Ruisseau incrustant, avec Soumaïla Goco [3]

Ruisseau incrustant 1b

Poèmes d’un livret (20 cm de haut par 21 ; en quatre exemplaires) avec chacun onze dessins de Soumaïla Goco Tamboura faits en février 2007 à Nissanata, dans le nord du Mali : Yves Bergeret lui avait donné deux cahiers d’écolier de 48 pages de papier quadrillé avec marge, comme il en demandait sans cesse. Peu de  jours après il les rend au poète, une feuille sur deux étant dessinée. Il s’agit de « génies » invisibles, de tortues sacrées, de grenouilles, de lézards géants, de pintades, d’ânes, de chauves-souris et aussi de signes orthogonaux abstraits qui selon le besoin sont des figurations de parcelle cultivée près d’un puits dans le désert ou d’un jet de cauris pour la divination ; poèmes écrits à Die par Yves Bergeret du 7 au 10 avril 2016, peintures, encres et collages étant faits par lui aussi en même temps.

On peut lire ce cycle de poèmes traduits en italien par le poète Francesco Marotta, et dans une mise en page bilingue qu’il a réalisée, à cette adresse : https://rebstein.files.wordpress.com/2016/04/yves-bergeret-ruisseau-incrustant1.pdf

***

Voici ce que cloué à sa terre lointaine

le chroniqueur nous dit.

Ecoutez-le

car il taille sa pensée dans un matériau

qui entrerait bien dans la carène que nous élaborons.

*

 

« Je suis esclave, dit-il.

Je ne sais même pas de quel maître.

 

Voyager m’est impossible, interdit,

incongru. Je broute ma vie

autour de mon rocher.

*

 

Mon rocher est impossible, interdit,

incongru, invisible. Il est pure mémoire.

J’ignore à qui tient cette mémoire.

Elle est de vous comme de moi.

*

 

Je l’explore et je la dis.

En la disant je lui donne le jour.

Mon beau rocher, tu es vaste et creux

et vibres de ma voix.

*

 

Des esprits effroyables, des génies,

des monstres des divinités sans bouche

habitent les étages intérieurs de mon rocher.

Ma voix les caresse,

ils me concèdent des pactes.

*

 

Aux esprits et aux dieux de mon rocher

je rends visite. Je monte dans ses étages

m’acquittant en péage de chevreaux, de poules,

de certains chants que je rythme

en battant de mes pieds nus la roche écarquillée.

*

 

Mon ascension est mon récit qui va.

Si je grimpe dans le rêve de ma mémoire

je grandis hors esclavage. J’ai assez de vie

pour remonter le cours d’un ruisseau sec

au cœur de mon rocher.

*

 

Vous me suivez vers le haut de mon grand rocher

écoutant le rythme de mes pas sonores

sur les concrétions que laissa l’eau :

nous voilà tous parole, musique et eau.

*

 

Nous voilà tous parole ferme comme roc,

claire musique comme résonance du lit sec du ruisseau,

eau sauvage enfuie comme le cœur libre

qui bat en contrepoint de mon chant.

*

 

L’eau enfuie est légère comme la vie libre

que jamais je ne broute.

Du verbe migrer j’ignore l’usage

mais cherche toujours au cœur de mon rocher

une pierre philosophale.

*

 

Je chante infatigable mon chant minéral

qui dans l’immense roche de ma mémoire

creuse toujours le lit du ruisseau incrustant

qui nous dessine une colonne vertébrale,

creuse colonne nous portant tous

vers l’utopique carène

dans le rond de la mémoire,

dans le mouvant chaos salé. »

*

Ruisseau incrustant 2a

Ruisseau incrustant 3a

Ruisseau incrustant 4a

Ruisseau incrustant 5a

Ruisseau incrustant 6b

Ruisseau incrustant 7c

Ruisseau incrustant 8a

Ruisseau incrustant 9b

Ruisseau incrustant 10b

Ruisseau incrustant 11b

Ruisseau incrustant 12b

Ruisseau incrustant 13a

Ruisseau incrustant 14b

Ruisseau incrustant 15c

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4 responses to “Ruisseau incrustant, avec Soumaïla Goco [3]”

  1. Roger Gonnet says :

    C’est beau comme une source hantée par une gente ailée et colorée qui sortirait du rocher comme une parole biblique ! Je reste en écoute !

  2. veron says :

    ces dessins sont d’une bouleversante fraîcheur,ils sont pour moi la façon idéale d’être au monde et ils font remonter l’émerveillement de la découverte de ces personnes que vous avez su rencontrer.Fraîcheur qui ne finit pas d’être

  3. veron says :

    une fraîcheur qui ne finit pas d’être ,qui lave le regard et le purifie .qui renouvelle l’émerveillement oublié d’être au monde Mais ce qui nourrit ce regard est inconnaissable.Grâce à ce que vous avez écrit nous pouvons entrer dans son mystère ,et s’en nourrir .Nous vous devons beaucoup .Merci

  4. Anne Michel says :

    Vos poèmes pour Goco ont un vrai potentiel d’incarnation. Ceci, je crois, par cette fusion que vous avez opérée entre vous et cet esclave ( L’Esclave mourant, de Michel-Ange ! ) émergeant de sa gangue d’interdits pour nous confier son cheminement intime face à sa destinée sacrifiée.
    Je le vois face à son rocher, symbole de son état de servage, de la dureté de sa vie, et qui devient peu à peu son confident, c’est magnifique, vraiment.

    Les mots jaillissant dans le décor nu pour cracher un vécu brut témoignent de cette double expérience de lui d’abord, et de vous parlant de lui.
    Dans ce chassé-croisé du récit poétique qui restitue à l’esclave une dignité de fond, le langage montre sa puissance.
    Dans un mouvement, lancinant, il dénonce une réalité humainement choquante, ici, la pratique de l’esclavage ; pénètre jusqu’à l’âme de la douleur.
    Ses mots, lyre pour chanter l’espoir d’une délivrance possible, entraperçue, enflamment soudain notre conscience, nous projetant dans la vision du poète.
    Jusqu’à quel point pouvons-nous partager la condition de l’Autre ? Ce poème pose la question.

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