Certains métiers : quatre dessins (+1) de Soumaïla Goco [2]

On se rappelle trois dessins de Soumaïla Goco Tamboura

présentés, comme ici, par Yves Bergeret

et publiés le 5 novembre 2015 sur ce même blog :

https://carnetdelalangueespace.wordpress.com/2015/11/05/la-montagne-bouge-et-joue-deux-dessins-1-de-soumaila-goco/

On lit aussi cet article traduit en italien par Francesco Marotta à cette adresse:

https://rebstein.wordpress.com/2016/01/24/taluni-mestieri-quattro-disegni-di-soumaila-goco/

Soumaïla Goco Tamboura 1, février 2009

Sur un grand nombre de dessins sur feuilles seules ou sur des pages de blocs de papier quadrillé qu’il me demandait de lui apporter Soumaïla Goco a dessiné les métiers et, parfois, les outils de ces métiers qui lui paraissaient indispensables pour vivre dans cet espace très dense et faussement désertique. Certains dessins montrent des éléments isolés : des maisons, des huttes de sortes de roseaux propres aux esclaves des maîtres Peul, des portes de greniers dans les villages de “ captifs ”…

Voici, me dit-il, les outils du tisserand (ce qu’il est lui-même) :

 

23 Dessin des outils du tisserand IMG_1048

 

On voit clairement l’organisation orthogonale des éléments sur la surface de la feuille. Art du tisserand qui sait répartir les signes dans son tissage.

 

***

 

Particulièrement intéressant est un dessin de février 2007 où Soumaïla Goco me dit qu’il a figuré, qu’il me montre et qu’il me transmet “ l’atelier du forgeron ”. J’emploie volontairement ces trois verbes en leur donnant un aspect performatif. Soumaïla Goco est en effet profondément immergé dans la pensée symbolique de la brousse. Devin et griot, quasiment sans écriture, il sait parfaitement que sa langue a un pouvoir et qu’elle exerce sa vocalité deux fois à la frontière de deux systèmes du monde : à la frontière entre animisme, où il est complètement immergé, et monde de l’islam encore très fluctuant à cette époque dans le Nord du Mali. Et à la frontière entre le monde Peul de ses maîtres de “ captivité ” et le monde Toro nomu vers lequel il ne cesse de regarder.

 

Or chez tous les peuples de l’Afrique Noire le forgeron est un personnage honni, redouté et en même temps admiré. Car il a un pacte avec des “génies ” très puissants dont le soufflet de sa forge convoque la force pour transformer par le feu les métaux. Ce pacte est ambigu et fait peur aux autres gens des villages. Par exemple les Toro nomu de Koyo n’acceptent pas de forgeron sur le plateau de grès où se tient leur village, si ce n’est par un unique itinéraire très précis et pour qu’il se tienne au travail qu’on lui demande de faire sous un unique arbre précis ; il ne doit jamais s’approcher de l’unique petite source pérenne du village ni croiser aucune femme enceinte.

 

24 Dessin de l'atelier du forgeron IMG_1108

 

Soumaïla Goco organise l’atelier en quatre parties rectangulaires comme un tapis parfaitement maîtrisé, comme un sol de lave domptée : le rouge vif en est la couleur fondamentale. Sur un petit fond bleu dans les deux rectangles à droite deux têtes de puissants “génies ”, sûrement ceux du pacte du feu. Et sur les mêmes petits fonds bleus des rectangles gauches, deux têtes de taureaux dont les naseaux sont immédiatement surmontés de paires de courtes cornes courbes. C’est en effet ainsi que dans d’autres dessins sur les pages d’un cahier d’écolier, Soumaïla dessine de très nombreuses têtes de taureau, prestigieux en particulier chez les Peul, nomades dont toute la richesse est l’élevage. Et surtout le taureau est l’animal le plus prestigieux et le plus cher à sacrifier pour les rites cruciaux.  Je pense que les deux taureaux à gauche sont les instruments du sacrifice que doit faire le forgeron pour fixer son pacte avec les deux grands “génies” à droite. Aux angles des quatre grands rectangles à fond rouge Soumaïla a dessiné douze sortes de cocardes à dominante orange et rouge ; par d’autres dessins, en particulier, je comprends que ce sont des tambours. Instruments toujours rituels et impressionnants qui accompagnent les sacrifices de l’initiation du forgeron, mais aussi bien qui renforcent le chant du griot et ses transmissions. Lorsqu’il chantait, Soumaïla Goco soutenait toujours son récit de ce qu’il pouvait trouver sur place comme instrument de percussion.

 

Le rite initiatique du forgeron est bien sûr progressif ; mais le grand sacrifice animal est un passage capital et dangereux car la colère des grands “génies” peut être effrayante. Le rite est sans écriture, il est dans l’oralité toujours effaçable. Le dessin ne s’efface pas ; Soumaïla Goco a l’audace de figurer le rite sur la feuille. Soumaïla Goco a créé ce dessin initiatique pour moi, afin de me le donner, afin de me le “ dire ”, afin que je “ sache ”. Enfin Soumaïla Goco me transmet et une part du pouvoir du forgeron et, peut-être tout autant, son propre pouvoir de dessinateur disposant d’un pouvoir surnaturel et d’une capacité à affronter la colère des “génies” : par ce dessin il la dompte dans un motif de tissage que bien sûr personne avant lui n’avait imaginé ni tissé. Et il me transmet ce dessin.

***

Soumaïla Goco Tamboura 4, février 2009

Dans deux dessins de juillet 2005 Soumaïla me fait connaître les êtres humains quasi invisibles de la brousse : les charbonniers. Ces hommes qui, dans une extrême misère et une extrême saleté, entretiennent dans le sable les feux lents couverts d’une croûte de terre sableuse où ils préparent avec le peu de bois qu’ils trouvent en brousse les morceaux de charbon nécessaires à la cuisine. Eux aussi passent avec les “ génies”  du feu un pacte effrayant. Pas si grave toutefois que le pacte des forgerons, car ils se limitent à une transformation faible et simple du bois. Mais comme s’ils étaient des petits “génies” de brousse, Soumaïla Goco les multiplie et leur donne du nez aux sourcils un graphisme qui est celui de la paire de cornes des bovins sacrifiables.

 

IMG_1050

 

***

Voici une photo que j’ai prise en juillet 2003 à Nissanata, le village de « captifs » de Peuls où vivait Soumaïla Goco. Devant : un enclos à bovins pour les protéger la nuit des prédateurs du désert, hyènes et félins divers. Derrière : une habitation puis déjà la pente de la montagne.

Maisons6Nissanatajuil03.JPG

***

Les footballeurs entretiennent, on le sait, des pactes puissants avec les “ génies ”. Soumaïla me donne en octobre 2003 un dessin parfaitement ordonné. Les équipes de cinq joueurs, avec un ballon magique au bout d’un pied chacun, et d’un gardien de but, sans ballon, se font face à face sur la totalité du terrain de jeu. Au centre du terrain dans un rectangle magique, le grand ballon encore plus magique est un nid dense de croisillons.

 

 Les footballeurs, SGT

 

***

 

En juillet 2003 Soumaïla Goco me remet un dessin étonnant sur Koyo, où il ne va jamais. A l’intérieur d’un contour bleu et noir qui figure peut-être des serpents sacrés et protecteurs des Toro nomu, les habitants de Koyo, se dressent bien campés sur leurs pieds ouverts quatre “ génies ”. Au bout de leurs bras démesurés élevés en l’air et chaque bras passant de l’autre côté de la tête de chacun ils tiennent des petits outils à usage obscur. Mais l’un des “ génies ” dont le corps est fait de traits de dessins très épais n’a pas d’avant-bras et un énorme sexe masculin. Le grand contour bleu, apparemment reptilien, est rythmé de quatre profonds créneaux, un par côté, qui figurent quatre “ toko ”, comme les appellent les Toro nomu : les cheminements d’escalade aménagés dans la falaise verticale qui ceint entièrement le plateau de Koyo. Soumaïla Goco ne sait pas que ces “ toko ” sont en fait sept. Au centre de ce dessin une croix dans une ligne brisée (qui est sous la main des autres peintres-paysans un arc de cercle ; la signification en est fixe pour tous) : la lune et le soleil dans le ciel. Koyo est au ciel, et cousine avec lune et soleil. Le monde est stable, parfaitement rythmé et équilibré ; les “ génies ” de Koyo en perpétuent la plénitude et la permanence par une danse statique où ne se meuvent que leurs grands bras qu’ils roulent de part et d’autre de leurs têtes.

 

26 Dessin des génies de Koyo IMG_1020

Soumaïla Goco Tamboura 2, février 2009

Soumaïla Goco Tamboura 3, février 2009

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3 responses to “Certains métiers : quatre dessins (+1) de Soumaïla Goco [2]”

  1. veron says :

    Peinture troublante que ce portrait du tisserand, elle permet d’entrevoir un monde dans lequel signe et sens ne renvoient pas à une absence, à un manque fondamental mais à une plénitude qui s’incarne dans les perceptions et les gestes. La pensée symbolique de la brousse devient évidente malgré son mystère : équilibre, stabilité, présence de l’invisible dans le visible. Dépouillement extrême, mais plénitude. Quelle est l’origine de ce monde ? Ce monde va-t-il perdurer ?

  2. KENE says :

    Étant Dogon, je me sens fier d’appartenir à cette riche culture dont l’avenir demeure malheureusement – la nouvelle génération africaine n’étant quasiment plus à l’écoute des Anciens – incertain. La cosmogonie dogon est l’une des plus riches. Merci pour ce bel article. J’ai découvert votre blog grâce à M. Lemaître. C’est donc pour moi un honneur, je saisis l’occasion pour vous remercier de tout ce travail colossal que vous faites et pour votre engagement en faveur des cultures du monde et surtout pour les migrants. L’humanité peut encore compter sur des hommes comme vous.
    Bien vôtre,

    A. KENE

    • carnetlangueespace says :

      Cher Monsieur,

      sincèrement je vous remercie pour votre commentaire à la dernière publication sur le blog, « carnet de la langue espace ».

      Soumaïla Goco Tamboura était un captif des grands Peul de la région de Boni ; mais son état de captif ne remontait sans doute qu’à quelques générations et il restait comme certaines personnes dans son village dépositaire d’une mémoire Toro Nomu (le peuple dogon, très minoritaire, de cette région à l’est de Douentza, et parlant le toro tégu) trouvant ancrages dans des récits et des rites et dans des restes matériels très faibles dans la montagne redevenue désertique au dessus de son village. Mais à la suite d’épreuves inattendues en 2002 ou 2003 et à la suite de mon attitude lors de celles-ci il a décidé de me transmettre cela, pas à pas ; d’où maintenant un corpus important d’oeuvres, essentiellement sur papier, mais aussi un enregistrement de son chant de griot sur notre dialogue et ses enjeux ; grâce à des amis Peul j’ai pu le traduire.

      Yves Bergeret

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