L’Eau (3), Navigation, avec Francesco Marotta

Poèmes et traductions de Francesco Marotta & Yves Bergeret

 *

Cycle de douze poèmes d’Yves Bergeret créés à Paris du 12 au 24 décembre 2016 sur un cahier cousu de papier vergé ivoire de 180 g, de format carré, avec gestes de lavis et d’acrylique & collages. En contrechant ces poèmes s’enrichissent des vers de Francesco Marotta ; et, en contrepoint, de deux dessins-talismans de divination et/ou de viatique créés par Soumaïla Goco Tamboura en 2005.

*

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1
Quand le courant s’inversa
j’entendis le premier craquement du bois
puis la coque s’ouvrit
et l’eau du futur trop salée s’engouffra
gâtant toute la saumure ordinaire.

Quando la corrente invertì il suo corso
sentii il primo scricchiolio del legno
poi lo scafo si aprì
e l’acqua del futuro troppo salata si riversò
alterando tutta la salamoia ordinaria.

1
Non cede alla furia del mare
chi porge ascolto alla voce dell’acqua.
La lingua che ne ripete il canto
riscopre la sua natura di sorgente, l’oscura
matrice di ogni voce, di ogni vita.
Seguendo l’arco sonoro del vento
il corpo riemerge alle dimore del respiro.

 Ne cède pas à la fureur de la mer

qui offre écoute à la voix de l’eau.

La langue qui en répète le chant

retrouve sa nature de source, l’obscure

matrice de toute voix, de toute vie.

En suivant l’arc sonore du vent

le corps réémerge aux demeures du souffle.
2

Au prestige de l’image
voulut s’en remettre ma compagne de cette traversée;
elle enrageait, se farda, se maquilla.
Et, oui, l’image naquit et fut en plein jour aurore boréale de minuit.

 Al fascino dell’immagine
volle affidarsi la mia compagna in questa traversata;
infuriata, si truccò, si agghindò.
E l’immagine nacque, notturna aurora boreale in pieno giorno.

 2
L’immagine che nasce
dalle labbra calcinate da un grido
ha la forma incerta della luce
che non conosce il volo.
Spazio di cenere e miraggi
dove tace la parola che feconda il giorno.

 L’image qui naît

des lèvres qu’un cri calcina

a la forme incertaine de la lumière

qui ne connaît pas le vol.

Espace des cendres et mirages

où se tait la parole qui féconde le jour.

3
«Une image ne flotte pas, lui dis-je;
le corps flotte car il est réel
s’il a eu à manger les myrtilles de l’alpage
et les raisins du vallon».

«Un’immagine non galleggia, le dissi;
il corpo galleggia perché è reale
se ha potuto mangiare i mirtilli dell’alpeggio
e l’uva della valle».

3
Bianca come una mano tesa
nel gesto che disperde il corteo
delle ombre, la parola dialoga
con la cima e la radice, col frutto
e con la fonte. Immagine di immagini
che il vento non dissolve, specchio
luminoso dove tutto ciò che vive
trascorre senza inizio e senza fine.

 

Blanche comme une main tendue

dans le geste qui dissipe le cortège

des ombres, la parole dialogue

avec la racine et la cime, avec le fruit

et la source. Image des images

que le vent ne dissout pas, miroir

lumineux où tout ce qui vit

va et passe sans début ni fin.

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4
Certains autour de nous
voulurent à toute force que l’image soit une météorite.
Mais roche en l’air, c’est réplique au théâtre
sans l’initiale réplique qui ait ouvert le bal.

Alcuni intorno a noi
vollero a tutti i costi che l’immagine fosse un meteorite.
Ma una roccia in aria è replica teatrale
priva della scena iniziale che ha dato il via alle danze.

4
La pietra che sogna
di ricongiungersi al cielo che l’ha generata
è sostanza antica di presagi, pupilla
di un desiderio cristallino. Non un grumo
rappreso di sillabe e di quarzo, ma domanda
inesauribile, voce in cerca di dimora.

