Rosée, épiderme – église San Giovanni Evangelista, à Piazza Armerina

Dans le tortueux resserrement médiéval du centre ancien de Piazza Armerina, au cœur de la Sicile, le ciel s’efface. Dans ce quartier, parmi les ruelles étroites, les façades ocres, les balcons ornés, les frontons à la grecque, voici : un seuil de quelques marches. Si on franchit ce seuil, on entre dans l’extraordinaire nuée de couleurs de l’église San Giovanni Evangelista ; j’ai déjà parlé de son doux tumulte. Il porte finalement vers un chant choral féminin tout le mouvement de cette église dont l’intérieur est complètement couvert de fresques. Cet article se lit sur ce blog à cette adresse :  https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2016/10/20/limage-et-la-parole-trois-elans-de-piazza-armerina-en-sicile/

Sombre, le bas des murs de la nef et du chœur pousse le regard vers le haut, clair, lumineux, orangé. Tout ici est peinture. Ce baroque tardif, en général du dix-huitième siècle, prolifère par peinture et non pas sculpture ni stuc. La peinture est partout veloutée, même dans le sombre du bas des murs, qui presse vers la voûte. Le bas dit la contraction, souvent dramatique, du monde qui s’efforce de remonter vers une vision libérante. Les fresques de la voûte ouvrent cette vision : celle de l’Apocalypse de Jean. A la voûte depuis le fond de la nef en allant vers le chœur les fresques posent explicitement d’abord le « je suis l’alpha et l’oméga » puis Dieu le père puis une vision que Jean décrit ainsi : « j’ai vu une femme vêtue de soleil avec la lune sous ses pieds ; et j’ai vu la chute du diable sous la lance de l’archange Michel » ; enfin la fresque de la coupole du chœur est une adoration de l’Eucharistie. La peinture suit et paraphrase ce grand récit explicite. Or elle le fait, si je puis dire, juste un temps avant lui : et c’est ici toute la puissante originalité de cette église.

La prolifération des fresques, sur la moindre surface basse ou sommitale à l’intérieur de l’église, ne laisse dominer aucune couleur. Tout est en transformation, en variation de luminosité. L’ensemble est brumeux, mobile, enveloppant, quasiment sans distance ni transcendance. La peinture enveloppe tout, presque tactilement. Mais basé sur la transcendance le dogme chrétien s’oppose à cette immédiateté tactile et reconduit le peintre vers l’impérieuse nécessité du grand récit mythique, sur les voûtes.

Ce qui rend sensible et sensitivement perceptible ce mouvement du tactile au transcendant, ce sont quelques personnages étranges, a-chromes : seulement en camaïeu de gris clair. Ils sont présents-absents. Font une sorte de moment en creux dans la peinture chatoyante. S’avancent à l’avant-plan de la fresque ou fuient au loin mais vers un lointain dont le sens est inaccessible ; et qui n’est pas le seul lointain ici possible, celui de la vision apocalyptique. Quatre personnages a-chromes, très nets, deux en voûte, deux sur les murs du chœur. Ceux de la voûte, dans un geste déconcertant, portent à bras tendus la fresque de couleurs ;

 

ceux dans le chœur, sur les murs qui se font face de part et d’autre du maître-autel, annoncent, juste avant elles, les scènes des fresques : une adoration des rois mages et une adoration des bergers. Chacun de ces quatre êtres a-chromes, éventuels anges, recule le temps peint en couleur, s’en écarte, s’en dispense. Et justement ils rendent encore plus perceptible le mouvement spécifique de l’immense peinture de cette église.

 

De plus les siècles qui passent, les intempéries et sans doute des négligences dans le passé font aussi bouger, mais d’autre manière, ce qui a été peint sur la pierre ou rarement sur la toile : la peinture, au fil du temps, se desquame. L’image devient ainsi un être vivant, qui a son temps de vie et les naturels vieillissements de l’âge. Deux desquamations sont ici spectaculaires. L’une, au-dessus de la petite porte d’entrée de cette église – qui n’est pas de grande taille -, montre une scène horrible de décollation d’un martyr agenouillé ; tout comme sa tête roulera au sol, par écailles les pigments de la fresque s’en vont et disparaissent.

Sur le mur opposé et donc face à la porte d’entrée, la première peinture, elle sur toile, qui se voit quand on entre dans l’église est celle du martyr, selon une légende, de saint Jean l’évangéliste. Une décoration baroque l’entoure, quasiment la seule en relief dans l’église. Peinte par Corradini vers 1600, la toile figure la mise à nu du saint qui va être plongé dans une cuve d’huile bouillante à l’arrière-plan à gauche, mais sa peau nue restera insensible. C’est encore un dévoilement, un dénudement.

Enfin sur ce même mur nord une autre peinture anonyme de retable, sur toile, du dix-septième siècle montre une sombre crucifixion du Christ ; certes la toile avait été longtemps oubliée, roulée sous un escalier du couvent des Bénédictines cloîtrées à qui appartient l’église. La peinture, restaurée il y a deux ans, s’était abimée. Or c’est justement la peinture figurant la peau du Christ qui se desquame. Logiquement. Logiquement dans le processus de retrait du jeune dieu hors de son corps humain, hors de son incarnation passante. Et la peinture elle-même se révèle alors comme peau, comme enduit temporaire, baume à temps limité, habillant puis se desquamant : la peinture est instable.

