Pierre qui monte crée, à la cathédrale d’Embrun

Si legge questo articolo, tradotto in italiano da Francesco Marotta, a questo link : https://rebstein.wordpress.com/2016/09/08/pietra-che-sale-crea/

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Il y eut un énorme vacarme dans la nuit. Avant le grand bruit on voyait des étoiles. Dans le vacarme assourdissant, on ne vit plus rien. Même plus la forme des montagnes dont les masses encore plus sombres la nuit se découpaient sur le noir du noir étoilé. Des craquements profonds, déchirants, longs, des bruits de chutes effrayantes, rebondissant les unes sur les autres.

 

Alors dans le vacarme on perçut des répits, comme si le fracas des dieux en colère devait lui aussi reprendre souffle afin de clamer sa polyphonie massive. Dans les répits on voyait passer, vaguement, des formes blanches, mais blanc de ce blanc de la nuit, des sortes de formes géométriques tranchées net, un triangle, un carré, un rectangle et tout allait vers le bas dans le noir de la nuit ; avec des bruits immenses. Et aucun de nous, une fois passée la terreur du début, n’arrivait à comprendre ce que dans leur colère les dieux hurlaient. Or nous n’étions plus du tout disposés à les satisfaire. Nous étions très haut. Vers trois mille mètres. Cela avait commencé par des craquements extrêmement graves. On avait compris que la montagne s’ébrouait. Ou plutôt que les dieux la secouaient pour jeter bas sa complaisance, sa protection, son humanité. Et les formes blanches étaient les séracs qui tombaient des grandes pentes, se brisant eux-mêmes dans leurs chutes, précipitant des pierres claires et sombres, traînant le blanc de la neige et le clair de la glace vers des choses basses que les dieux méprisent.

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Depuis des millions d’années deux ou trois fois par mois la montagne déjecte ses séracs. Puis dès l’aube la lumière plonge dans ce nouveau chaos ; puis le vent racle ce chaos ; puis la pesanteur et l’érosion rendent à l’eau la paix pour son grand travail. Puis le cours du torrent recompose sa très longue phrase, car la phrase ne se détruit jamais, cicatrise, roule et repart ; et va même sous le front animal de la nuit et du noir où rien ne se voit.

 

Des plus hauts glaciers de l’Oisans, de la glace qui rugit, tombe et fond, des sources qui grattent la misère du monde sans désemparer, l’eau, l’eau, l’eau va. Ici elle s’appelle Durance. La plus belle rivière alpine que je connaisse. Celle que Camus et Char ont chantée, ayant vécu au bord de son lointain aval, près du Rhône. Mais Embrun est près des glaciers et des sources dans le granite. Coule têtue la Durance le jour et la nuit. S’éboule, s’écroule le matériel dur sombre du monde. Coule et va la rivière.

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Un étranger arriva au pied de la montagne, famélique, assoiffé. Au pied de la menace et du très grand vacarme il arriva. Demanda hospitalité à ceux qui survivaient depuis des siècles sur des vires à l’écart des chutes de séracs. On lui indiqua une grotte par là-bas, sur une vire à l’écart.

 

Il observa les falaises et les pierres. Il observa le théâtre de la terreur des nuits de grand vacarme. Il écouta, il observa les yeux écarquillés vers le dur voile de la nuit.

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Il écouta, il observa. Il entendit les pierres rondes, aussi bien les noires que les claires. Il entendit la musique des pierres. Il entendit que les pierres sont l’harmonie de ce que veut la vie, la croissance et la pensée des hommes qui ne peuvent se satisfaire de la terreur nocturne. L’étranger apprit la langue des pierres ; ils dialoguèrent. Or une nuit de grand vacarme celui-ci s’arrêta net et cette nuit là il devint un chant à deux voix sur un rythme simple. L’étranger continua de dormir. Mais les pierres, et les noires et les claires, avaient appris de l’étranger ce qu’est « bâtir », « ouvrir », « dire », « prévoir ». Alors elles se superposèrent d’elles-mêmes les unes aux autres en alternant le clair et le sombre ; elles dressèrent le chemin vertical de la pensée, escalier raide et simple de pierres-paroles qui monte, sans timidité face à l’immense vacarme. Cet étranger a un nom : Ogo ban.