 

La pierre qui rêve

de retourner s’unir au ciel qui l’engendra

est substance ancienne de présages, pupille

d’un désir cristallin. Non pas un caillot

figé de syllabes et quartz, mais question

inépuisable, voix en quête de demeure.

5
C’est alors que la mer enfla
et nous vîmes tout en bas de l’autre côté de l’horizon
les chiens fumeux de l’impatiente Indonésie
et même leurs crocs de vermeil.

Fu allora che il mare si gonfiò
e noi vedemmo in basso dall’altra parte dell’orizzonte
i cani tenebrosi dell’impaziente Indonesia
ed anche le loro zanne di vermiglio.

5
Voce del principio, salmodia dolente
di montagne rovesciate, il mare
è una ferita che ribolle di suoni
come la sabbia del deserto
nel morire del giorno. Riconosci
nel canto delle sue onde oscure
l’eco dei passi che per millenni hanno varcato
quelle alture. Anche noi imparammo
dalla notte, illuminata dal fuoco
dei nostri fraterni silenzi, con quali colori
il flusso migrante delle dune
dipinge l’orizzonte che ci attende.

 

Voix de l’origine, psalmodie dolente

des montagnes renversées, la mer

est une blessure qui bouillonne de sons

comme le sable du désert

dans le jour qui meurt. Tu reconnais

dans le chant de ses vagues sombres

l’écho des pas qui dans les millénaires ont franchi

ces hauteurs. Nous aussi avons appris

de la nuit, illuminée du feu

de nos silences fraternels, avec quelles couleurs

le flot migrant des dunes

peint l’horizon qui nous attend.

6
Mais sous l’effet de la houle merveilleuse
loin de béer la coque se referma
et l’eau du futur s’attiédit jusqu’au bleu.

Ma sotto l’effetto dell’onda imponente
piuttosto che squarciarsi lo scafo si richiuse
e l’acqua del futuro divenne di un tiepido blu.

6
La stella che ci indica la rotta
oltre il naufragio, sorge ogni notte
dal cuore inviolato dei ricordi. Ha il volto
verde dell’infanzia e dentro gli occhi
paesaggi di ocra viva, sogni d’acqua sorgiva.
La voce del sangue
che partendo lasciammo come pegno d’amore
a benedire terre di pietre e arsura
è la sua sola luce.

 

L’étoile qui nous dit la route

outre le naufrage, se lève chaque nuit

du coeur inviolé des souvenirs. Elle a le vert visage

de l’enfance et au fond de ses yeux

des paysages d’ocre vif, des rêves d’eau de source.

La voix du sang

qu’en partant nous laissons comme gage d’amour

pour bénir la terre aride et pierreuse

est sa seule lumière.

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7
Le bois craqua comme pinède dans le vent
et la coque s’inventa un destin
de tragédienne heureuse
avec sirène d’ivoire à la proue.

Il legno gemette come una pineta nel vento
e lo scafo si inventò un destino
da attrice tragica felice
con una sirena d’avorio alla prua.

7
I vecchi insegnavano ai nostri corpi
a crescere dritti e flessibili
come alberi che resistono
alla collera cieca dei venti e delle tempeste.
Altrove, figli di altre guerre e di altre
miserie, educarono la loro discendenza
alla danza verticale della vite, all’umile
saggezza dell’ulivo. Noi e loro, lontani
nel tempo e nello spazio, uniti
da un legame perenne che non teme
il mare, la morte, la distanza.

 

A nos corps les anciens apprirent

à croître droits et souples

comme arbres qui résistent

à la colère aveugle des tempêtes et des vents.

Ailleurs, enfants d’autres guerres et d’autres

misères, ils éduquèrent leur descendance

à la danse verticale de la vigne, à l’humble

sagesse de l’olivier. Eux et nous, éloignés

dans l’espace et le temps, unis

par un lien éternel qui ne craint guère

la mer, la mort, l’écart.

