L’Image au mur agit

L’espace vit d’abord par la sonorité qu’on y connaît. Le cluster des cris des camelots du marché par-dessus le grondement de la ville. Le roulement du torrent sous les nuages serrés. Le raclement du vent d’harmattan sur les plateaux et les falaises de grès au Sahara. Le craquèlement de la montagne sous la chaleur de midi qui descelle les pierres que le gel de la nuit tint. Le piétinement des troupeaux dans les creux des collines arides. J’entends toujours affluer du sens sonore, parfois peu net, mais permanent dans ses modulations robustes et tenaces. Ce continuum est animiste, oraculaire, menaçant ou harmonisant. Sens sonore multiple et avant même que quiconque ne parle. Le continuum sonore me lie à l’espace. Il faut toutes les ruses de la science physique pour que dans une chambre anéchoïde je trouve le silence ; mais dans cette suspension de mon pacte sonore avec l’espace j’entends aussitôt surgir mon cœur qui bat et mon corps qui sous sa peau travaille.

 

Dans ce continuum la vibration sonore de la parole circule. Dans l’espace je ne peux sortir de la plate satisfaction, je ne peux sortir de la peur que j’inflige ou subis que si j’entends la voix de l’autre ; je l’écoute m’interroger et lui réponds. Alors s’instaure le dialogue. Ainsi naît la personne. Hélas trop souvent l’espace porte vers moi le cri de menace ou de douleur, l’ordre sec qui ne saurait tolérer réponse et assujettit, le susurrement hautain qui enjoint. Mais de toute manière l’espace atteint pleine maturité s’il est d’abord vibration vocale de nous tous ; il est nous tous. Dans l’ample et profonde respiration de notre brouhaha. De notre fête ou de notre pleur. Ou de notre paix.

 

Je nais dans l’espace. Je nais car je suis dans l’espace, c’est-à-dire dans le son de l’autre. Dans sa vocalité variante. L’oralité est spacieuse et spatiale. D’une bouche à une oreille. L’oralité est d’abord initiatique, récusable aux non-initiés car la mémoire n’est pas support visible ni audible. Il arrive que l’espace n’accède à la vie qu’énoncé par le chant polyphonique qui le fonde, celui des Pygmées Aka, celui des Dong en Asie du sud-est, celui des Huli de Nouvelle-Guinée, celui des Femmes aînées des Toro nomu dogon de Koyo.

Auvent peint (peuple dogonToro nomu) au centre d’un plateau de grès, nord du Mali

 

Un matin il arrive que quelqu’un sans vraiment rompre ni avec la communauté de ses proches ni avec le continuum sonore se saisisse d’une légère matière colorée dans le creux de sa paume ou au bout d’un doigt ; et sur le fond d’un auvent de roche, ou bien dans une pièce en briques de terre, il pose une ligne, un trait. Ici soudain le flux sonore de l’espace hésite, évite, se cabre, s’écarte mais sans pourtant se taire. De cette ligne colorée, de ce trait visuel naît un bouleversement de la relation à l’espace. Et naît en tout premier une soudaine distance. Une mise en suspens du continuum sonore de l’espace. Le silence surgit.

 

Ce trait silencieux nomme. Il nomme quelque chose dans l’espace que celui qui pose le trait sent, désigne, et peut-être même veut attraper par la puissance tranquille et mutique de ce trait. Cet élément de l’espace est invoqué, convoqué, prié, éloigné, apaisé, possédé, dépossédé et finalement, au fur et à mesure que le trait se précise, nommé. Ici se lève l’aube de l’écriture qui est mouvement de la pensée vers le silence.

Petit auvent peint (peuple Toro nomu) en pleine falaise, au bord d’une cascade sacrée, nord du Mali

 

 

Et en même temps celui qui a pris un peu de boue beige dans sa main et l’a posée, étirée, ferme et nette, comme un baume sur le mur du fond de la chambre, éprouve l’importance et l’audace de son geste : le fauve invoqué, l’ancêtre signifié, l’accouplement célébré ne se rebellent pas. Le signe visuel a un pouvoir : il stabilise et régule l’espace. Le poseur du signe naît comme homme responsable pour lui-même, pour ses proches et pour toute la communauté : il sait prendre le calme risque de tutoyer en silence l’espace. D’emblée et aux yeux de tous il installe le signe hors du secret qu’initiatique l’oralité chuchote à l’oreille. Le trait qui nomme le fait doublement : il nomme quelque chose dans l’espace et il nomme celui qui inaugure l’acte d’écriture.

 

Le poseur de signes nomme et par ce trait calmement audacieux il touche la puissance animiste de ce qu’il nomme. Tactile le trait est performatif. Il agit. Il a écarté le bruit en créant une béance sans transcendance dont le silence renforce le continuum animiste de la pensée symbolique. Simultanément il écarte et rejoint. Il joint dans l’écart : et c’est bien le propre de l’écriture.