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Après que la Durance a emporté les débris des avalanches et les borborygmes des sources, après que la Durance a creusé son lit profond dans la masse des granites et des roches fortes, la vallée s’ouvre et la rivière trouve son temps. Méandres. Bras de graviers et de galets. Dalles cristallines dans l’eau claire. Les montagnes s’écartent. Les crêtes ici ne sont pas déchiquetées. Elles forment un très vaste cirque aux bords émoussés. Au centre un gros rognon rocheux que suce la Durance. Sur le rognon, un édifice de pouvoir et de culte : la cathédrale d’Embrun, avec ses princes-archevêques d’avant la Révolution. D’un style roman de Lombardie. La plus belle de la région. Treizième siècle. J’entre. Suis aussitôt saisi.

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Car l’intérieur de l’édifice est l’orchestration du violent tumulte des séracs, des eaux, des nuits de terreur puis de volonté et résistance. Court et râblé le bâtiment donne l’impression vive de l’élan vers le haut ; il est une contre-avalanche. Les voûtes sont zébrées d’alternances puissantes de pierres sombres et de pierres claires. L’alternance n’est pas délicate ; elle est forte, tranchante, rustique. Les maçons médiévaux ont taillé comme ils ont pu, ont assemblé avec bravoure, ont donné de l’urgence à l’élan vertical des pierres. Ce n’est pas qu’il faille faire vite avant la prochaine avalanche. C’est simplement que ce qui est au sol, tombé, empoussiéré encore, vibrant encore des grondements et des craquements des séracs, est juste en train de se ressaisir, de se recomposer et de libérer son énergie et son élan pour remonter, rejaillir vers l’altitude et la prouesse immatérielle de la pensée d’Ogo ban qui veille par ici, parmi nous, gens du sol et de la roche humble dans la pénombre.

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J’entends la reprise de souffle des pierres de ce Claps qui se réunissent et se remettent en place, verticales, oui en place, en scène ; Ogo ban les prend au sérieux, les aime, car les pierres sont paroles.

 

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Pierre qui tombe tue. Pierre qui monte crée.

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Jusqu’ici je ne parle que de pierres et de vacarme de la glace d’entre les pierres. La situation est archaïque. Simple. La pierre tutoie la pierre. Or après que l’œil a été saisi par la pierre altière, voici le bois. Sa résonance sera autre. Je le dis bien au futur. Car un élément paradoxal massif s’impose alors au regard et à la pensée. A l’opposé du chœur d’où un dieu pourrait édicter, à l’entrée de la nef et sur le côté, un énorme orgue est suspendu en l’air. Construit du quatorzième au dix-huitième siècles. Adossé au premier pilier de gauche. Sa tribune demi-circulaire, déjà haute, porte encore plus haut le buffet et ses puissants tuyaux. Et plus haut voici déjà l’ample balancement des voûtes aux pierres noires et blanches alternées. D’en bas l’énorme meuble de bois est spectaculaire, sorte de demi-arbre surnaturel qui ouvre ses branches comme palmes exotiques, puis c’est l’érection des tuyaux géants. C’est aussi un demi-volcan renversé, dont le cratère, bouché, est en bas, à quelques mètres de nos têtes. Le bois vibrera, le bois déploiera la résonance. Mais de quel son ? Chaque fois que j’entre dans cette cathédrale son orgue est muet. Il promet le son. Il promet le son puissant. Il submergera la voix humaine. Il tutoiera la grande avalanche des séracs à minuit, il sera son frère. Il sera le hurlement de la violence et du monde dur qui se roule dans la mort. Il est inhumain, surhumain. Il est la colère assourdissante des dieux aveugles, du destin grec injuste aux hommes, du hasard sauvage : il est le bruit. Pas la parole, pas le chant.

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Il est l’orage de violence qui filtre d’entre les rocs.

 

Il est la vocifération bondissante qui donne frémissement de déni aux pierres alternées des voûtes.

 

Il est le hurlement premier des dieux et des hommes car sur leurs pieds s’écrasent les séracs blancs de la nuit noire.

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La cathédrale est un rythme à deux temps, pierre noire- pierre blanche. Puis un rythme à trois temps, pierre noire – bois de l’orgue – pierre claire. La cathédrale est la grande fosse d’orchestre où à trois temps l’univers cristallin rocheux des hommes des Alpes entend le grand remuement de leur vie, le grand labeur de leur destin, le grand halètement de leur langue-espace.

