Le Chroniqueur immobile, avec Soumaïla Goco [5]

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Poèmes d’un livret (20 cm de haut par 21 ; en quatre exemplaires) avec chacun dix dessins de Soumaïla Goco Tamboura faits en février 2009 à Nissanata, dans le nord du Mali : Yves Bergeret lui avait donné un petit bloc allongé de 80 feuilles de papier quadrillé avec marge, papier qu’il demandait sans cesse. Quelques jours après il le rend au poète, une feuille sur deux étant dessinée. Il s’agit de « génies » invisibles, de tortues sacrées, de haches, d’une louche, de moutons, d’ânes, de chauves-souris et aussi de signes orthogonaux abstraits qui selon le besoin sont des figurations de parcelle cultivée près d’un puits dans le désert ou d’un jet de cauris pour la divination ; poèmes écrits à Die par Yves Bergeret du 5 au 14 mars 2016, peintures, encres et collages étant faits par lui aussi en même temps.

Ce cycle de poèmes fait partie d’un ouvrage inédit à ce jour, intitulé Carène ; il en ouvre l’Acte III. On peut le lire traduit en italien par Francesco Marotta en utilisant ce lien : https://rebstein.wordpress.com/2016/07/13/il-cronachista-immobile/

 

Chroniqueur immobile f

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Sixième portrait : le tailleur-de-pierre de destinées

Très loin, au fond du Sahel,
le chroniqueur des scintillants pouvoirs du monde visible
et des séismes du monde invisible,
le diseur au verbe impressionnant et tranchant,
le redouté griot, le devin aux sourcils froncés
que chaque migrant respecte et craint,
que j’écoutais pendant dix ans louer et blâmer
dans son bourg de terre à l’orée du désert,
bouge-t-il lui-même vraiment,
lui qui me lance, qui nous lance sur les pistes et les routes
en fourrant dans mes poches dans nos poches
ses bouts de papiers sacrés dessinés ?
*

Le grand chroniqueur bouge-t-il vraiment,
lui qui prend au lasso de sa parole fleurie
l’ami et l’ennemi
et les dresse droit l’un face à l’autre
comme le ciel du levant et le ciel du couchant ?
*

Chroniqueur immobile g

Bouge-t-il vraiment, le grand chroniqueur,
lui qui me lance à travers des déserts, des fleuves et des mers
en me vrillant dans les oreilles des strophes de son chant de courage ?
*

Son monde visible est une plaine.
Les maîtres de la plaine possèdent
toutes les pistes de la plaine, tous les grains du sable
et la personne du chroniqueur aussi :
ils l’entravent par ses deux chevilles
chacune liée à une montagne locale orange carrée.
Si le chroniqueur chante l’une et l’autre montagne
en leur inventant des sommets luxuriants
les entraves lui garrottent les chevilles
et ses cordes vocales restent de toute façon en bas.
*

Je voudrais croire qu’il voyage.
Les dessins qu’il me donne sont des plumes,
les chants qu’il me lance sont des os fins d’ailes.
Je veux croire qu’il croit qu’il voyage
même si avec ses ailes il ne peut gagner l’altitude
ni se choisir un cap derrière l’horizon.
*

Chroniqueur immobile b

Le feu ronge ses hanches.
Ses épaules brûlent.
La fumée de ce feu lent
s’en va par là, par le bas du campement,
par la sente des vaches.
*

La parole ronge ses dents.
Ses paupières se collent.
Sa parole cherche les oreilles inconnues,
vous, moi, qui dormons à la belle étoile
derrière le galop peureux de l’horizon.
*

Chroniqueur immobile j

Il ne traverse pas la mer ni le désert.
Il ne voyage pas avec nous.
Il jette ses dés sur un échiquier de basalte qui brûle les yeux.
Il prédit notre mauvais carrefour et notre fertile pacte,
il nous les prophétise peut-être.
Il est traversé par la furie et la verdeur de la vie.
Il tombe dans un dessin carré qu’il fait pour nous.
Il tombe dans une clameur qu’il nous chante
en trépignant sur le sable
puis s’en va dormir derrière le figuier.
*

Chroniqueur immobile c

Parfois le vent se libère et remonte à toute allure
le temps, l’histoire, le fil du récit.
Parfois le vent fait tourner plus vite le jour et la nuit
et même la terre et le cycle perpétuel des images,
des mélodies et des mythes.
Parfois le vent. Parfois.
Lui se tient face au vent jambes écartées,
il donne ses cordes vocales au vent.

La force de migrer prend forme alors.
*

Chroniqueur immobile e

Le vent bondit dans les jambes du cheval.
Le vent rugit dans la proue de la barque
qui claque sur la crête des vagues.
Le vent grimpé sur les épaules des migrants
embarqués en pleine nuit sait traverser la mer.
*

Le chroniqueur ne bouge pas.
Au vent qui bondit vibrent ses cordes vocales.
Avec le vent furieux jouent ses cordes vocales
pour faire sourire le vent
et le rendre encore plus perpétuel,
encore plus étranger.
*

Parcours Nissanata-Koyo 12, 21 février 2009

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One response to “Le Chroniqueur immobile, avec Soumaïla Goco [5]”

  1. Veron says :

    un chroniqueur au verbe impressionnant et chantant ces mots suscitent notre désir d’entendre et de comprendre mais nous restons dans l’énigme douloureuse à supporter de ce texte .Quel chemin peut conduire au plus près du sens ?

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