L’Ortie rouge

Poème écrit en trois exemplaires, sur livret allemand de format 16 cm de haut par 20, sur le parvis de la cathédrale de Sens par Yves Bergeret du 10 au 12 avril 2017, avec collages et gestes de lavis et d’acrylique.

1

Frais soleil,

fends le marbre de la tombe

où nous trépignons.

 

Voici de jeunes femmes et hommes dont les ombres

retournent les pavés clairs du parvis

entre les phrases mortes des anges des pierres et des vitraux.

2

Mère et fille s’assoient au bar dix minutes

pour chercher comment on se parle,

comment on fait des phrases,

comment jaillit le comment

entre nuage, sol et clocher ;

puis se quittent sans avoir rien dit.

 

Table en plastique du bar

tremblote bancale

à l’aplomb de la grande phrase

que personne ne peint

ni ne chante.

3

Font du bruit, du bavardage, de la rumeur

celles-ci assises sur le vide,

sur des chaises de plastique, sur de l’avoine sèche

de part et d’autre du canal profond

qu’énervée, déçue, solitaire

creuse la parole en s’en allant.

 

Ceux-là, les voilà posés comme des blocs de gypse,

personne n’a eu d’idée ni de burin,

pots de fleurs sans fleurs,

bras vacants ni épaules ni coudes ni poignets.

L’un dit : où est la mer où je veux nager ?

4

Où est la source demande

le vieux solitaire assis trois heures au bar

sans sentir un seul instant vivre sa bouche.

 

Où est la couleur mère

et l’autre couleur seconde mère

et la foule des couleurs mères ?

Du haut de la façade tombent des regards

de statues blanches géantes aveugles

nuages collés sur leurs yeux.

5

Ici le Moyen Age a imposé

harmonie par peste et tyrannie

avec légendes variables

et personne n’a jamais cru la fable

du céleste concert des anges.

 

Ce matin en se jetant sous un train

quelqu’un a trois heures déglingué

l’harmonie des missions et des horaires.

 

Forains et camelots affaissent sur eux-mêmes

le marché comme une cathédrale horizontale,

presque rien ne s’y négocie ne s’y dit.

6

De jeune migrants se cachent

au fond de wagons et de chapelles latérales

où les actes de torture et de guerre

crépitent dans les scènes des vitraux

et dans les sculptures répugnantes.

7

Les mères assises sur le parvis

ne savent comment parler.

Le rémouleur s’ennuie.

Mal orpheline de nous, la parole revient

ortie rouge

croissant entre les pavés du parvis

avec la vigueur de l’eau du canal profond

que les yeux grand ouverts les jeunes migrants

enjambent d’un bond téméraire comme le chant

de la beauté dont nous avons toujours

eu amoureusement peur.

*****

***

*

Publicités

3 responses to “L’Ortie rouge”

  1. Anne MICHEL says :

    Il y a des tensions, des crêtes et des reliefs différents selon les thèmes que vous abordez. Ce qui est, je dirais, de la « banlieue » est moins dense que ce qui est de ces grands mausolées que représentent les édifices religieux, où sont concentrées les oeuvres d’une centaine de générations, des tonnes de pierres et des années de travail des pauvres charpentiers et autres ouvriers artisans qui élevaient leur art et leur pratique vers Dieu tout en raccourcissant leur
    propre vie à cause des accidents, du labeur épuisant, de leur vie humble et de leurs forces exploitées.
    Là où vous êtes le plus passionné, c’est étrange, car c’est là où vous êtes le moins concerné, sentimentalement, humainement parlant. Vous vous envolez littéralement avec vos sujets d’Histoire de l’Art, ce contexte religieux vous rebutant mais ses réalisations vous interpellant, apparemment, avec une très grande force. Donc, votre réponse sur le blog ( et bientôt dans un livre regroupant ces articles que vous écrivez ici ) est celle d’une grande voix.
    Pour ce qui est de sujets plus immédiats, de proximité comme un marché, un café où vous commentez le spectacle social, la vie de la communauté, vous maniez un filet poétique très finement maillé pour ramener à la surface le plus d’informations utiles possible dans un champ réduit. Vos textes ne recherchent pas l’éloquence mais la connivence avec le réel. Vos photos sont expressives
    dans un registre familier, accessibles, documentaires, sans effets esthétiques.
    De même pour des évènements comme la « geste » des migrants, vous serrez au plus près l’aventure humaine, impossible de faire du spectacle avec des scènes aussi dures, aussi tragiques que celles que vous évoquez. Il faut retranscrire le
    contexte angoissant de vies qui basculent dans l’horreur, sérier les séquences du drame, transmettre l’urgence de la débâcle.
    Dans les Églises, il vous faut retranscrire le parcours du sens du sujet, de l’image, de la pierre, et aussi le chemin des mythes, ici donc, religieux. Vos ailes ne sont pas celles d’un ange mais celle d’un poète qui survole et photographie, en quelque sorte, une part immense, séculaire et presque endémique de nos civilisations.

  2. vengodalmare says :

    La parole revient .. E questa la bellezza.
    Grazie.

  3. veron says :

    Lecture très difficile car la douleur des êtres que la vie a désertés est palpable dans chaque mot. Lecture qui fait peur tant le vide est si bien évoqué. Mais pour vous la parole ne meurt jamais, le chant de la beauté jaillit hors de la destruction. Ai-je bien compris ? Alors comment ne jamais perdre le sens de la parole et la contemplation de la beauté ?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :