Le Cadran solaire de Saint-Véran

Cet article se lit traduit en italien par Francesco Marotta grâce à ce lien : https://rebstein.wordpress.com/2016/12/17/il-pittore-di-meridiane/

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En 1840 après la fonte des neiges, vers juin, Giovanni Francesco Zarbula franchit encore une fois le col frontalier au bout d’interminables heures de marche. Il s’installe quelques jours au village de Saint Véran. Haut dans l’alpage, au dessus des derniers mélèzes.

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On lui a demandé de peindre des cadrans solaires, c’est son métier. Il sait mesurer la marche du soleil, il sait créer l’ombre du gnomon, il sait lire et écrire. Il sait peindre. Il a la trentaine. Il sait du latin et même du beau latin classique. Pour ce chalet en larges planches de mélèzes juste en contrebas de la rue principale où chantent les fontaines il pose un enduit blanc au dessus de la porte de l’étable, un emplacement carré de deux mètres de côté, un peu décalé à gauche. Autour, un bord rouge et rose-orangé, avec des gros motifs décoratifs répétés où il figure peut-être le marbre qu’on dégage par blocs dans une carrière en amont du village. Dedans, un deuxième carré, jaune d’or, où il peint les nombres de 1 à 11 en gros chiffres noirs avec des pleins et des déliés ; puis au milieu en bas un M majuscule. Mais un décalage en bas entre le premier carré peint et ce second laisse la place pour les lettres, belles, pleines et déliées, d’une devise. Dedans et décentré vers le haut de l’espace carré, il peint les rayons ondulants qui irradient d’un soleil blanc où il trace en plein et délié les trois lettres I H et S. Les rayons, il les peint en ocre-orangé, vert pâle, gris et noir : les couleurs des hauts mélèzes dont l’ocre-orangé à l’automne ou le vert pâle l’été rythment puissamment, avec toute la vertu magique de la couleur brute, les saisons du Queyras.

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Dans la bande blanche en bas, entre les deux cadres l’un rouge, l’autre jaune d’or, il peint en majuscules pleines et déliées une devise qu’il invente :

UNAQUAEQUE HORA INVENIAT

TE  PINGENTEM AETERNITATEM.

De la belle langue dans le latin classique de Cicéron. Qui dit ceci :

QU’ABSOLUMENT TOUTE HEURE TROUVE

TOI EN TRAIN DE PEINDRE L’ ETERNITE

 

Au dessus du cadran il peint deux “ oiseaux de paradis ”, de profil, affrontés l’un à l’autre, forts et fermes, gros jouets d’enfant. Mais je les retiens à peine, saisi par la devise, comme par un coup de tonnerre : ici qui parle à qui ? Qui tutoie qui et lui donne au subjonctif un tel ordre ?

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D’abord dans la situation concrète, celle du commanditaire du cadran solaire, le sens est : “ moi, Zarbula, je te souhaite à toi, paysan de ce chalet de planches de mélèze, que le moindre instant de ta vie te trouve en train de forger une éternité de prospérité pour toi et toute ta descendance ; je te souhaite que ton étable soit tous les hivers pleine de belles vaches, d’un puissant taureau, de gras moutons et de chèvres nerveuses ”.

 

Je pense aussi à quelqu’un qui enjoint ceci à Zarbula, le peintre : “ qu’absolument toute heure, que le moindre moment (c’est toute la force de l’adjectif indéfini unaquaeque) te trouve en train de créer par la peinture l’éternité ”.

 

Ou, plus simplement, est-ce exhortation d’auto-persuasion où Zarbula se parle à lui-même à la seconde personne du singulier : “ je souhaite toute ma vie et sans le moindre répit peindre (et c’est là le paradoxe magistral, peindre non pas le temps qui fuit, non pas l’approche de la dernière heure et de la mort, mais) l’éternité, le temps “ d’après ”. ” Ou le temps d’à côté. A côté du temps des saisons rudes de la haute altitude, – le village est bâti à deux mille mètres d’altitude – gel, neige et glace, dégel, alpages d’estive exubérants, tout ce qui subit la brutalité du rythme des saisons violemment opposées. Mais, moi Zarbula,  par mon acte de peintre, je crée un temps éternel.

