L’Homme de grès, avec 9 dessins d’Hama Alabouri Guindo

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Cycle de dix poèmes d’Yves Bergeret écrits à Die du 4 au 10 septembre 2016 sur un petit livret allemand -en trois exemplaires- de format horizontal de 16 cm de haut sur 20 cm de large, avec acryliques et collages (dont des fragments d’un cahier de comptes de 1909)  et neuf dessins que Hama Alabouri Guindo a faits pour le poète à Koyo en 2004.

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Hama Alabouri est le sixième peintre-paysan du groupe qui s’est constitué pendant dix ans avec Yves Bergeret, poète, au village de Koyo, en haut de sa montagne de grès, au Mali, et dans ses alentours désertiques ; Soumaïla Goco Tamboura, captif de Peul, a accompagné constamment ce groupe à partir de 2003, et dans une disposition créatrice originale. Hama Alabouri, Toro Nomu dogon, est de la lignée des Garico, considérée (selon les Toro Nomu) moins savante et moins profondément mûrie dans l’usage de la parole en quoi consiste le réel. Les Nassi sont les « maîtres de la pluie » ; les Garico descendent d’un ancêtre devenu mythique, Ogo Ban, venu d’une autre ethnie au quinzième siècle puis intégré à Koyo ; les Garico, considérés comme des demi-étrangers, sont les « maîtres de la terre ». Or la terre n’existe pas à Koyo. Ce qui en tient lieu, pour les cultures en terrasse, est le « isso », c’est-à-dire le grès concassé à partir de lames rocheuses désquamées par l’érosion ; ce fin terreau, créé à mains nues par les Toro Nomu, enrichi d’un engrais naturel très pauvre, permet de faire pousser le mil, nourriture de base presque exclusive de tout le village. Nassi et Garico se complètent donc.

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Hama Alabouri est le plus jeune du groupe des six peintres. Il parle très peu. Il est un escaladeur extraordinaire des falaises de grès de Koyo. Il peint les murs de sa maison de lettrages fantasques ou de jets de couleurs «à la Pollock » ; et parfois même un mur extérieur, ce qu’il est le seul à oser faire. Il chantonne seul, rit seul, exerce à l’occasion un humour provocant, peut-être par timidité ; il parle parfois une langue que personne ne comprend. 

Toute la journée du 30 octobre 2004 il a dessiné ces petits personnages, « génies » ?, gens de Koyo ?, ancêtres ?, personnages de ses rêves ? autoportraits ?, sur un petit carnet qu’il a donné le soir au poète, sans les lui « lire ».

 

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1

Allongé sur le seuil de la grotte

j’écoute le souffle de l’homme de grès

comme une fine vipère

roulant les ombres des pierres

jusqu’au bord du vide.

 

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2

L’homme de grès

s’installe dans les lettres de l’alphabet

qu’il ne lit pas.

 

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3

Il est le glissement du damier

sur lui-même

riant parfois très fort et tout seul.

 

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4

L’homme de grès

prend le livre des légendes, détache les pages,

découpe aux ciseaux leurs bases

et les suspend aux étoiles

pour leur faire des jupes, des ailes, des enfants.

 

5

Dans la fissure du grès

l’homme de grès se fond.

Dans l’ombre du surplomb il se fond.

Dans la poussière du bloc qu’il concasse il se fond.

 

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6

L’histoire de l’homme de grès est courte ;

elle est faite d’antichambres

et de meurtres rapides d’enfants-animaux

sous une falaise blanche,

falaise aveuglante, antichambre du soleil.

 

7

L’homme de grès dépose la graine

dans l’ombre de l’ombre de l’ombre

dont le soleil se dévêt au fil des siècles ;

l’homme de grès reçoit la graine

de l’alphabet du livre qu’il dépiauta.

 

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8

L’homme de grès a des préférences.

Il sait qu’elles sont cachées sous la langue du vent.

Il demande au vent de lui sourire.

 

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9

L’homme de grès est la poussière du rire

du vent, voire du rire de la pluie ; la poussière.

La poussière glisse sans se retourner.

On n’arrive pas à voir les jambages de ses lettres.

 

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10

L’homme de grès est un grand enjambement.

Torse et cou et hanches

l’ont quitté sans noirceur.

Il respire cependant

l’air de l’air du chant du grès.

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3 responses to “L’Homme de grès, avec 9 dessins d’Hama Alabouri Guindo”

  1. LEMAITRE says :

    Alabouri Guindo
    grandeur de l’homme, aux éclats de grès qui brisent les silences, cisaillent les solitudes mais gravent la parole au flanc de la montagne.

  2. Veron says :

    L’homme de grès est tout ce que l’on.n’est pas, il existe dans toutes les dimensions d’un monde inconnu .J’aime l’image de la falaise aveuglante.antichambre du soleil ,elle ressemble aux paysages photographiés .les imag es sont belles comme le poème,mais personne d’autre que l’initié n’ira plus loin Question :Question:que devient celui qui a reçu l’initiation et revient parmi les humains?

  3. carnetlangueespace says :

    Avec le court cycle de poèmes « L’Homme de grès » se conclut une forme actuelle, en 2016, du dialogue en réalité sans fin, même malgré les années, avec les cinq peintres-paysans de Koyo et avec ceux qui à Koyo même, Yacouba Tamboura, ou près de Koyo, Soumaïla Goco Tamboura, nous ont rejoints.
    D’autres formes de ce dialogue ininterrompu-ininterrompable avec Koyo apparaîtront sur ce blog.

    Toute initiation n’est pas nécessairement positive. Celle que les habitants de Koyo reçoivent peu à peu (vers l’âge de 35 ans ils sont considérés comme suffisamment savants et mûrs pour initier à leur tour) et celle que j’ai reçue de leur part portent au respect absolu de la parole claire, stable et qui ne trompe pas. La vie est le cheminement patient et têtu vers l’accomplissement de la parole et vers son affermissement permanent. Koyo appelle, en toro tégu – sa langue-, cette éthique de la vie et du monde le « baïlo bira » et l’accomplissement le « guen bira ». Il s’agit d’une parole, parole partagée et substance même du lien humain, qui permet l’échange, la paix, le projet. Ce n’est pas une parole de dogme ou de conservatisme.
    Celui qui a reçu l’initiation de Koyo en revient plus heureux, plus ouvert, plus lucide, refusant l’insupportable violence économique, fanatique et populiste actuelle. Il transmet à son tour cette initiation éthique. Faire oeuvre est transmettre cette parole éthique, l’ouvrir toujours plus.

    Yves Bergeret

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