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***

 

De ce grand théâtre antique et archétypal, tel celui qu’Eschyle fonda, où le chœur des humains est ici pierres, pierres, pierres et bois, la cathédrale dispose de discrets signes autres, protagonistes humbles. J’en retiens à présent ici un.

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Au fond du bas-côté droit, un autel peint en or et blanc. Des piliers classiques sont érigés de part et d’autre de cette abside. Tout à leur haut, deux personnages mitrés, quelques saints évêques. Un ensemble du dix-huitième siècle. Les personnages nous surplombent, tendant avec éloquence leurs bras vers on ne sait quoi. Mais ils sont grossiers, plâtres rustiques, effigies bouffies et sommaires. En somme grands pantins plâtreux et peints de carnaval. Surtout l’évêque de gauche. C’est sûr, dans le temple où les tailleurs de pierres et les facteurs d’orgue ont réuni les éléments d’une tragédie archétypale, il faut que s’agite en haut de son pilier, puis, las et désarticulé, se repose, l’être à masque dont la transe pendant l’avalanche des séracs et le tumulte de l’orgue redonne présence et courage aux hommes de la très rude montagne, redonne espoir à nous, lucides et petits. Et alors ce petit évêque mitré devient le masque rostral de la résistance au grand naufrage ou même de la grande survie de tous ceux qui vont, migrent, bâtissent.

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Et voici un autre protagoniste. Appuyé au pilier en face de celui où s’appuie le jaillissement de l’orgue et de son tumulte d’orage on ne sait pas qui, il y a trois ou quatre siècles, a repris des pierres tombées. En a fait, comme un enfant, un jeu de construction : grosses pierres qu’il a posées les unes sur les autres.

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Le socle : un gros morceau galbé de granit rouge décoré, peut-être antique. Dessus, un chapiteau corinthien en calcaire gris. Dessus, deux putti ailés en marbre blanc. Dessus, une Vierge baroque en même marbre. Dessus, un petit fronton classique à double pente en granit rouge, porté par deux colonnes ocres, montées un peu de travers et avec des chapiteaux corinthiens peints. Quel bric-à-brac !  Un petit autel naïf à la Vierge, mais surtout un jeu de bâtisseur têtu qui a aimé quasi jongler avec des pierres, elles-mêmes déjà travaillées de main d’homme. Or le tout est surmonté d’une tête barbue en calcaire. Une sorte de Faune antique ; ou une tête récupérée à quelque tombeau aristocratique Renaissant. De la tête jaillit la rectitude absolue du pilier sombre. Mais que regarde cette tête, yeux ouverts, bouche close ? L’orgue, le brutal, tonitruant, fantasque braillard qui hurle en frère aveugle de l’avalanche des séracs. L’homme chauve à longue barbe soignée regarde l’orgue, il le mesure ; l’homme est petit, sa barbe fleurie ondule comme les flots de la Durance ici apaisée sous le roc d’Embrun ; elle ondule comme vibrent les pierres noires et les pierres blanches du haut des voûtes. L’homme toise le vacarme, défie la violence, observe la mort en ses ravages et ses tonitruances. Petit face à l’orgue, il est Ogo ban, calme, front lisse. Ou il est Diogène. Ou Socrate. Confiant dans la parole qui fermente entre les pierres et même les soulève. Il sait parler. Il sait bâtir l’instable.

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Yves Bergeret

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4 responses to “Pierre qui monte crée, à la cathédrale d’Embrun”

  1. boisard says :

    J’ai pris plaisir à vous lire et à admirer les images. Il faudrait aussi dire la vierge effacée sous la colombe, le christ flagellé, les vaisseaux de haut bord sous la tribune perchée et aussi le rempart de son escalier d’accès et de tant d’autres choses. Mais j’ai particulièrement apprécié l’orgue brutal « colère assourdissante des dieux aveugles ».

  2. veron says :

    merci.pour.ce.texte.qui.aide.lesâmes.au.bord,du.naufrage,à.se.ressaisir.

  3. veron says :

    Enfin.une.description.d’une oeuvre.d’art.qui.commence.par.sa.véritable.introduction:lematériel.sombre.du.monde,le.chaos.l’absence.de.sens.Merci.d’illustrer.cela.

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  1. Pietra che sale crea | La dimora del tempo sospeso - 29/10/2016

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