 

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Et voici, cette devise que Zarbula a offerte au cultivateur du chalet prend un sens performatif au cœur de la pensée symbolique. L’acte de poser la couleur et de poser le signe coloré sur une surface jusque là muette  stabilise un monde en fuite et sans contour. Par le geste de poser la couleur je nomme, dit le peintre, et j’installe le temps dans la permanence. Pingere, Peindre est dire, donc nommer dans la pérennité de la parole.

 

Mais je peux comprendre aussi que Zarbula s’adresse doublement au soleil lui-même et au gnomon, ce stylet oblique dont l’ombre sur le cadran indique le moment de la journée : à tous les deux il enjoint de savoir pour toujours figurer l’heure en posant, comme une couleur, la fine ombre allongée sur le cadran. Mais le soleil est trois lettres, trois petits instruments de la pensée et de la parole humaines, I, H et S, donc le dieu des chrétiens, le dieu de la religion locale. Et ce dieu, montre Zarbula, ne peut trouver l’éternité, voire la créer, qu’en s’alliant au gnomon, et, plus gravement, au peintre de cadran solaire, Zarbula. Dieu, employé de Zarbula et de son gnomon.

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Mais encore un autre sens : Zarbula fait prophétiquement parler son dieu. Celui-ci enjoint au peintre et à sa main talentueuse et à son petit gnomon de métal, de créer la figuration du temps. Mais pas du temps qui fuit. Au contraire, de créer la figuration du temps éternel : celui de la fermeté décisive et performative de l’acte de poser la couleur et de tracer, donc l’acte de peindre.

 

Le torrent court près du village. Je le remonte. Je gagne la frontière au bout de plusieurs heures de marche, là où les nuages vite levés dans le Piémont buttent contre les vents de crête du Queyras. Les nuages se hérissent en tourbillonnant plus haut, toujours plus haut jusqu’à se dissoudre dans la très haute altitude. Les nuages se rebroussent comme des chants ré-entonnés depuis la fin.

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Je descends dans la pente italienne, dans le brouillard frais. Puis, comme Zarbula le fit il y a bientôt deux siècles, je remonte une pente vers l’ouest, franchit encore la frontière et entre dans le massif de la Haute Ubaye. Et le vent de crête retourne encore comme des gants les nuages piémontais. Le grand ciel bleu de l’Ubaye n’a plus de haut ni de bas, pur horizon dans la plus intense proximité, éternité d’air, de ciel et de bleu. Les hauts sommets ici, largement au dessus de 3 000 mètres, s’ourlent d’eux-mêmes, sobre et puissant mouvement minéral, ample geste mobile ; ils se ré-entonnent eux-mêmes en se rebroussant par synclinaux, failles, aiguilles exaltées, érosion des falaises et glissement des glaciers. Les hauts sommets cherchent la forme du gnomon et de leur propre ombre profonde que je dirai dans la parole de mon poème en le peignant.

Yves Bergeret

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6 responses to “Le Cadran solaire de Saint-Véran”

  1. vengodalmare says :

    Je vous remercie de cet « air » de montagne, pur et éternel, que je respirais profondément ..

  2. Michel says :

    St Véran …, comme Die, une terre ou plusieurs conceptions chrétiennes se confrontent historiquement !
    Et des montagnes propices à l’effort, si beau support de méditation pour la conscience du vide et de la plénitude de ces espaces …
    Ah Yves, vivement que tes mollets retrouvent la vigueur nécessaire pour revivre ces moments et les partager à nouveau ensemble !
    F&M

  3. veron says :

    « Infimes et éphémères, mais nécessaires » …ce texte en est l’illustration, l’auteur de plus en nous livrant son approche et sa lecture de ce cadran solaire nous montre qu’il n’y a pas de lecture sans création personnelle. De plus il nous fait cadeau de cette belle marche en montagne et nous aussi sentons le sol, l’air et les montagnes.

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