Mur intérieur d’une maison, figuration d’ancêtres (peuple Toro nomu), nord du Mali

 

 

Un second trait qui nomme se pose sur le mur. Puis un autre. Enfin apparaît l’à-plat. Puis un autre à-plat et encore un autre, sans pour autant effacer les traits. Naît alors l’appropriation agissante de l’espace par l’organisation visuelle au moyen de ce qui est presque toujours une sorte de damier peint sur la paroi. Il arrive que dans le damier le trait ci et là revienne. Ici naît l’image. Cette image est sœur du filet que l’ornithologue tend sur la colline près de l’étang pour attraper les oiseaux migrateurs, les baguer et les relâcher : pour interroger et comprendre leur vie. L’image est une traversée suspendue de l’espace, une trajectoire immobilisée dans un silence pérennisé.

Mur intérieur d’une maison, (peuple Songhaï), nord du Mali

 

L’image peinte au mur désoriente et stabilise la bruyante prolifération animiste de l’espace. Elle met en forme l’énergie agissante, créatrice et à la fois destructrice de l’espace ; elle informe qui la regarde au mur. Elle offre un guide de vie, un « mode d’emploi » de l’espace en ses périls et ses splendeurs et dans les justifications de ces derniers. Elle figure dans son propre mutisme le récit mythique qui justifie la turbulence de l’espace et qui lui assigne un sens. Elle calme l’agitation de l’espace et l’angoisse de qui se met à regarder l’image.

Mur intérieur d’une maison peinte collectivement en 2007, figuration d’ancêtres et de mythes (peuple Toro nomu), nord du Mali

 

L’image au mur s’adresse à tous ceux qui passent devant le mur et la voient. Si jamais elle est mosaïque au sol, elle s’étale sous les yeux des visiteurs et frotte leurs pieds. Si elle est fresque à la paroi du cloître, elle réinstaure un épisode du grand récit mythique oral qui agit au fondement même de l’édifice. Si elle est foisonnement de pierres sculptées au porche d’entrée, elle appuie son action symbolique sur la nuque de qui franchit le seuil. Si elle brille au vitrail dans la lumière changeante des saisons et des heures, elle fait à nouveau jaillir par la vibration colorée l’action archétypale d’un héros, saint ou divinité, fondateur. Elle distribue du sens. Elle aguerrit une hésitation et relance un cheminement dans l’opacité du monde.

Jugement de Caïphe, 16ème siècle, cloître San Pietro, Piazza Armerina, Sicile

 

Cette image pour tous sur de grands supports publics est une sédimentation de la parole collective mythique que la communauté a en réponse adressée au bourdonnement opaque et turbulent du continuum animiste de l’espace. Cette grande image est la cristallisation visuelle de la réponse à l’espace : elle est un dépôt de parole. Cette parole mythique, muette car image, demande cependant à revenir dans l’oralité de la transmission : l’initié s’en charge. Au peuple analphabète médiéval le clerc lit le récit inséminé dans le vitrail. La lecture de cette image fait « leçon de morale » à laquelle le fidèle saisi par la performativité du tympan ou de la rosace se réfère pour orienter sa vie.

Eglise de Kalopanayotis, montagne de Chypre, 15ème siècle

 

Les grandes images publiques éducatives loin de disparaître avec l’alphabétisation générale de la population déplacent cependant leur performativité ou plutôt en multiplient les champs. En France les vastes peintures des salles des mairies édifiées dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle accompagnent l’alphabétisation républicaine de la population. Il en va d’ailleurs de même de la statuaire publique.

 

Mais parallèlement le développement très rapide de la fabrication industrielle des objets, qui transforme profondément le continuum sonore et symbolique de l’espace, suscite les affiches publicitaires dans les lieux publics les plus fréquentés possible pour le dressage de qui les regarde à la consommation compulsive de l’objet vanté : délabrement éthique. On pourrait même croire que la visite incessante, elle aussi compulsive, à l’image des écrans de l’ordinateur et du smartphone tende à effacer l’usage de l’image murale ; mais cet autre délabrement de la personnalité par la plongée dans un trou de souris sans fond ne retire en fait rien à la puissance de la grande image collective, sur écran géant ou même au mur d’un palais ancien ou à la rosace d’un transept gothique. La pensée symbolique en espace, même pour la personne la plus aliénée, ne s’éradique jamais.

Eglise de Kalopanayotis, montagne de Chypre, 15ème siècle

 

Voici en somme en quoi l’image murale est aussi fertile que vivante : elle est sans cesse à la poursuite de la parole qui en est le noyau de sens et qui sans cesse lui échappe vers le continuum sonore. Dans le brouhaha de l’espace l’image murale est le silence d’une promesse avancée et rétractée.

Eglise San Giovanni Evangelista, à Piazza Armerina, 18ème siècle, Sicile

Yves Bergeret

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One response to “L’Image au mur agit”

  1. Antonio Devicienti says :

    Dans cet article il y a tout le sens de ton travail et de ton écriture, cher Yves; et je suis heureux d’y reconnaitre l’équilibre parfait entre poésie et culture, recherche existentielle et conscience historique, élan et réflexion.

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