 

Ces desquamations aident à comprendre que tout dans cette église prend un sens original. C’est ainsi que l’entre-tissage de ces couleurs veloutées dont aucune ne s’affirme en dominant les autres est l’équivalent d’un balbutiement des langues humaines. Avant qu’elles ne se réunissent et s’unissent dans une prière ou un chant. Cette église est « avant » quelque chose, avant quelque parole unique. La couleur de la peinture y frémit partout ; la couleur est la rosée de l’aube d’un jour à venir. Les nuées colorées, les voûtes en brumes vaporeuses répondent aux scènes des murs dramatiques de la nef et aspirent regard et sensibilité vers le haut qui annonce une aube de jubilation et d’allégresse, par jeu de couleurs.

C’est alors que la couleur, c’est-à-dire la peinture du sombre vers le clair, est légère « humeur » du sacré, en quelque sorte la sueur du divin, son excrétion humide, vraie rosée, la sueur douce du sacré, ou sa sève, ou sa salive. Et d’ailleurs tous ces « ou » participent à l’hésitation et au basculement volatil de l’église-œuvre peinte.

 

La couleur en ses changements subtils est ce qui se dépose sur ces murs et ces voûtes lorsqu’un souffle divin humide, une haleine joyeuse effleure des objets, ici des profils humains, des formes humaines en mouvement. La couleur est cet embrun qu’une mer sacrée dépose sur des écueils, sur des îles Eoliennes. Les îles surnagent dans la grande vague d’une création indéterminée, d’une création mobile et en devenir, comme la mer, continuum en création permanente.

 

La couleur dans cette église est identique au chant choral des religieuses bénédictines assemblées derrière les claustras du fond de la nef, dont ensemble les voix variées accompagnent épisodiquement le bourdon perpétuel du dieu originel et le récit mythique indiqué à la voûte et célébré rituellement au maître-autel.

 

Les fresques de San Giovanni Evangelista de Piazza Armerina ont peu à voir avec la chapelle Sixtine au Vatican où la peinture est la scansion rythmée, puissante et confiante, de l’homme de la Renaissance. Elles ont peu à voir avec Saint Ignace à Rome et sa maîtrise scénique de la théâtralité. Elles ont peu à voir avec l’église du Gesu à Rome qui met en scène un vaste mouvement de contrebasses et de violoncelles de cette réalité symphonique que gère la Compagnie des Jésuites. Elles ont peu à voir avec Saint Nicolas à Prague où les fresques des murs et surtout des voûtes sont la partie haute du chant de l’architecte mélancolique de l’Europe centrale.

 

Ici la couleur-peau qui croît et passe, naît et se renouvelle, comme l’épiderme du corps humain, qui hésite et va son simple chemin de vie, enrobe le peintre flamand, Guglielmo Borremans. Né à Anvers en 1672, corps et regard formés par les plaines, les brumes et les polders de la Flandre maritime, dès son jeune âge il développe longuement son travail en Campanie, Calabre et enfin Sicile. Le voici immergé à Piazza Armerina dans cet espace archétypal et mythique des collines lourdes, solaires et secrètes, souvent dénudées, argileuses et gréseuses du centre de l’île au centre de la mer.

 

Borremans a été agrippé par ce peu de parole du centre de l’île, parole de pudeur ou d’omerta, de drame et de fierté, peu de parole qui se réconcilie peu avec elle-même, mais imagine au loin sa permanence, ses embruns sur quelques récifs, ses éclats de révélation et, ici, d’Apocalypse. Par son travail de peintre, c’est-à-dire, d’artisan de la lumière et de la couleur, il en montre ici le cheminement, en cours d’accomplissement.

 

Et d’ailleurs certains esprits contemporains libres et puissants, mes amis de Piazza Armerina même, portent de l’avant ce mouvement de révélation, hommes-récifs. Hommes-rocs de modernité où la mer, mer désaltérante enfin, déposerait un jour son sel pour devenir notre grand dévoilement, notre dénuement, notre dénudement. Autrement dit une parole claire. Divinement claire. Ethiquement claire. Une parole qui n’appartient à personne : c’est le paradoxe somptueux de Piazza Armerina, ville de contrepoints et d’espoirs.

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Autre métaphore possible : l’église peinte de San Giovanni Evangelista est l’intérieur d’une nuée volcanique dont la cendre est la couleur variante, s’assombrissant lorsque retombant elle s’approche du sol. Se déposant alors en lambeaux de peau, qui sont autant de personnes humaines, voire simples bribes d’épiderme desséché. Des peaux qui se font elles-mêmes personnages. Et ne peut se savoir si la personne est vêtue de peau qui se desquame ou s’il ne s’agit pas simplement de peau sur peau sur peau, longue histoire, long récit d’un dévoilement, d’un écorchement, d’une révélation ; et ici le christianisme a inventé la fin des perpétuels sacrifices des boucs émissaires en un seul sacrifice ascensionnel.

Yves Bergeret

 

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One response to “Rosée, épiderme – église San Giovanni Evangelista, à Piazza Armerina”

  1. veron says :

    Une très belle et véritable initiation à l’art qui est exaltation des sens et par là même approche des grandes vérités qui nourrissent le coeur des hommes. Merci pour permettre d’entrer dans cette belle création en suivant vos pas.

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