffle chant ; la vie est possible, belle sur la montagne où les hommes se saluent. Nécessité de rencontrer l’autre, de faire alliance. Vivre c’est faire que le nous advienne, que la parole soit partagée.

  4. veron says :

    Les deux poèmes s’achèvent sur l’image de la montagne, la montagne de sel indique la foi du poète : la fraternité est possible, le sel protège, révèle le goût de la vie. II se dégage de ces poèmes une puissance de questionnement. Quelles sont nos certitudes ?

  5. vengodalmare says :

    il cavallo ha quattro ali, vola ovunque e per questo l’altro non è mai straniero, ma sempre il fratello a cui stringere la mano. La parola fa incontrare le montagne, niente rende muto il suo canto.

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  1. L’etranger à Auxerre | La dimora del tempo sospeso - 19/05/2017

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