Trois poèmes de Manuella, à Gentilly

1 Manuela à Gentilly 5, 17 juin 2016

Manuella travaille dans une brasserie à Gentilly, dans la banlieue juste au sud de Paris. Elle est fille d’immigrés italiens. Ses poèmes en distiques rimés, elle les calligraphie dans de grands cahiers aux couvertures somptueusement ouvragées, qu’elle appelle ses « bouquins ».

2 Gentilly, le marché 2, avril 2016

3 Gentilly, en avril 2016

4 Manuela à Gentilly 4, 17 juin 2016

1
Maman

Le jour de ta naissance, le prédateur était près de toi
Car il savait qu’entre ses mains, il tenait sa proie.

Née sous une mauvaise étoile
Il t’a accaparée, sous la transparence de la toile.

Sans se soucier de ton enfance
Il ne t’ai laissé aucune chance.

Enfance brisée, sans poupée
De toutes parts, tu fus ballottée.

Femme d’une rare beauté
Les hommes t’ont inlassablement convoitée.

Lorsque vint le jour de ton mariage
La vie t’appartenait avant l’âge.

Tu aurais pu être heureuse avec mon père.
Installée dans une favela tu as perdu tes repères.

Un jour d’avril tu es partie sans rien me dire
Nous laissant tous les trois sans le meilleur mais pour le pire

Pour un homme qui t’avait promis le paradis
Mais t’a emprisonnée toute ta vie.

Culpabilité, remords ont rongé ton corps
Meurtrie de t’apercevoir que ce n’était pas le bon port.

Un mari, une fille qui t’ont soumise
Profitant de ta faiblesse, pour assouvir leur devise.

Sans jamais te plaindre
Tu faisais semblant de feindre.

La mort de ton fils, qui faisait ton admiration
A tes yeux sera ta plus grande punition.

Aujourd’hui tu n’es plus que l’ombre de toi-même
Réfugiée dans un asile à la peau blême

Frêle silhouette déambulant dans les couloirs
Ne sachant plus qui viendra te voir.

J’ai mal de te voir ainsi
Moi qui pensais profiter de beaux samedis

Pour t’emmener à la campagne
Te ressourcer, comme un jet de sarbacane

Là où la nature t’a tant manqué,
Toi qui en as si souvent rêvé.

Toi qui ne peux plus raisonner
La maladie ayant pris tes préjugés

Portant sur ton dos tous les malheurs de la terre
Mais qui pour moi restera toujours ma MERE.

2010

5 Manuela à Gentilly 1, 17 juin 2016

2

Hommage à mon Papa

Chaque matin je te dis « bonjour » sur ta photo
Avec un gros bisou, comme si j’attendais un mot.

Je prends conscience de tous tes sacrifices
Qui sont plus hauts que tous les édifices.

Lorsqu’elle est partie je t’ai vu pleurer
Et cette image, je ne peux l’oublier.

Tu as pleuré en silence
Pour ménager notre enfance

La tête dans l’oreiller
Pour ne pas nous réveiller.

Tu as hurlé en gémissant l’amour
Priant pour qu’elle revienne un jour.

Aucun médicament
Pour soulager ta souffrance !

Tu m’as demandé d’aller la chercher, devant mes pleurs
Elle m’avait promis demain d’être à l’heure.

Mais l’horloge a tourné
Et ses pas n’ont pas résonné.

Pourquoi n’a-t-elle pas tenu parole ?
A ses genoux je devenais folle !

A peine sortie de ses entrailles…
Abandonnant mon « Titi » pour le premier rail.

Père courage
Après ce ravage.

Faisant l’admiration des autres
Tu ressemblais à un apôtre.

Tu étais devenu un modèle d’exemple
Où beaucoup en sont exempts.

Ton amour était si lourd
Que nous te donnions tout en retour.

J’ai réalisé l’immense chance qui m’avait été offerte
D’avoir un papa aussi merveilleux que la lumière.

Tu étais l’ombre de nos ombres
Au milieu des décombres.

Parti au petit matin,
On nous laissait main dans la main.

Ton retour était un apaisement
Tant nous redoutions de n’avoir plus de parent.

Tu disais « la vie c’est la jungle »
Ne sois pas un baltringue !

Ces mots ne sont pas tombés dans l’oreille d’un sourd,
Ton fils l’a démontré par sa bravoure.

Tu nous as tout donné
Sans jamais rien manquer.

Malgré ton salaire de prolétaire
Tu jonglais pour améliorer notre ordinaire.

Tu as tenu ton rôle de père vainqueur
Réprimant toutes tes douleurs.

Tu avais signé un contrat
Que tu as respecté jusqu’à ton trépas.

Grâce à toi j’ai appris les choses de la vie
Qui ne met personne à l’abri.

Merci Papa de ton amour, de ton dévouement
Car sans une Maman ce n’est pas évident.

Mais nous avons été heureux tous les trois,
Tout cela grâce à toi.
JE T’AIME A L’INFINI
Ta fille Manuella.

6 Cahier ouvert de Manuela à Gentilly, 17 juin 2016

3

Poupée chiffon

Dans mon sac une poupée chiffonnée
Qui me suit depuis tant d’années !

Lorsque ses douze ans ont sonné
Elle me l’a donnée.

Elle m’a dit « tiens Maman, je te l’offre » avec des yeux rieurs
« Elle te portera bonheur ».

Cela fait vingt années qu’elle vit avec moi
Résistant à tous mes abois.

Pauvre petit tas de chiffon
Que je trimbale comme un baluchon.

Ta toilette n’a jamais été faite,
Pourtant je sais que tu empestes !

Tu n’as pas eu recours à la chirurgie esthétique
Car je veux que tu restes atypique.

Tu es une marginale
Bien plus qu’originale !

Tu ressembles à une princesse déchue
Qui garde sa dignité à corps perdu ;

Tu vis dans le bordel
Mais pour toi la vie est belle.

Avec moi tu comptes tous mes sous
Qui traînent au fond du sac partout.

Lorsque je fais les présentations
On te regarde avec suspicion.

Tu provoques rires et tendresse
Mais personne ne te caresse.

Mais quel bonheur de t’avoir près de moi
Tellement tu es présente dans mes émois.

Tu gardes tous mes secrets
Dans ton petit corps maigrelet.

Et lorsque mes mains te prennent délicatement
Mes souvenirs reviennent lentement,

Ceux d’une petite fille aux yeux clairs
Offrant ce présent à celle qui est sa mère,

Une poupée qu’elle m’avait donnée,
Une poupée qu’un jour j’ai caressée.

Février 2010

7 Manuela à Gentilly 8, 17 juin 2016

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4 responses to “Trois poèmes de Manuella, à Gentilly”

  1. Antonio Devicienti says :

    La poesie des gens qui travaillent et qui connaissent VRAIMENT ce que c’est la douleur ou la joie dans la vie de tous les jours. Deux fois merci: l’ un pour Manuela, l’ autre pour vous, cher Yves.

  2. giadep says :

    Che sorpresa! Saluti a Manuela… quando saranno tradotti in italiano i suoi versi?

  3. veron says :

    comment approcher un coeur de cristal ? comment ne s’est il pas brisé?Questions qui surgissent après la surprise de la découverte des poèmes de leur miraculeuse existence confirmée par les photographies de Manuella et de son lieu de travail.Merci d’ avoir fait partager votre rencontre et montré ainsi que les coeursde cristal existent bien parmi nous .

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