8
Vent debout nous filâmes jusqu’à l’île interdite
assurés de nous fracasser à sa falaise noire.
Or c’est bien la sirène qui en ouvrant ses bras
avala l’île de la mort

Sospinti dal vento filammo verso l’isola proibita
sicuri di schiantarci sulla sua nera scogliera.
E fu proprio la sirena che aprendo le sue braccia
inghiottì l’isola della morte
e ci salvò.

8
Isole di mani ci precedono in sogno
come spazi di azzardo e speranza
sottratti all’uniforme superficie
della morte. Occhi futuri
scrutano il mare con sguardi d’attesa
come lampade accese sulla soglia.
Un canto senza enigma, un coro
di parole visibili da lontananze estreme
guida il respiro affannato dei naufraghi
all’abbraccio materno della riva.

 

Des îles de mille mains nous précèdent en rêve

comme espaces de hasard et d’espoir

soustraits à la surface monotone

de la mort. Des yeux futurs

scrutent la mer avec des regards d’attente

comme des lampes allumés sur le seuil.

Un chant sans énigme, un choeur

de paroles visibles depuis les extrêmes lointains

guident le souffle épuisé des naufragés

vers l’étreinte maternelle de la rive.

9
Si le bois craqua et craqua
et si le cordage se tendit jusqu’à l’ultrason et l’aveuglement,
oui, c’est qu’après tant de guerres et de pillages,
l’élan affamé des autres chiens
nous chauffa l’âme et le cœur jusqu’au chant du sang.

Se il legno scricchiolò e scricchiolò
e la fune si tese fino all’ultrasuono e all’accecamento,
è perché dopo tante guerre e saccheggi
lo slancio famelico degli altri cani
ci scaldò l’anima e il cuore fino al canto del sangue.

9
L’arca che accoglie i vivi e i morti
è la dimora indistruttibile
di un unico respiro. Ha il nome
di ogni vita che sei stato, è il ricordo
di ogni morte che hai vissuto. Il futuro
si annuncia nella traccia che lasci
quando riscopri il tuo volto più vero

nello specchio di altri destini, nell’eco
infinita di colore e parola
che scioglie e disperde a ogni nuovo incontro
la tenebra cieca di rifiuto e violenza.

 

L’arche qui accueille les vivants et les morts

est la demeure indestructible

d’un soufle unique. Il a pour nom

chaque vie que tu as été, il est le souvenir

de chaque mort que tu as vécue. L’avenir

s’annonce dans la trace que tu laisses

quand tu retrouves ton visage le plus vrai

dans le miroir des autres destins, dans l’écho

infini de couleur et de parole

qui dissout et disperse à chaque nouvelle rencontre

la ténèbre aveugle du rejet et de la violence.

10
Quand tout vibra,
si net fut le chant
que la roche en l’air
s’allongea, s’étendit sur l’ombre du monde,
l’absorba et de leur amour de mante religieuse
naquit la très longue réplique double et accordée
que l’on nomme une épopée.
Et flétrie l’image
tomba au fond d’un gouffre
derrière mes talons.

Quando tutto vibrò,
così limpido fu il canto
che la roccia in aria
si allungò, si distese sull’ombra del mondo,
l’assorbì e dal loro amplesso di mantidi religiose
nacque l’interminabile replica, doppia e accordata,
a cui diamo il nome di epopea.
Poi, sbiadita, l’immagine
cadde in fondo a un baratro
dietro i miei talloni.

10
Dalla bocca della pietra
parla la sapienza delle ere, la meraviglia
di ciò che spinge il giorno verso la luce
attraverso cunicoli di cielo, di storie
immaginate nel disadorno ammanto
del silenzio. Procediamo tra distese di immagini
che svanendo lasciano impronte di fiumi.
Noi siamo acqua, memoria
che semina albe nel passaggio.

