Orphée à Poissy

01-rimg1339

Parmi les pentes douces des collines la Seine va par ses méandres. Sur sa rive la très vielle ville de Poissy, son passé prestigieux, ses anciennes activités agricoles, ses énormes usines automobiles ; sa Mairie devant une grande place où se tient le marché trois fois la semaine. En haut du fronton de la Mairie, un bas relief de Zadkine. Construit avec le Front Populaire le bel édifice abrite judicieusement l’administration communale et un théâtre. Au temps des premiers congés payés la culture retrouvait sa place au cœur de la vie de la cité. Comme le théâtre à Athènes en son âge classique.

 

Le hall d’entrée est sobre, porté par le goût aérien des architectes du béton comme les frères Perret. De là on accède de plain-pied à la vaste salle du théâtre ; et, par les côtés ou par un escalier à double rampe de part et d’autre de l’entrée du théâtre, on accède aux salles municipales et aux divers bureaux. Espaces amples, l’orthogonalité domine.

02-rimg1367

Si on se retourne, sortant par exemple d’un concert, avant la lumière profuse de la grande place, on est surpris. A peine au dessus des yeux, muette, une grande pantomime peinte reprend tout l’espace alentour : la Seine, les collines, le jeu théâtral, la force physique de la nature et des hommes jeunes.

La pantomime se voit d’abord assez peu. Les yeux doivent s’habituer à la pénombre douce. On voit alors que la pantomime est peinte sur la surface ondulante suspendue en hauteur d’une sorte de mur sans base : voulue telle par l’architecte, c’est une puissante retombée du plafond du hall. Le peintre Théodore Brenson en 1937 a été chargé d’y peindre une très large scène. Ondulante, ondulation répondant au rideau de scène du théâtre dont on vient de sortir, ondulation en écho au mouvement langoureux de la Seine dans son opulent bassin sédimentaire. Douze mètres de large, cinq de haut.

04-rimg1347

La perception de l’ensemble peint est progressive. Il convient de monter l’escalier, puis de bouger pour voir cet ensemble, se mouvoir : devenir élément de la pantomime. Un énorme lustre moderniste, de la même époque, diffuse sa lumière discrète et occupe le centre de l’espace, comme un dieu visible-invisible écartant le rideau souple de la scène peinte ; il y fait apparaître deux scènes latérales et fait deviner qu’il se passe, au centre apparemment vide de la surface peinte, quelque acte mystérieux. A gauche : maisons, mère et enfant, quatre acteurs de la comedia dell’arte. A droite devant une forêt estivale : trois hommes jeunes tentant de saisir deux chevaux fougueux sans licol.

07-rimg1358

09-rimg1423

 

A droite la frondaison épaisse bouge : écume de vagues déferlantes, traînée de cumulus sombres, feuillages gonflés de vents puissants. Dans le mystère de la futaie une scène peut-être érotique : un homme lié à un tronc et deux femmes au sol ou debout près de lui. Dans une brume derrière la forêt, Brenson présente le haut de six monuments de Paris, à trente kilomètres de là, surnageant de la houle des collines de la terre en gestation. Au premier plan s’imposent les deux jeunes chevaux cabrés et les trois hommes jeunes qui tentent de les maîtriser, tous les cinq en chorégraphie élégante et moderne. Il est sûr que les sabots des chevaux font vibrer le sol, font onduler la souple terre du bassin de Seine.

10-rimg1320

13-rimg1422

La terre ici n’est que vastes courbes. Sept arcs de cercles bruns. Bruns sur la rive de Poissy, comme au-delà du fleuve ils sont bleus, et sept encore. Tandis que dans le ciel calme passe lentement un cortège de nuages roses, ils sont huit. Gris-vert soutenu des branches au vent, bleu et brun des collines, léger rose tout en haut, brun encore des hommes et des chevaux, en somme non pas le monde ouvrier coloré de Hélion ou de Léger mais le monde du dernier Derain et du premier Segonzac.

Et de même que ces derniers peintres, Brenson ici loue une certaine ruralité, sans référence à l’activité industrielle de Poissy. On remarque alors que le mystère central de la grande pantomime s’opère par la figuration des deux chevaux, tirant deux fois l’araire sur la fertile terre brune, conduits ensuite à la Seine pour boire et y être lavés ; scène en trois temps, comme lointaine et en préfiguration d’un au-delà de la pantomime.

16-rimg1418

 

A gauche, à l’opposé, debout immobile près d’un jeune arbre immobile une femme croise les bras, baisse la tête. Ou elle rêve ou elle regarde son enfant qui applaudit en regardant la pantomime. Il claque des mains, répond au fracas des sabots des chevaux. Derrière mère et enfant, debout comme pendrillons de théâtre, des murs de maison et juste derrière eux la silhouette de la Collégiale de Poissy.

17-rimg1331

19-rimg1323

20-rimg1343

D’entre les pendrillons l’enfant mage a fait surgir un Arlequin musicien puis, ensorcelés par les sons, une Colombine et deux Pierrots à fraise autour du cou. Eux trois dansent à la Nijinski ; la posture du Pierrot blanc est quasiment celle de la fillette debout sur une énorme balle dans L’Acrobate à la boule que Picasso peint en 1905.  Aucune mélancolie ici chez les quatre artistes de scène. Arlequin brandit la mandoline dont il joue. C’est le troisième son de la grande pantomime sans paroles et sans ombre.

23-rimg1433

Quel est le son primordial : la jubilation rythmée de l’enfant, le trépignement équestre qui ébranle les collines, les cordes que pincent les doigts de l’homme multicolore ? Le son de sa mandoline lance le pont sur la Seine. Le mythe dit qu’Orphée fait danser les arbres et s’harmoniser dans leur sauvagerie les animaux ; c’est ce que Brenson peint tout à droite de la pantomime. Plus tard deux à deux les chevaux tirent l’araire vers la ville. Deux ans avant le déferlement nazi, Brenton met toute sa force puissante et calme à dire : la femme immobile connaîtra la paix dont elle rêve.

YB

25-rimg1444

 

26-rimg1322

 

***

Publicités

One response to “Orphée à Poissy”

  1. veron says :

    merci pour cette minutieuse description de cette oeuvre pleine de grâce et d’harmonie ;la terre ,la vie rurale,les chevaux ,les arbres ne sont que fluidité et harmonie.La vie est travail mais art ,comme le montre l’autre scène peinte ;il faut que prenne place le jeu ,la fantaisie ,l’imaginaire à travers les personnages de la comedia del’arte;Tout cela est d’une simplicité extrême et réconfortante La maison,la mère,l’enfant attirent notre regard.Nous aimerions habiter là,prés des chevaux ,des hommes gracieux et forts à la fois ,des arbres ,de la bonne terre fertile ,près de la tranquille et petite maison ,avec juste la petite fête de l’imaginaireNous aimerions être proches aussi de la mère présente et que l’on devine paisible ;la vie semble protégée ,la collégiale veille .Qu’éprouvait cet homme en peignant tout cela avant le déferlement nazi ?J’aime et mesure le poids de votre conclusion .Merci de faire connaître cette oeuvre .

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :