Fil & sillage, avec un charbonnier

Cahier du charbonnier de Crest 01

Cycle de douze poèmes d’Yves Bergeret sur quadriptyques horizontaux sur Canson 200gr de 25 cm par 65

encollés d’une feuille de comptes d’un marchand de charbon de Crest en 1907,

l’ensemble rehaussé d’acrylique et de lavis d’encre de Chine.

*

On peut lire cet ensemble de poèmes traduit en italien par Francesco Marotta à cette adresse :

https://rebstein.wordpress.com/2015/10/31/il-filo-del-racconto-2/#more-74190

*

Première partie créée à Die du 9 au 12 octobre 2015

 Avec le charbonnier de Crest 06

1

Dans la vendange rouge

j’ai cherché le fil du récit

dans l’air sec et la soif

je cherche le fil du récit.

L’a-t-il trouvé celui qui il y a un siècle

à la hâte écrivait chaque jour

combien de sacs de charbon il livrait

puis mourut un matin étouffé

par le remords et par le poids de son encre ?

2

Dans la pierre tendre qui écume

à la façade de l’église romane dans les intempéries,

dans les crachats de l’écume,

dans les statues des prophètes aux yeux crevés

se cherche le récit,

dans le ressac des dieux perdant toute assurance.

3

Dans l’allusion qui rampe dans l’herbe

entre la feuille dorée et la feuille rouge

sous les talons fendillés de l’automne,

entre les cailloux qui feraient chemin en braille

se cherche le récit.

4

Entre les lettres incisées par l’esclave illettré,

entre les tesselles du mosaïste voûté,

dans le sang du taureau et sur le doré de l’abside

se cherche le récit.

5

Dans la serpe qui taille à vif le ventre chaud

et l’invective tacite qui scinde la famille

se cherche le récit.

Dans la suture qu’il faudra

j’entends le récit.

6

Dans les bas côtés sombres de la nef

et dans l’ortie rouge des talus

j’entends se frotter les tibias du récit ;

et ses talons, s’ils trébuchent,

me suspendent le souffle.

Alors je me vois naître là en oblique

dans une courte réplique

qui est l’os creux et léger

par lequel le récit souffle l’histoire de ma vie

avec divers noms dont peu sont clairs.

*

De même trois poèmes créés à la gare de Luc en Diois, le jeudi 15 octobre 2015

Avec le charbonnier de Crest 08

7

Je rattrape les dieux par la manche,

les fais pivoter sur leurs talons

et monter s’asseoir dans les alcôves du vent.

Je les hèle : pas de réponse.

J’illumine et colorie les alcôves.

Des échos naissent alors : la trame du récit.

8

Des verbes, des actions, des éclats de couleur,

des gestes, des mots à désinence soyeuse

viennent faire marée, flux et reflux,

fleur et ténèbre ;

leur mouvement est l’énergie du récit,

l’île est le titre qu’il porte, accrochant de nouveau le vent.

9

Les lambeaux de manche que j’arrache aux dieux en fuite,

leurs planches sauvées de leur naufrage,

certains craquements d’étincelles sans auteur,

voici déjà le lexique .

L’ouvrir et le distribuer en un chant

en fait mon récit.

*

De même trois poèmes créés à la gare de Luc en Diois, le vendredi 16 octobre 2015

Avec le charbonnier de Crest 11

10

L’automne, le vent et la pierre

se réunissent sur la berge.

La marée ne bouge plus.

C’est la pierre qui parle

capable de casser, meuler, scinder

le récit que je sors de ma mémoire

ou de derrière l’horizon.

Que j’excave de sous les paupières de l’horizon.

11

L’automne, le vent et la pierre

sont les rails et mon premier genou, insolent,

sont les rails et mon second genou, grotesque.

Le récit puissant comme un train

broie la saison, la fraîcheur, la couleur,

bâtit un palais avec mon corps et l’ombre du vent.

S’agenouiller n’a plus de sens.

12

Le grand récit se moque du personnage.

Il lance le vacarme choral de l’espace

et lui cisaille le sacrifice et l’intrigue

dans un jet de lumière

pour engendrer le sens.

*

IMG_1050

Les charbonniers qui cuisent à feu très lent le charbon de bois dans la brousse désertique vers l’oasis de Boni, dans le nord du Mali ; deux dessins au stylo à bille sur papier A4 de Soumaïla Goco Tamboura, juillet 2005

IMG_1051

***

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2 responses to “Fil & sillage, avec un charbonnier”

  1. Guitton Cl says :

    J’ai vu le deuxième dessin de Soumaïla Goco.
    Au delà de l’hommage que je sais être le tien, Yves, à ton ami, la présence
    de ce deuxième dessin donne de l’intensité à l’intention, renforce la
    cohérence de la présence du premier dessin, (pour ceux qui l’ont vu
    seul), avec le corps des textes, clarifie et légitime le geste fort
    que représente leur intégration à ce travail, autant que cette
    présence renforce et clarifie le texte.

    Belle touche finale, qui agit comme un rappel du thème, [l’empreinte
    carbone, du coup, pré-industriel et co-révolutionnaire, pré-texte] ,
    qui a présidé à la réflexion post-industrielle d’un poète qui migre dans
    le temps, comme l’oiseau à travers les saisons.

    Encore cette présence agit comme un marqueur d’influences qu’on
    retrouve dans l’aspect graphique de ton travail, et relève l’hommage à
    la force primitive de l’art brut, ou la force brut de l’art
    premier,…comme on préfère.

    Nul de ceux qui cherchent le sens, ou l’essence, de ta démarche ne
    peut te reprocher – ou plutôt contester – cette présence.
    Car on attend aussi de toi, en chef de file (que certainement tu te
    refuseras d’être) et poète, que tu « bouges les lignes ».

    Tu l’as déjà fait avec tes pratiques, l’emploi harmonieux de
    floriléges de techniques, disparates, certaines de tes rencontres …

    Ne seront donc ébranlés que ceux qui cherchent le confort de
    l’establishment sûr *, pas ceux qui sont et recherchent le mouvement
    fertile et les mouvances créatrices.

    Un enfant de la turbulence poétique, portant les crevasses noires des
    charniers post-industriels sur ses mains et dans son coeur, mêlés aux
    larmes amères qu’on jette rageusement sur un monde dont on a tôt fait
    de faire fosse commune en raison de rien et pour si peu.

    Claude Guitton, dans ses veilles infinies.

    * Ou ceux qui veulent te réduire, qui ont trop hativement cadastré et
    enclos ton champ d’investigation poétique.

    • veron says :

      cette quête obstinée du fil du récit qui aboutit on ne sait comment ,on veut bien y croire car ce charbonnier qui tient ses comptes c’est aussi nous dans l’oeuvre obscure des jours de notre vie .De l’importance de l’obstination de la recherche et aussi du mystère qui nous découvre à nous -mêmes .Mais comment faites vous donc?

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