 

Par la bouche de la pierre

parle la sagesse des âges, la merveille

de ce qui pousse le jour vers la lumière

à travers les galeries du ciel, des histoires

imaginées dans la vêture informe

du silence. Nous allons par des landes d’images

dont l’effacement laisse des traces de rivières.

Nous sommes eau, mémoire

qui en passant sème des aubes.

11
Craquent les planches du pont,
grincent les planches de l’estrade,
craquèle la colle qui suspend les images
au mur du silence salé:
assis dans cette pinède musicienne
j’écoute la carène
dont je suis le fils et le père.

Cigolano le assi del ponte,
cigolano le tavole della tolda,
si sgretola la colla che tiene sospese le immagini
sul muro del silenzio salmastro:
seduto in questa pineta musicale
ascolto la carena
di cui sono il figlio e il padre.

11
Un canto di mille voci
modula in cadenze di respiro
la devozione di essere e passare
lasciando polline di luce nel chiostro delle ombre.
Un fiore senza padroni, restituito all’ordine
della vita e delle stagioni, è questa dimora
insonne, questa barca che solca oceani
di cenere per farsi terra e acqua
di uomini cresciuti sotto cieli di sete.

 

Un chant  de mille voix

module au rythme du souffle

la dévotion d’être et passer

en laissant pollen de lumière dans le cloître des ombres.

Fleur sans maîtres, rendue à l’ordre

de la vie et des saisons, est cette demeure

sans sommeil, cette barque qui sillonne des océans

de cendres pour se faire terre et eau

des hommes grandis sous des cieux de soif.

12
Rêvons-nous sur la terre ferme
ou la coque aux somptueux craquements
est-elle notre demeure sur les courants absurdes?
L’image se dilue et surgit se dilue
à la surface des vagues, pauvre mirage
de notre âme qui supplie qu’on l’aime.
Et si le courant s’inverse,
sur le pont qui grince
je change le décor et porte à ma compagne
la coupe d’eau et le raisin
dont les grains sont les répliques
de la grande ode épique
que nous consommons dans les vents salés.

Stiamo sognando d’essere sulla terraferma
o lo scafo dai maestosi scricchiolii
è la nostra dimora tra le correnti impazzite?
L’immagine svanisce e risorge si stempera
sulla superficie dell’onda, flebile miraggio
della nostra anima che chiede di essere amata.
E se la corrente si inverte,
sul ponte che cigola
io cambio la scena e porto alla mia compagna
la coppa d’acqua e l’uva
i cui semi sono le repliche
del grande poema epico
che noi realizziamo tra i venti salati.

12
L’arca apre un solco nel mare
rivoltando le onde come fertili zolle
di una terra futura senza più confini.
Mani da semina vi depongono voci

versi di un canto libero dal sonno feroce

del presente. Rifioriranno come il cielo

al richiamo di ogni nuovo giorno

radici grondanti di luci
per disperare il volto della morte.

 

L’arche ouvre un sillon dans la mer

en retournant les vagues comme les mottes fertiles

d’une terre future sans plus de frontières.

Des poignées de graines y déposent des voix,

vers d’un chant libéré du sommeil féroce

du présent. Elles refleuriront comme le ciel

au rappel de chaque nouveau jour,

racines ruisselantes de lumières

pour désespérer le visage de la mort.

*

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 *****

***

*

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2 responses to “L’Eau (3), Navigation, avec Francesco Marotta”

  1. vengodalmare says :

    une Parole très belle e magique! Merci à vous.

  2. veron says :

    Quand les mots ne désignent plus que la guerre et la violence et l’argent, que les lire nous avilit et que notre parole disparaît, il est bon de vous lire, de retrouver la véritable saveur du monde, le goût de la vie, en mettant en quelque sorte nos pas dans vos pas qui trouvent un sol humain pour se poser, avancer et ouvrent un espace possible pour vivre tout simplement.

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